La révolution a placé la barre trop haut

Les Algériens déraisonnables ? Non. C’est la faute à la révolution algérienne : elle a placé la barre trop haut en matière de sacrifice, d’abnégation, de détermination. Elle a aussi créé trop d’attentes, trop d’espoirs.

Par Abed Charef

En ce cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, il y a ceux retiennent d’abord que l’œuvre de libération est inachevée. Il ne s’agit pas des révisionnistes, de ceux qui disent que depuis l’indépendance, tout va mal, que les Algériens n’ont pas su gérer leur pays, qu’une caste s’est emparée du pouvoir pour privatiser le pays.

Non. Je parle des militants au long cours, de ceux qui ont pensé la lutte, qui ont mis en place l’architecture du mouvement national, qui ont tenté de doter l’Etat algérien d’institutions en mesure de pérenniser son indépendance et d’assurer à l’Algérie une place digne d’elle dans le concert des Nations. Ces militants ont mesuré le chemin parcouru, avant de revenir aux fondamentaux du mouvement national pour se dire qu’il y avait possibilité de faire mieux, beaucoup mieux.

Feu Abdelhamid Mehri avait fort bien résumé leur pensée. Le FLN s’était fixé des objectifs précis en 1954, dans la déclaration du 1er novembre, disait-il : restaurer l’Etat algérien sur des bases démocratiques et sociales, et édifier le Maghreb. L’Etat algérien a été restauré, il reste à démocratiser l’Etat et la société, et à construire le Maghreb.

Le pays a été libéré, mais la société n’a pas été libérée, avait de son côté déclaré Mouloud Hamrouche. Or, un pays ne peut être libre si ses citoyens ne le sont pas. Une évidence que ne semblent pas partager, ou comprendre, nombre de dirigeants algériens, mais aussi des dirigeants d’autres pays arabes, où continue à sévir une oppression intolérable.

De même, l’Algérie n’a pas réussi à édifier une économie prospère et performante, comme l’a reconnu le président Abdelaziz Bouteflika, ni à maitriser le savoir. Il a mis beaucoup d’argent pour bâtir une industrie, aller vers l’autonomie alimentaire, généraliser l’école, ouvrir l’université aux enfants du peuple, mais le résultat est en-deçà des attentes. La frustration est d’autant plus grande que de grandes énergies ont été consacrées à ces secteurs, et que des sommes faramineuses ont été englouties, sans parvenir aux résultats attendus.

Mais à côté de ces ratages, il y a le reste. Tout le reste, mis en valeur par ceux qui estiment que le bilan d’un demi-siècle d’indépendance n’est pas si mauvais. Certes, ce bilan est exploité, caricaturé, certains de ses aspects sont utilisés pour justifier le maintien d’un pouvoir non démocratique, inefficace, mais cela ne change pas les faits : l’indépendance de l’Algérie a couronné une immense aventure sociale, politique et humaine, une formidable succession d’actes héroïques, de décisions uniques, de comportement hors normes ; elle a symbolisé l’esprit de sacrifice, l’abnégation, la détermination ; elle a donné lieu à une épopée comme les peuples n’en connaissent qu’une dans leur histoire.

Mais ceux qui ont mené cette grande aventure n’étaient peut-être pas outillés pour la suite. Ils ont su faire la guerre, ils n’ont pas su construire la paix. On peut sacrifier tout ce qu’on possède : ses biens, sa fortune, sa santé, sa famille ; mais on ne peut pas sacrifier ce qu’on ne possède pas : le savoir, le sens de l’organisation, la conviction que le débat politique est supérieur à la force des armes, le respect de l’autre.

Abdelhamid Mehri, encore lui, disait que l’histoire a révélé que ceux qui ont pris les armes en 1954 avaient raison. Mais par la suite, on a compris que ceux qui ont les armes ont toujours raison. Difficile de convaincre cette génération là qu’il était possible d’exercer le pouvoir autrement que par les armes, que les rapports sociaux pouvaient être régulés par d’autres moyens que la force, et que la force ne constituait pas une garantie pour agrder le pouvoir.

Et puis, quel pouvoir ? Ahmed Ben Bella a dirigé le pays pendant deux ans, contre plus de vingt ans de sa vie passés dans les prisons. Mohamed Boudiaf, membre fondateur du FLN, n’a découvert du pouvoir que son aspect tragique. Et en dehors du pouvoir, Houari Boumediène n’avait aucun point faible, aucune passion, aucun loisir, aucune vie.

C’est dire qu’aussi grands qu’ils soient, ces hommes qui ont fait l’Algérie indépendante ont vécu prosternés devant quelque chose dont l’envergure les dépassait, les écrasait : la révolution algérienne. Elle fut d’une envergure telle que personne ne s’en rend compte aujourd’hui. Dire qu’elle fut un évènement majeur de l’histoire du vingtième siècle relève de la langue de bois. Pourtant, ce fut le cas. La révolution algérienne a réellement transformé le siècle passé. Comme elle, a, du reste, transformé les hommes : de Hocine Aït-Ahmed, elle a fait chef un d’état-major de l’OS à 25 ans, de Lotfi, elle a fait un colonel à vingt quatre ans, et de Ben M’Hidi un mythe à trente ans.

Pourquoi cette révolution débouche-t-elle alors sur ce sentiment ambigu, où ceux qui l’ont faite trouvent ingrats ceux qui en héritent, alors que ceux qui en héritent, n’en saisissant pas toute l’ampleur, en arrivent à ne pas reconnaitre le mérite de ceux qui l’ont faite ? Pourquoi ceux qui l’ont faite se croient-ils obligés de comparer des temps différents, et pourquoi ceux qui en héritent trouvent-ils que ceux qui l’ont faite ne sont, tous comptes faits, pas aussi irréprochables ?

Peut-être parce que l’indépendance de l’Algérie a créé trop d’attentes, trop d’espoirs, et qu’elle ne pouvait en aucun cas les concrétiser. Elle a mis la barre trop haut. Il faut s’en rendre compte. Les Algériens sont des humains, de simples humains. Et quand ils se regardent dans le miroir de l’indépendance, ils ont fatalement le sentiment que quelque chose ne marche pas. Ils sont les héritiers de quelque chose de trop grand.

Poster un commentaire

1 commentaire

  1. MCM

     /  7 juillet 2012

    Bien vu Abed,les dirigeants de la Révolution algérienne -pour méritoire que fut leur exemple-ont été ,incontestablement, dépassés par son symbole.En meme temps,toutefois, je me demande souvent pourquoi l’Algérie ne peut plus procréer ,à nouveau,cette pâte d’hommes capables de courage, c’est à dire capables de se consumer,sans murmure, pour la patrie.J’ai été marqué,à jamais, par un exemple ,incidemment, découvert lorsque je préparais ma thèse de doctorat.Il s’agit de l’exemple de Brahim Gherrafa,mozabite et algérois membre du Bureau Politique du PPA.En 1936.Empruntant à pieds la Rue Randon, avec son pair à l’instance suprême du parti,Mahmoud Abdoun, pris d’envie de se délester il s’engouffra dans un urinoir public.Lorsqu’il en ressortit,il se retourna vers son compagnon pour se laisser exhaler: »je ne me rappelle que je suis un homme que lorsque je vais uriner. »Diable qui peut etre aussi déterminé de nos jours parmi nos »opposants »? Force est d’admettre que pour le moment la foi,la résolution et le courage est du coté de l’islam plébéien.Il ne faut surtout pas s’étonner demain ou se confondre en procès de récusation.
    Amitiés,
    MCM

    Réponse

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s