Quand le monde vibrait pour Djamila

Les déboires post indépendance l’occultent quelque peu, mais l’Algérie a passionné le monde entier. Elle marqué des générations entières de militants.

 

Par Abed Charef

Qu’importe la polémique ! Elle ne sert qu’à confirmer une évidence, admise depuis longtemps : la révolution algérienne est bien trop grande pour les hommes qui l’ont faite, et encore plus pour ceux qui en ont hérité. Et quand une ministre de la République oublie la grandeur d’un évènement et la dignité d’une fonction, pour consacrer une partie de son temps et de son énergie à une sordide affaire de cachet, elle ne fait renforcer ce sentiment de gâchis : non, décidément, l’Algérie mérite mieux.

Elle mérite mieux parce qu’elle est l’enfant d’une épopée extraordinaire, d’une aventure humaine exceptionnelle, qui a débouché sur un évènement majeur du vingtième siècle. Et tant pis pour ceux qui héritent de l’Algérie, et qui ne voient dans la génération de novembre qu’un groupe d’hommes au crépuscule de leur vie, vivant dans la nostalgie d’un passé révolu et utilisant l’histoire pour garder quelques privilèges. Tant pis pour eux car ces hommes aux gestes hésitants et à la mémoire parfois défaillante ont accompli une des plus grandes aventures du siècle passé.

Ce n’est pas ce qu’ils disent qui en témoigne, mais ce qu’en disent les autres, et les traces que cette révolution a laissé dans le monde. Il suffit de de voir à quel point leur combat a marqué le monde sur plusieurs générations, et à quel point les générations devenues adultes au lendemain de la seconde guerre mondiale ont été marquées par l’Algérie, pour mesurer l’ampleur d’un évènement dont seuls les Algériens, à cause d’une conjoncture politique défavorable, semblent négliger la portée.

A la fin des années cinquante, le monde arabe, et en particulier le Moyen-Orient, a vu déferler un prénom inconnu jusque-là, Djamila. Ce n’est ni la beauté du prénom, ni une mode quelconque, ni une campagne de communication qui l’avait imposé, mais la beauté tragique de cette militante hors normes qu’était Djamila Bouhired.

Dans les pays du Golfe, des chefs de tribus, futurs émirs, princes et notables, découvraient une contrée qui s’appelait l’Algérie, et tombaient sous le charme : tous mettaient leurs biens et leur fortune à la disposition du FLN; l’un d’eux allait héberger les dirigeants algériens pendant les négociations d’Evian, alors qu’une autre reine offrait son yacht pour le transport des armes.

En Irak, la solidarité avec l’Algérie combattante était considérée comme une obligation. C’était tellement ancré dans la culture politique du pays que l’aide au FLN était inscrite dans le budget de l’Etat. Le représentant du FLN, Abdelhamid Mehri, était invité à assister de plein droit au conseil des ministres, ce qui a poussé le célèbre patron des services spéciaux égyptiens Fethi Dib à le signaler comme membre du Baas !

En Tunisie et au Maroc, l’ALN était chez elle. « Elle se sentait un peu trop chez elle », disait d’ailleurs un ancien officier de l’armée des frontières. Elle y avait établi ses bases, son commandement, son état-major, et elle se trouvait tellement à l’aise que c’est là-bas qu’elle a organisé ses complots les plus célèbres, c’est encore là-bas qu’ont été organisés les plans de prise du pouvoir bien avant l’indépendance.

Et c’est dans ces bases établies aux frontières qu’ont séjourné des hommes célèbres, qui allaient marquer l’histoire. Nelson Mandela et Che Guevara sont venus sur le terrain, l’un pour voir rencontrer les dirigeants d’une révolution dont il venait s’inspirer, l’autre pour vérifier que l’internationalisme des pauvres et des opprimés pouvait contrer la puissance des riches et l’arrogance des nantis.

En Europe, de paisibles citoyens allaient abandonner le confort d’une vie paisible pour prendre des risques énormes en vue de servir une cause qui avait réveillé leur conscience. Ils ont porté des valises, ramassé de l’argent, hébergé des militants qu’ils ne connaissaient même pas. Certains le paieront de leur vie. D’autres en seront définitivement marqués.

De nombreux dirigeants européens de gauche, ou de dirigeants de pays qui comptent, allaient eux aussi découvrir la politique par le biais de la guerre d’Algérie. Olof Palme, Felipe Gonzalès, Michel Rocard, et tant d’autres dans le monde, comme le canadien Pierre Eliott Trudeau, ont connu leurs premiers engagements politiques ou simplement humanistes dans les débats enflammés concernant la guerre d’Algérie, ou dans les manifestations où ils ont fait le coup de poing contre les ultras de la colonisation. C’était une déferlante qui précédait les manifestations de masse contre la guerre du Vietnam.

Au sein de la société française elle-même, la guerre d’Algérie a provoqué de formidables transformations. Moins de dix ans après la fin de la seconde guerre mondiale, elle leur montrait de nouveau qu’une mère n’est pas toujours juste, qu’une famille pouvait se déchirer face à des problèmes de conscience, et que son propre pays peut se transformer en oppresseur face à une cause juste. Le livre de Pierre et Christine Chaulet révèle que dans le drame, une communauté humaine peut redécouvrir ses valeurs de solidarité et d’humanisme, et refuser de se laisser entrainer dans l’injustice au nom du clan ou de la religion.

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