Le FMI se trompe

 

Gouvernement algérien et FMI sont en désaccord. Les chiffres qu’ils donnent de l’économie algérienne sont largement divergents. Lecture.

 

Par Abed Charef

Les chiffres de l’économie algérienne, tels que publiés par le FMI, laissent songeur. Alors qu’au printemps, il prévoyait un taux de croissance de 3.1% pour l’année 2012, le FMI n’attend plus qu’un taux de 2.6%. Après 2.4% de croissance de 2011, il devrait y avoir une amélioration en 2013, avec un taux de 3.4%, selon le FMI. En parallèle, l’inflation est passée de 4.5% en 2011 à 8.4% en 2012, avant un fléchissement prévu en 2013, autour 4.5%.

Ces résultats suscitent des remarques sur plusieurs volets. D’abord, même dans ses visions les plus optimistes, le FMI reste très éloigné des résultats avancés par le ministre des finances Karim Djoudi. Celui-ci, dans la loi de finances complémentaire 2012, avait prévu un taux de croissance à 4,7%. Le projet de loi de finances pour 2013 prévoit quant à lui une croissance économique supérieure à 5%.

Le décalage est énorme. Il va simple au double. Pourquoi un tel décalage entre ce que dit le FMI et ce qu’avance le gouvernement ? Pourquoi arrivent-ils à des résultats aussi divergents, alors que le FMI se base, dans ses calculs, sur des chiffres essentiellement fournis par l’Algérie, et que les méthodes de calcul sont largement convergentes ? Mystère. Mais ce jeu malsain met en jeu la crédibilité des bilans publiés par le gouvernement algérien, et rend illusoires les projections qu’il avance pour les années à venir.

Pour dire les choses simplement, les résultats annoncés par le gouvernement paraissent farfelus, et ses prévisions sont fantaisistes. Les chiffres sont grossièrement maquillés et manipulés, avec tout ce que cela implique. Ils faussent l’analyse et empêchent d’établir des projets sérieux.

Par ricochet, ces chiffres finissent même par jeter le doute sur ceux avancés par d’autres institutions qui paraissaient jusque-là épargnées, et donc plus crédibles. Ainsi, en est-il de la Banque d’Algérie et de l’Office National ses Statistiques (ONS). Ceux-ci ont pris l’habitude de donner des chiffres devenus des références. Mais leurs données divergeaient parfois avec celles du gouvernement, ce qui a, par exemple, poussé l’ancien ministre Abdelhamid Temmar à invalider une enquête de l’ONS parce qu’elle contredisait ses bilans enflammés. Mais si l’ONS continue à travailler à partir de données fournies par le gouvernement, il finira lui aussi par arriver à des résultats erronés.

Mais pour en revenir au gouvernement, que penser de chiffres triomphalistes présentés devant le Parlement par le premier ministre, M. Abdelmalek Sellal, sur la progression de l’économie algérienne depuis une décennie ? Le premier ministre a affirmé que le PIB de l’Algérie a été multiplié par quatre depuis l’avènement de M. Abdelaziz Bouteflika, alors que le PIB hors hydrocarbures aurait été multiplié par cinq. On sait qu’avec un taux de croissance de dix pour cent, le PIB double en sept ans. Si l’Algérie avait réussi une « croissance chinoise », avec un taux à deux chiffres depuis 1999, elle aurait effectivement atteint ce résultat. Mais tous les chiffres publiés jusque-là par le gouvernement, y compris avec leurs exagérations et leurs excès, faisaient état d’une croissance moyenne moitié moins forte, autour de cinq pour cent par an. D’où M. Sellal a-t-il tiré ces résultats exceptionnels ?

Sur un autre plan, le taux de croissance de 2.6% réalisé en 2012 a été atteint malgré la poursuite effrénée des investissements publics. Ceux-ci réussissent, en dépit des gaspillages et de la mauvaise gestion, à entretenir une illusion de croissance. Ce qui signifie que l’économie réelle, elle, stagne, si elle ne régresse pas. Autrement dit, les mécanismes économiques en place, les facilités, les exonérations d’impôts, les aides, les subventions, et toutes les mesures prises jusque-là pour booster l’économie algérienne sont demeurées inefficaces. Elles n’ont pas réussi à produire de la croissance.

Le jeu parait ainsi vicié. Soit le gouvernement croit à ses propres chiffres, et dans ce cas, il n’a aucune raison de changer de méthode ou de politique, du moment qu’il est convaincu d’avoir atteint des résultats honorables. Soit il sait que ses chiffres sont faux, et dans ce cas, il mène délibérément une politique qui ne mène nulle part.

Au final, on en arrive à cette équation : ceux qui établissent les bilans publiés par le gouvernement sont-ils aussi incompétents pour se tromper aussi lourdement ? Ou bien arrivent-ils aux vrais résultats, avant de les manipuler à des fins précises ? La réponse est si difficile que je préfère une troisième hypothèse: c’est le FMI qui se trompe. Car je n’arrive pas à admettre que le gouvernement de mon pays soit aussi incompétent, ou aussi menteur.

Hommage à Pierre Chaulet

Il y a ceux qui choisissent leur mère plutôt que la justice. Et il y a ceux qui choisissent la justice, parce qu’elle est fille de la liberté, leur mère. Pierre Chaulet en faisait partie.

Cet homme, qui a choisi le 5 octobre pour partir, a toujours pris le chemin le plus inattendu. Dans sa communauté, celle du peuplement colonial, on vivait plutôt entre soi, entre gens de bonne compagnie. Il a choisi de vivre avec les autres, car il ne voyait pas bien pourquoi il y avait les uns et les autres, et pourquoi les uns dominaient les autres. Pour lui, les hommes étaient naturellement égaux, et devient naturellement vivre libres.

Dans sa génération, pour être branché, on était plutôt de gauche, et de préférence athée. On pouvait aussi être libéral, et afficher de la compassion pour l’indigène. Lui a préféré être, et rester, catholique, très attaché à sa foi, un catholique humaniste, dit-on, comme si on pouvait être catholique non humaniste. Mais chacun vit sa religion comme il peut : on peut en faire une ouverture sur les autres et sur le monde, ou en faire sa propre prison.

Pierre Chaulet a trouvé une voie, sa voie, qui lui a facilité la tâche, quand les choix se sont imposés. Acteur social, remplissant son rôle de médecin des pauvres ? C’eût été un itinéraire tout à fait honorable. Français libéral ouvert à l’indépendance de l’Algérie ? C’était bien vu, cela permettait de « tenir le bâton au milieu », en contribuant à sauver l’honneur de la France. Militant anticolonial ? C’était encore mieux, c’était dans l’air du temps, dans ce moment-clé du tiers-mondisme naissant. C’était aussi très courageux, face à un système colonial de plus en plus fermé. Il y avait aussi les amis de l’Algérie, les compagnons de route, et d’autres encore qui, un demi-siècle plus tard, continuent de donner des leçons parce qu’un jour, ils ont reçu, chez eux, un militant du FLN.

Les modèles étaient nombreux, certains très célèbres, d’autres prometteurs. Tous les itinéraires étaient possibles. Pierre Chaulet a choisi le moins spectaculaire et le plus radical. Il était algérien. Ce fut un choix naturel, « normal », dirait un jeune algérien d’aujourd’hui, presque banal. Ce n’était pas un choix, c’était un constat. Et il a fait ce choix en famille, avec son épouse qui, pendant plus d’un demi-siècle, a accompagné cet homme hors normes, un homme qui faisait toujours le choix le plus juste même si, pour lui, le choix le plus simple paraissait, pour les autres, comme l’option la plus compliquée et la plus dangereuse.

Dans ses mémoires, dernière œuvre réalisée avec son épouse, il raconte cet itinéraire exceptionnel, avec des mots d’une grande simplicité. Il a côtoyé les plus grands, vécu les drames les plus terribles, assisté à des moments grandioses, subi les pressions les dures. Il a aussi nourri les espoirs les plus fous de l’indépendance, participé à ces épopées de la construction, subi les affres du doute face à l’insuccès, et il s’est posé les questions face à des développements inattendus.

Il y a aussi, chez Pierre Chaulet, plusieurs personnages. Il y a le militant, l’humaniste, le catho social, qui a naturellement glissé vers le militant politique. Il y a aussi le médecin, le professeur, le bâtisseur, qui a joué un rôle clé pour mettre sur pied un système de santé digne des attentes portées par l’esprit de la révolution algérienne. Il y a l’homme qui a toujours tenté de s’accrocher à l’essentiel, en vivant dans la douleur certains épisodes.

Mais tous ces personnages ont été dominés par un autre, qui a plané plus haut que tout, qui a dépassé tout ce qui était attendu, qui a finalement dépassé l’homme lui-même pour créer le mythe : Pierre Chaulet a été capable de dépasser toutes les barrières politiques, ethniques, culturelles, religieuses, sociales et autres, pour aller à la rencontre de l’autre, de l’homme, son frère.