Cachez moi cette inflation !

Alerte ! Les dépenses de l’état ont atteint un seuil alarmant. Il faut dépenser moins, et mieux. Ce n’est pas un opposant irréductible qui le dit, mais ceux qui gèrent les dépenses de l’Etat depuis des années.

 

Par Abed Charef

L’exercice était difficile. Comment dire que le pays dépense trop, et de manière inutile, sans remettre en cause sa propre politique ? Comment, quand on est au gouvernement, tirer la sonnette d’alarme sur une dérive dangereuse des dépenses de l’Etat, sans reconnaître que l’Etat a gaspillé trop d’argent ? Comment prôner la rigueur quand on a habitué tout le monde aux largesses les plus absurdes ?

Ce bel exercice, le gouvernement l’a réussi. Dans un bel ensemble, ministres et hauts responsables se sont relayés pour tirer la sonnette d’alarme. Et, pour une fois, parlant à l’unisson, ils ont doctement répété le même discours : les dépenses du pays ont atteint un seuil alarmant, qui met en péril les équilibres. Ils ont tous dit, en chœur, que la boulimie qui s’est emparée de tous les secteurs est devenue inquiétante, alors que le prix du pétrole montre des signes d’essoufflement.

La première alerte est venue de la banque d’Algérie. En présentant son rapport annuel 2011, le gouverneur de la banque centrale a poussé en avant un de ses conseillers pour tirer la sonnette d’alarme. Djamel Benbelkacem, directeur conseiller à la banque, a affirmé que l’économie algérienne a désormais besoin d’un baril à 112 dollars pour assurer ses équilibres budgétaires. Mais dans le même temps, le baril avait perdu 30 dollars en quelques mois, ce qui représente un manque à gagner de vingt milliards de dollars, sur une année, selon le ministre de l’énergie. M. Youcef Yousfi.

Le ministre des finances, M. Karim Djoudi, a pris le relais pour tenter un exercice encore plus complexe. C’est en effet lui qui est en première ligne. Comment, quand on est ministre des finances, prôner une meilleure gestion, après avoir distribué de l’argent à tort et à travers ? Et comment changer ainsi de cap sans se remettre en cause, et sans critiquer ni le chef de l’Etat, ni le chef de gouvernement?

M. Djoudi devait également passer un autre écueil. Il devait en effet trouver les mots pour annoncer une possible austérité sans inquiéter l’opinion, ni annoncer des lendemains difficiles. Il faut préparer l’opinion à vivre sans les largesses traditionnelles d’un état dépensier, mais éviter soigneusement de souffler sur un front social toujours aussi menaçant.

Mais au final, M. Djoudi a passé l’épreuve avec une facilité déconcertante. Pas d’austérité à l’horizon, pas de baisse des investissements, a-t-il dit. A peine y aura-t-il un effort pour mieux maitriser les dépenses de fonctionnement, qui sont pourtant incompressibles. Le soutien des prix sera maintenu, les transferts sociaux seront assurés, a-t-il dit. Il aurait pu ajouter : la paix sociale sera achetée à n’importe quel prix.

En fait, les choses étaient claires dès le départ : ce n’est qu’une fausse alerte. Tout le monde sait que l’activité économique est fortement tributaire de l’argent public, qu’il s’agisse des investissements ou des transferts sociaux. Tant qu’il n’y pas une économie performante, réduire les investissements publics équivaut à ralentir l’activité économique. Et M. Djoudi l’a clairement reconnu : « notre souhait, c’est de maitriser les dépenses fonctionnement », a-t-il modestement déclaré, ajoutant que la baisse des prix du pétrole « n’est pas source de mise en difficulté des équilibres internes et externes » de l’Algérie.

Pourquoi ces inquiétudes, alors ? Parce que le prix du pétrole a subi une baisse significative en quelques mois. Il a perdu 30 pour cent de sa valeur. Plus inquiétant encore, les principaux indicateurs montrent que la tendance à la baisse des prix du pétrole va se poursuivre : la crise économique est toujours là, les grandes économies stagnent, si elles ne sont pas en récession, les politiques énergétiques ont tendance à maitriser la consommation. De plus, les stocks ont atteint un niveau historiquement élevé, alors que le marché enregistre un surplus de deux millions de barils par jour.

Mais plus que tout, ce que redoutent les dirigeants algériens, c’est que l’Arabie Saoudite, seule pays en mesure de décider réellement du niveau des prix, semble aujourd’hui intéressée par un maintien des prix à un niveau moyen, voire bas. Ce scénario hante l’Algérie depuis le milieu des années 1980, quand l’Arabie Saoudite, soucieuse alors de reprendre la main, avait sacrifié le prix du pétrole, pour mettre à genoux les autres pays de l’OPEP. Pour l’heure, ce scénario est écarté. Les réserves de change de l’Algérie permettent de survivre au-delà de cinq ans avec un pétrole autour de cinquante dollars. M. Bouteflika aura largement terminé son troisième mandat.

Cette alerte peut aussi constituer un simple contre-feu pour faire oublier l’essentiel : l’économie algérienne a fortement ralenti, et l’inflation est repartie à la hausse. «Le ralentissement de la croissance économique est patent», selon le rapport de la banque centrale. En lançant tout le monde sur un débat stérile sur les prix du pétrole, on évite de parler des échecs économiques récurrents : la croissance est de un point inférieure à 2010, l’inflation est proche de sept pour cent, et le pays n’a toujours pas d’économie viable.

Mais qui s’intéresse à de tels détails ?

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