Jean-François Copé ferait un bon député au RND

Jean-François Copé ferait un bon député au RND

Immense scandale en France, où des élections internes à un parti ont visiblement été truquées. Mais en Algérie, où le trafic électoral est la règle, l’exception serait plutôt une élection normale, sans truquage.

Par Abed Charef

François-Copé n’est pas militant du RND. Ni du FLN. Ce qu’il a réussi, la semaine dernière, lors des élections du président de l’UMP, le place pourtant comme un excellent candidat pour conduire une liste dans l’un de ces deux partis.
Donné largement battu dans tous les sondages qui ont précédé le vote, M. Copé a utilisé les moyens du parti comme M. Ahmed Ouyahia utilisait les moyens de l’Etat. Il s’est appuyé sur l’appareil du parti comme M. Abdelaziz Belkhadem s’appuie sur les mouhadefh et sur l’administration lors des élections. Et comme tout ceci risquait de ne pas suffire, il a utilisé une commission qui a oublié des votes, une commission qui a d’ailleurs reconnu cet « oubli ». Comme si, demain, les votes de deux ou trois wilayas pouvaient être « oubliés » dans le décompte final d’un quelconque scrutin.
Au final, M. Copé a réussi à renverser une situation désespérée. Il a réalisé un vrai miracle : se faire élire alors qu’il était mathématiquement battu. Son score rappelle celui du RND de 1997, lorsque le parti de M. Ouyahia avant remporté les législatives quelques mois à peine après sa création.
Les origines algériennes de M. Copé (sa grand-mère est de Miliana) n’expliquent pas, à elles seules, ce succès. L’homme a aussi bénéficié d’un coup de main de l’ancien président Nicolas Sarkozy, alors que son rival, François Fillon, peut-être trop confiant, et faisant preuve d’une certaine naïveté, s’est rendu compte trop tard que l’élection ne serait ni propre ni honnête. Il n’a pas mesure à quel point M. Copé avait de l’appétit, et jusqu’où la soif de pouvoir de cet homme arrogant, à la limite du racisme, pouvait l’amener.
Ce vote, qui a ridiculisé la droite, marquera durablement la vie politique française. Et s’il est encore difficile d’en prévoir toutes les retombées politiques, il est, par contre, possible d’afficher quelques certitudes. Ainsi, le montage d’un parti unique de la droite, prouesse réussie par Jacques Chirac et Alain Juppé, ne devrait pas résister au temps. La France devrait aller vers une scission, sous une forme ou une autre, entre une droite plutôt modérée (sociale, chrétienne, humaniste, etc.) proche du centre, et une droite dure (identitaire, radicale), apte à s’allier avec le front National. Le fameux débat sur l’identité, l’affaire des Roms, celle du « pain au chocolat » de M. Copé, en ont dessiné les contours.
Mais c’est la défaite morale de la droite qui a marqué les esprits. Et qui devrait avoir le plus d’effet sur le long terme. Voilà en effet un parti dit démocratique, avec des dirigeants distributeurs de bons points et de certificats de vertu, en France comme en Libye, en Syrie et partout ailleurs, voilà ce parti surpris en flagrant délit de vol de suffrage. Ce n’est pas une Ligue des Droits de l’Homme ou un quelconque observateur étranger venu d’un pays nordique qui le dit, c’est la moitié des dirigeants du parti qui l’affirment. Et demandent à M. Copé de dégager.
Autre conséquence directe de cette élection ratée de l’UMP : à moins d’éliminer rapidement à la fois et M. Copé et son rival François Fillon, la droite française semble avoir d’ores et déjà perdu l’élection de 2017. Il semble en effet impossible à la droite française d’aller au combat en trainant cette affaire. M. Fillon, accusé de mollesse, semble décidé cette fois-ci à ne pas se laisser faire. Ayant compris qu’il ne sera pas président en 2017, il a décidé de tout faire pour empêcher M. Copé de le devenir.
Mais il y a un autre malentendu : en quoi cette affaire, somme toute franco-française, peut-elle intéresser l’Algérie en ce jour de vote ? Pourquoi l’évoquer ?
Pour trois raisons. D’abord pour noter que la démocratie n’est jamais aboutie. Ce n’est jamais un acquis définitif. Elle est toujours en projet, qu’il faut reconstruire à chaque étape. Chaque génération apporte sa contribution, en imposant sa touche, pour tenter de préserver le fonctionnement démocratique des institutions, de l’améliorer si possible.
Ensuite, pour rappeler qu’on est souvent tenté de parler de démocratie pour les autres, mais sans en faire une ligne de conduite pour soi-même. En truquant de manière « industrielle » le vote, Jean-François Copé en a offert un modèle saisissant, à la manière du RND de 1997. Mais ce comportement ne peut occulter d’autres réalités plus dramatiques encore : la France coloniale se considérait comme une démocratie pendant plus d’un siècle alors que toutes les populations des colonies n’avaient pas le droit de vote. Le système colonial a même inventé le concept de deuxième collège, qui donnait une curiosité qu’aucun colon « humaniste » de l’époque n’a dénoncée : un Français valait dix Algériens. Aux Etats-Unis aussi, la démocratie a longtemps cohabité avec l’esclavage !
Troisième et dernier point : l’affaire de l’UMP a une morale, celle des élections, fabriquées ou truquées, en Algérie, n’en a pas. M. François Copé est politiquement et moralement fini. Mais en Algérie, le rapport sur la fraude de 1997 a disparu, l’élection préfabriquée de 1999, l’organisation des second et troisième mandats, la révision de la constitution pour permettre à M. Bouteflika de se maintenir au pouvoir, n’ont pas donné lieu à une réaction morale, ni politique. C’est ce qui explique le désintérêt des Algériens pour le scrutin de ce jeudi.

Sawiris prouve que l’affaire Khalifa n’a servi à rien

Nadjib Sawiris veut le pactole. Pourquoi pas ? En face de lui, il n’y a que le néant.

 

Abed Charef

Nadjib Sawiris est un homme qui ose, et ça lui rapporte. L’ancien patron d’Orascom a ramassé une fortune en Algérie, et veut aujourd’hui le pactole. Pourquoi pas, se dit-il, dans un pays où tout est permis ? Pourquoi se priver quand il suffit de se baisser pour amasser des milliards de dollars ? Pourquoi ne pas tenter le coup face à un système si faible et des hommes aussi incompétents ?

Bénéficiant d’une conjoncture favorable, qu’il a exploité à fond, le milliardaire égyptien avait non seulement fait fortune, mais il avait réussi à devenir un homme d’influence en Algérie, une influence qui, par ricochet, assurait son succès dans les affaires qu’il entreprenait. Avec une mise de départ de deux cent millions de dollars, et des complicités à plusieurs niveaux, l’homme a réussi à créer un empire qui vaut entre cinq et huit milliards de dollars.

Quand M. Sawiris avait débarqué en Algérie, le pays cherchait à encourager l’investissement étranger. A n’importe quel prix. Y compris en fermant les yeux sur les situations les plus absurdes, comme celle qui a débouché sur l’affaire Khalifa. En plus de toutes les facilités qui lui ont été accordées, Orascom a obtenu une sorte de gel des investissements de Mobilis, ce qui lui a permis de prendre une longueur d’avance, que personne ne pouvait rattraper.

Qui pouvait s’opposer à Orascom ? Qui pouvait oser la moindre critique ? Les anciens chefs de gouvernement, Ahmed Ouyahia et Abdelaziz Belkhadem, témoigneront peut-être un jour des facilités exorbitantes dont bénéficiait cette entreprise, comme le fait de vendre des lignes téléphoniques plusieurs mois avant leur mise en service, les injonctions aux banques algériennes pour financer ses projets, ainsi que les facilités de transfert et le non-paiement des impôts pendant plusieurs exercices.

Mais M. Sawiris était insatiable. Si insatiable qu’il s’est porté candidat pour le rachat de cimenteries algériennes, qu’il a revendues ensuite en faisant un joli bénéfice, prouvant qu’il savait saisir toutes les opportunités.

Il n’y a pas grand-chose de nouveau dans ces rappels, serait-on tenté de dire. En effet. Tout ceci est du réchauffé. Jusqu’à ce que M. Sawiris, qui a vendu ses parts dans Orascom au russe Vimplecom, se sente en mesure d’échapper à toute forme de pression algérienne, et annonce son intention d’attaquer l’Algérie en justice, pour lui réclamer cinq milliards de dollars. Pourquoi ? Parce que l’homme avait un rêve, il voyait grand, si grand qu’il voulait construire un empire qui s’étendrait de l’Atlantique au Golfe, selon la formule consacrée, un empire que l’Algérie aurait, hélas, anéanti, détruisant toutes les ambitions de ce grand bâtisseur.

Résumons. M. Nadjib Sawiris est arrivé en Algérie avec deux cent millions de dollars. Il a gagné, approximativement, un demi-milliard de dollars par an à partir de la troisième année, avant de tout revendre, en faisant un bénéfice non dévoilé. Il a aussi empoché un joli pactole dans l’affaire des cimenteries.

Ce volet financier est toutefois secondaire. Après tout, on peut dire que Nadjib Sawiris s’est révélé comme un homme d’affaires redoutable, opportuniste, peut-être un peu plus malin, plus retors, mais sans plus. Ce genre d’homme est banal dans le monde des affaires.

Par contre, c’est le volet non visible du dossier qui fait le plus mal. Car en parallèle, cet homme s’est joué des institutions algériennes, il a humilié les uns et les autres, il a ridiculisé l’Algérie, ses lois et son gouvernement, il a révélé l’incurie de dirigeants, montré du doigt l’ineptie des textes, ainsi que l’indigence de la pensée économique chez ceux qui sont sensés gérer les affaires du pays. Des hommes ont géré des contrats énormes, ont négocié des affaires portant sur des milliards de dollars, avant que le pays ne découvre qu’ils n’auraient jamais du dépasser la fonction de chef de bureau dans une administration de seconde catégorie.

Mais était-ce simplement de l’incompétence ? Peut-on affronter un homme de la puissance de Nadjib Sawiris avec un système de décision obsolète, des structures qui ont fait faillite, et des hommes qui ont fait la preuve de leur incompétence ? Peut-on défier une puissance financière de cette envergure, avec ses avocats, ses réseaux, ses soutiens institutionnels et occultes, avec autant de légèreté ? Peut-on maintenir les mêmes structures, les mêmes hommes et le même fonctionnement après avoir subi l’affaire Khalifa ?

Tout ceci ne peut être le résultat de la seule incompétence. Il y a autre chose. Probablement un mélange d’irresponsabilité, d’arrogance, d’incompétence et de corruption. Qui a débouché sur des situations humiliantes, avec tous ces gens qui, au détriment des intérêts de l’Algérie et de la dignité des Algériens, se pliaient en quatre pour se mettre au service de M. Sawiris, pour le servir. Des gens encore en poste, comme en témoigne un journaliste : il a écrit un article dans lequel il citait Orascom. L’article n’a pas été publié, mais il a reçu par mail une mise au point d’Orascom, signée d’une plume algérienne très en vue!

Règlements de compte autour d’un cadavre

Nouveau scandale. Des personnalités de haut rang mises en cause dans des affaire de commissions. Mais le pays continue de fonctionner comme si de rien n’était.

 

 

  1. Journalisme d’investigation. Les révélations sur des affaires de pots-de-vin, publiées cette semaine par le quotidien Djazaïr News, réconcilient avec le journalisme, le vrai. Celui qui promet de s’attaquer aux puissants, de ne jamais céder face aux détenteurs du pouvoir et de l’argent ; un journalisme qui a pour seul crédo la recherche de la vérité, indépendamment de celui à qui elle profite ou à qui elle peut causer du tort.

    Ce journalisme a disparu d’Algérie, au profit d’un autre métier, très approximatif, qui ignore les règles les plus élémentaires du métier. Il ne s’agit pas de nostalgie, ni d’une quelconque volonté de revivre un passé qui, du reste, n’existe pas, car la presse algérienne n’a jamais été libre et professionnelle sur une durée suffisamment longue pour en faire un repère.

    Non, il s’agit seulement d’un constat. L’Algérie ne s’est pas adaptée aux médias modernes, et les médias n’ont pas suivi l’évolution qui est en train de bouleverser le monde de la communication dans le monde entier. L’Algérie est d’ailleurs dans un bel anachronisme, avec ses chaines de télévision privées non déclarées, ses monopoles sur la publicité dans un marché supposé con concurrentiel, et son niveau professionnel proche de zéro dans nombre de médias.

    Dans un tel paysage, le travail effectué par El-Djazaïrs News, avec des révélations précises, étayées par des documents, mettant en cause des hommes politiques puissants, fait figure d’exception. C’est si rare dans un pays où la manipulation de la presse est un jeu si répandu qu’il est devenu la règle. Mais hélas, ce que publie Djazaïr news ressemble ne relève pas du journalisme d’investigation. On est dans un mode totalement différent, qui se rapproche beaucoup plus de la guerre des clans et des règlements de compte.

  2. Guerre des clans. C’est donc vers la guerre des clans qu’il faut se retourner pour trouver une explication à ces révélations selon lesquelles M. Amar Ghoul aurait touché des commissions dans le contrat sur l’autoroute est-ouest, alors que M. Abdelaziz Belkhadem, patron du premier parti du pays, ancien premier ministre, considéré comme proche du président Abdelaziz Bouteflika, serait intervenu pour qu’un contrat soit accordé à une entreprise qui n’aurait pas du l’obtenir.

    M. Ghoul a affiché son ambition pour la présidentielle de 2014. M. Goul a, de son côté, créé un nouveau parti, dans lequel il attiré une partie de l’encadrement de son ancien parti, Hamas, et affiche des ambitions de plus en plus grandes. Est-ce une manière de les rappeler à l’ordre ? De les ramener sur terre, alors qu’ils semblaient partis pour tenter des aventures en solo ?

    Dans la rue comme dans les milieux branchés, c’est ce qui se répète. Personne ne semble croire à un hasard, ni à l’existence d’un justicier masqué qui aurait décidé de balancer des politiciens ripoux. Partout, prime la théorie du complot. « Ils » ont décidé de sacrifier Amar Ghoul, « ils » ont décidé de griller Belkhadem, « ils » ont choisi de baliser le terrain avant que les choses sérieuses ne commencent, à l’approche de 2014. « Ils » ont décidé de griller tous les candidats alternatifs, pour qu’un quatrième mandat s’impose comme une évidence. Mais alors, ce serait quoi ce pays où un chef d’Etat, physiquement diminué, politiquement usé, qui a lui-même reconnu avoir fait son temps à travers sa célèbre formule « tab djenanani », ce serait quoi ce pays où un chef d’Etat réussit reste éternellement au pouvoir non parce qu’il est le meilleur d’une compétition plus ou moins acceptable, mais parce qu’il réussit à éliminer ses adversaires ? C’est le signe d’un système politique mort.

  3. Un système mort. Il ne s’agit pas d’un système à l’agonie. Non, c’est un système mort. Qu’il réussisse à imposer ne signifie plus qu’il est en vie, puissant, opérationnel. Non, c’est un système mort, car il peut plus donner vie au débat politique, aux idées, à la compétition. Il n’est plus capable de donner naissance à de nouveaux leaders, à un nouveau personnel politique, à de nouveaux dirigeants.

    C’est encore plus frappant encore dans le domaine économique. Un chef de mission du FMI a déclaré, cette semaine, avec une certaine ironie, que l’Algérie réalise une croissance « solide » à 2.5%, mais qu’elle pourrait faire 6 à 7%, et que son potentiel devrait en fait lui permettre de de faire plus de dix pour cent. L’Algérie réalise une croissance économique qui couvre à peine l’augmentation de la population, alors qu’elle pourrait avoir une croissance « chinoise ». Pourquoi ? Parce que son système est mort.

    Une autre de manière de le confirmer : des journaux publient des informations sur des affaires de corruption. La justice, autre institution qui morte, ne peut pas s’en saisir. Aucun procureur légalement compétent n’a annoncé avoir ouvert une information judiciaire. Et puis, nouveau séisme : un ancien ponte du régime est désigné membre d’un institut de lutte contre la corruption alors que sa fille et son gendre sont impliqués dans un énorme scandale.

    On n’est plus dans le journalisme, dans la guerre des clans. On est face à un système mort, et qui risque d’emporter avec lui un pays.

Je veux être maire

Aller aux élections ? La belle affaire. Mais ne pas y aller ? Eternel dilemme, face à un scrutin qui dévoyé.

Par Abed Charef

Le FLN a fièrement annoncé, dès le lancement de la campagne électorale, sa victoire dans quatre communes aux prochaines élections municipales. Le vieux parti est en effet seul à présenter une liste dans ces communes, où ni les autres partis ni les indépendants n’ont réussi à présenter des candidatures pour lui contester le droit de gérer la municipalité. Dans ces contrées, « il y a Dieu, le peuple et le FLN », a déclaré un membre du bureau politique du parti. C’est donc une victoire par défaut, remportée sans livrer bataille, faute d’adversaire.

En fait, dans ces communes, le FLN est allé au bout de sa logique. Il a démontré qu’il est plus fort que le vide. Plus présent que le néant. Après avoir œuvré méthodiquement à démolir toute alternative crédible, il fête sa victoire sur un champ de ruines. Il célèbre un triomphe qui constitue une terrible défait politique d’une Algérie, incapable d’organiser un débat politique digne de ce nom. Avec Abdelaziz Belkhadem dans le rôle de Pyrrhus. Mais un Pyrrhus à la tête d’une armée de brigands et de mercenaires.

Le secrétaire général du parti lui-même l’a reconnu. Dans son parti, règnent des règles sans rapport avec la politique. On achète désormais des postes de député et de maire aussi facilement qu’un élu FLN passe au RND ou un dirigeant du Hamas passe chez le « Tedj » de Amar Ghoul. Son alter-ego du RND a fait un aveu similaire au lendemain des législatives du 10 mai, en déclarant publiquement que le pays était désormais géré par la mafia. Laquelle, celle du RND ou du FLN ? Ou bien, ce qui est plus probable, les deux ?

Dans un cas comme dans l’autre, ceci confirmerait que les deux formations se sont transformées en une sorte d’annexe, où des candidats mafieux doivent faire leurs preuves avant de postuler à des postes de décision. Des candidats qui font preuve d’une énorme voracité, après s’être dépouillés de tout sens politique, pour ne conserver que leur appétit de pouvoir et de privilèges.

Dans un tel décor, l’élection change de nature. Elle perd tout son sens. Elle se transforme en une étrange opération, sans rapport avec ce qui en était attendu. Elle n’est plus cette apothéose de la vie démocratique d’où émerge l’élite politique du pays. Elle ne donne plus lieu à une compétition entre programmes, choix politiques, options économiques ou divergences idéologiques.

C’est désormais une course où les coups tordus sont la règle, en vue de départager des candidats intéressés d’abord par leur carrière, et soucieux d’entrer dans le monde des privilèges. C’est une compétition dont le vainqueur obtient un droit d’accès aux arcanes du système.

Ceci explique le peu d’intérêt que les citoyens accordent aux élections locales du 29 novembre. En fait, seuls quelques cercles, très limités, se sentent concernés par le scrutin. Ceux qui constituent les appareils des partis, d’autres qui vivent dans la périphérie immédiate de l’administration, et un petit monde de curieux et d’opportunistes qui prospectent pour voir s’il n’y a pas un coup à tenter à cette occasion. Pour le reste, les Algériens sont partagés face à la campagne électorale. Ils sont pris entre un amusement, provoqué par un spectacle souvent proche du ridicule, et un sentiment d’agacement, mêlé de colère et d’impuissance, en voyant se mobiliser les mêmes groupes, qui reconduisent les mêmes comportements et les mêmes réflexes, pour aboutir au même résultat.

Pourquoi faire ? De quoi dispose l’APC pour agir ? Comment veux-tu battre les candidats de l’administration et ceux parrainés par le wali ? Est-ce utile ? Pourquoi vouloir à tout prix nager à contre-courant ? A-t-on vraiment une chance face aux détenteurs d’argent, de plus en plus puissants au niveau local ? Autant de questions parfaitement fondées mais qui, au bout du compte, servent à justifier une forme d’immobilisme et d’inaction.

Mais ce comportement ne résout pas le problème de l’Algérie. La même équation reste en effet posée depuis des années. Si la situation n’évolue pas, offrant des ouvertures, des opportunités d’organisation et de débat libre, les citoyens ne se mobiliseront pas. Mais dans l’autre sens, si les citoyens ne se mobilisent, la situation ne changera pas. Eternel dilemme sur lequel butent les militants depuis des générations, en luttant d’abord contre le grand ennemi, la tentation de se laisser tirer vers le bas. Car il ne suffit pas de vouloir être maire. Il faut surtout être un maire sans pouvoir, sans moyens, sans prérogatives, sans ressources, soumis à la pression du wali et des citoyens, et malgré tout cela, garder son intégrité et sa probité. Dure épreuve, d’autant plus dure qu’il est tellement plus agréable de devenir maire comme première étape avant d’accéder au statut de sénateur.

De l’inutilité d’un ministre

Que fait un ministre en Algérie ? Il participe à des réunions pour s’occuper de dossiers relevant d’un chef de bureau.

Par Abed Charef

 

Miracle à Alger. Une réunion de la plus haute importance s’est tenue mardi 30 octobre 2012. Autour du premier ministre, Abdelmalek Sellal, elle a regroupé le ministre de la santé, Abdelaziz Ziari, et les principaux responsables du monde de la santé, de la solidarité et du travail. Après des débats de haute tenue, la réunion a pris une décision majeure, décisive pour l’avenir de l’Algérie : elle a décidé que les médicaments seront désormais vendus dans les pharmacies !

Non, ce n’est pas une erreur. L’auguste réunion a pris une série de mesures, dont les plus importantes ont été fièrement annoncées par le ministre de la santé lui-même, M. Ziari, et abondamment commentées par la presse. A partir de maintenant, les médicaments destinés aux patients atteints de cancer seront vendus en pharmacie, et le gouvernement va acheter des appareils pour soigner des malades, a annoncé le ministre.

Vous pensez peut-être que ces mesures relèvent du bon sens ? Vous pensez que tout ceci est si évident? Que non ! Détrompez-vous. En prenant ces décisions si importantes, les participants à la réunion n’ont pas enfoncé des portes ouvertes. Ils sont convaincus que les mesures prises vont régler des problèmes majeurs pour les malades atteints du cancer.

Pour eux, ils ont agi avec efficacité pour faire face à une situation dramatique, résumée la veille par le Professeur Bouzid, chef du service oncologie à l’hôpital Mustapha. Celui-ci a rappelé quelques réalités terribles. A Alger, les rendez-vous pour des séances de radiothérapie sont donnés pour octobre 2013 Dans un an. ! A Oran, il faudra attendre jusqu’à janvier 2014. A Constantine, il a fallu huit mois pour ramener de Skikda du matériel acheté au prix fort. Et à Batna, une spécialiste affectée sur place travaille une seule journée par semaine, avec la complicité ou la complaisance de de l’administration !

Face à ces drames, les gens se débrouillaient comme ils pouvaient. La marge est très étroite, car les spécialistes sont rares, et les soins ne peuvent être assurés qu’en milieu hospitalier. Les médicaments sont très chers, et non disponibles sur le marché. D’où la décision révolutionnaire prise en ce mardi 30 octobre 2012 : vendre les médicaments en questions dans les pharmacies.

En temps normal, une telle décision relève de l’organisation interne d’un service. Un chef de bureau, constatant un manque de médicaments, peut prendre les mesures nécessaires pour assurer la disponibilité d’un médicament et en assurer la régulation. Mais en Algérie, il faut la présence du premier ministre, d’une brochette de ministres et de hauts responsables pour décider de ce qui est évident, et l’annoncer comme si on venait de découvrir un traitement du SIDA.

Vendre des médicaments en pharmacie ? C’est tellement évident. Sauf en Algérie, où plus rien n’est évident. Rappelez-vous : rien que cette semaine, il a fallu que le ministre des finances Karim Djoudi, le gouverneur de la Banque d’Algérie, Mohamed Lakscaci, et le président de la commission de l’Assemblée Nationale, interviennent de concert pour rappeler que le marché noir est interdit. Et pourquoi se sont-ils sentis obligés de le faire ? Parce que le ministre de l’intérieur de la république algérienne s’est autorisé à exprimer sa compréhension envers le marché parallèle de la devise.

Cette déchéance institutionnelle, rappelée à la veille du 1er novembre, montre quel chemin il reste à accomplir avant de pouvoir dire que les objectifs définis dans la proclamation du 1er novembre ont été atteints. Parmi ces objectifs, la restauration de l’Etat algérien, démocratique et social, dans le cadre des principes islamiques.

Le pays se débat depuis des années pour savoir si cet Etat doit être démocratique, social, ou islamique, mais on a oublié l’essentiel : il faudrait d’abord que cet Etat existe, qu’il soit viable, en mesure de produire des normes, de dicter des règles, et que ses agents et représentants soient les premiers à les respecter. Cet Etat qui a fait vibrer des générations de militants a été construit dans le sang et la douleur, sur les cadavres de dizaines de milliers d’Algériens ; il a été préservé grâce au travail patient et quotidien de milliers d’autres, mais aujourd’hui, il se retrouve à fonctionner dans le vide. On lui change de constitution plus rapidement qu’on change de voiture, on en brûle les fondements avec une insouciance insupportable, on le traine dans les bas-fonds de la pensée et de la pratique politique, pour aboutir à ces situations absurdes où le premier ministre et ses ministres se réunissent pour décider de vendre des médicaments dans des pharmacies, au moment où la guerre est aux frontières est et sud du pays.

Parler de ça la veille d’un 1er novembre est honteux.

Jeune loup et vieilles pratiques

Quand M. Ould Kablia fait une intrusion en économie, il piétine la loi. Mais il faut se rassurer : sur ce terrain, la relève est assurée. Les ministres de la nouvelle génération font aussi bien, sinon mieux. Ou pire, on ne sait plus.

Par Abed Charef

Quand M. Daho Ould Kablia se met à improviser, en politique ou en économie, il vaut mieux oublier ses classiques. Ce dirigeant à l’ancienne, qu’on croyait à cheval sur la loi et solidement attaché à la suprématie absolue de d’Etat, dans la grande tradition du MALG, a de nouveau réussi une sortie remarquée, cette semaine, en évoquant le change parallèle par lequel transite une partie du commerce extérieur de l’Algérie.

Mettant de côté son costume de ministre de la loi et l’ordre, M. Ould Kablia a favorablement commenté le change parallèle. Il a trouvé des vertus à ces cambistes qui travaillent dans l’illégalité la plus totale. Ils ont un rôle à jouer, a-t-il dit. Il a trouvé « normale » leur présence, tant que l’Etat n’a pas mis en place des bureaux de change officiels. Il est vrai que malgré les besoins énormes de la société algérienne, qu’il s’agisse de financer de simples voyages à l’étranger, d’effectuer des achats de produits non disponibles, ou de fuite de capitaux, les banques n’offrent aucune solution. Ni au taux officiel ni au taux du marché noir.

Mais de là à trouver des vertus à cette activité, il y a un pas que M. Ould Kablia a franchi avec une facilité déconcertante pour un ministre de l’intérieur. Il s’est même institué en défenseur des animateurs de ce marché, car pour lui, non seulement ils assurent une fonction délaissée par l’Etat, mais ils contribuent à contrôler le marché. « Ils sont connus et identifiés », et leur activité contribue à lutter contre le trafic de fausse monnaie, a-t-il dit, ajoutant que « les citoyens trouvent leurs comptes ».

Début 2011, quand des émeutes avaient éclaté dans plusieurs villes d’Algérie, M. Ould Kablia avait tenu un discours tout aussi décalé. Dans un souci d’éviter l’embrasement, il était intervenu à la télévision pour déclarer que les pouvoirs publics n’avaient nullement l’intention de s’attaquer aux matchés informels qui avaient envahi les rues de  toutes les villes du pays.

Cette fois-ci, il récidive, alors que le premier ministre Abdelmalek Sellal a défini comme première action de son gouvernement, l’éradication du marché informel. Une action largement entamée, et dont le gouvernement annonce l’achèvement au milieu de l’année prochaine. Après les marchés informels, le gouvernement menaçait de s’attaquer aux parkings, aux vendeurs à la sauvette, pour imposer progressivement une domination de l’économie légale.

Pourquoi M. Ould Kablia prend-il le contre-pied de cette démarche ? Y a-t-il une crainte de voir le marché noir de la devise déstabilisé, avec ce que cela comporte comme risques dans une économie fragile et une société en ébullition ? En tous les cas, M. Ould Kablia n’est pas seul à briller par ce genre de déclarations. Sur ce terrain, la concurrence est rude, et il serait difficile de dire qui est le plus performant en la matière.

M. Mustapha Benbada s’est lui aussi illustré à la veille de l’Aïd. Il a fait adopter une circulaire interministérielle, pour contraindre les commerçants à assurer une permanence durant les fêtes de l’Aïd, menaçant les récalcitrants de sanction pouvant aller jusqu’à la fermeture de l’établissement pour un mois. La décision relève d’un populisme primaire, mais elle est impossible à appliquer sur le terrain. Elle permet au ministre de dire qu’il a pris les mesures nécessaires, que l’administration locale n’a pas suivi.

M. Benbaba se situe dans une longue tradition de ministres algériens qui ont réussi à tuer la loi en faisant adopter des textes inapplicables. Quelques exemples parmi des dizaines d’autres. L’ancien ministre de l’habitant a fait adopter une obligeant les Algériens à achever leurs constructions. Elle est restée sans aucun effet. On se demande même si elle a été adoptée pour être appliquée, sous simplement pour permettre au gouvernement de se justifier.

Une autre, imposant une amende à toute personne traversant la rue en dehors des clous, a été adoptée. Plus problématique encore, le gouvernement algérien a décidé de contraindre les opérateurs économiques à utiliser le chèque pour le paiement des transactions portant sur des montants supérieurs à 500.000 dinars. La mesure trouvait toute sa justification dans de nombreux domaines : lutter contre le blanchiment d’argent imposer une certaine transparence dans la circulation de l’argent, moderniser l’économie, utilisation plus large de la monétique, lutte contre la corruption, etc. Mais aussitôt la décision annoncée, le ministère des finances s’est rétracté, pour en reporter l’application une première fois, puis une seconde fois. Et la mesure est toujours en suspens. Ce qui montre qu’en Algérie, on peut dire des choses approximatives quand on appartient à la vieille école, à l’instar de M. Ould Kablia, comme on peut avoir un look moderne, faire semblant de connaitre les rouages de l’économie et de l’urbanisme, mais agir en parfait incompétent, comme M. Karim Djoudi, Mostefa Benbada ou Noureddine Moussa.

Impuissance

 

Croissance en berne, inflation en hausse, crédibilité des institutions en chute libre: l’Algérie ne réussit décidément pas à produire grand chose, à part de fausses promesses et des discours creux.

 

Par Abed Charef

Les alertes se multiplient, les opposants dénoncent, les amis attitrent l’attention, les institutions internationales insistent, les courtisans eux-mêmes font semblant de protester. Mais cela ne semble, hélas, servir à rien. Le gouvernement algérien se comporte en autiste. Il n’entend rien, ne voit rien, alors qu’il a, devant lui, le tableau de bord de l’économie nationale.

Pour l’heure, le gouvernement ne réussit ni à relancer la croissance, ni à maitriser l’inflation. A ce niveau d’incapacité, il ne semble guère utile de mentionner les autres thèmes sur lesquels le gouvernement a montré son incapacité à influer sur le cours des choses. Il n’a pas réussi réorganiser une économie qui part en lambeaux, ni à introduire des règles primaires dans son fonctionnement, ni à réguler le marché, ni à organiser un tant soit peu la vie dans les cités.

Ce ne sont pas des mauvaises langues ou des opposants qui le disent, ce sont ses propres ministres qui font ses aveux. Et d’abord le premier d’en entre, Abdelmalek Sellal. Il faut nettoyer les villes et assurer la performance du service public, a-t-il fixé comme tâches prioritaires à sa nouvelle équipe. Sous-entendu: les villes algériennes sont sales, et le service public défaillant. Des vérités, des évidences qui sautent aux yeux pour tout algérien, mais encore fallait-il attirer l’attention d’un chef de gouvernement sur la question, l’amener à reconnaitre un état de fait, puis à proposer de vraies solutions pour changer les choses.

Cela donne, pour le moment, ce qui prend l’allure d’une campagne ponctuelle, destinée donner le change plutôt qu’à apporter de vraies solutions. On organise des campagnes de nettoyage des cités, on annonce qu’un million de tonnes de déchets ont été collectés, on insiste sur une « action de sensibilisation ». Sans plus. Mais on oublie l’essentiel: d’une part, les institutions et les structures chargées de cette tâche son inopérantes, et d’autre part, que l’hygiène, la citoyenneté, le vivre en commun ne sont pas des valeurs très répandues au sein de la société algérienne. Et elles ne le seront pas, tant que l’exemple ne viendra pas d’en haut.

Sur le terrain économique, le ratage du gouvernement est si évident que personne ne le conteste. Alors que le pays, au vu de ses besoins et de es moyens, a la possibilité de faire une croissance à deux chiffres, celle-ci sera d’à peine 2.6% en 2012, selon le FMI, après des résultats encore plus faibles en 2011, où elle a atteint 2.11 pour cent. Comment un pays qui dispose de financements très importants, d’un marché très gourmand, comment un pays dont un habitant sur vingt cinq est à l’université peut-il faire une croissance aussi faible? Comment un pays qui importe un demi-million de véhicules réussit-il, non seulement à n’en produire aucun, mais aussi à échouer dans toutes les négociations destinées à lancer un embryon d’industrie automobile?

Après une décennie d’atermoiements, il semblait que la situation était mûre pour entamer une nouvelle étape. Le pays avait touché le fond, pensait-on, il ne pouvait que remonter. Mais les informations provenant de différents ministères laissent perplexes. Elles montrent plutôt que le pays va encore patauger pendant des années. Ainsi, après tous les textes, projets, documents, et autres études stratégiques sur le sujet, on apprend que le nouveau ministre de l’industrie vient d’installer un nouveau groupe de travail pour élaborer une stratégie industrielle! Ce qui signifie que le secteur va continuer à tourner en rond pendant quelque temps, et à produire des mots et des discours sans effet.

Il n’est pas le seul. Faut-il rappeler ce qui se dit dans le domaine du tourisme, du logement ou de l’agriculture? Mais l’économie suffit pour offrir tous les exemples de ce fonctionnement absurde: au moment où le patronat, qui a obtenu toutes les facilités théoriques possibles, appelle à de nouvelles relations entre les banques et les entreprises, comment admettre que les seules banques non étatiques appartiennent à des étrangers? Comment expliquer que les Algériens soient, de fait, interdits de lancer des banques privées?

A côté de ces résultats qui relèvent de « l’aberration », selon la formule de M. Omar Ramdane, les autres indicateurs économiques suivent la même dérive. L’inflation explose. Elle frôle les huit pour cent, et menace de dépasser les dix pour cent à fin décembre. Des économistes estiment d’ailleurs que le taux d’inflation a atteint les deux chiffres, car le taux officiel est calculé sans tenir compte de l’économie informelle, qui occupe une place non négligeable dans la société.

Depuis le début de l’année pourtant, le gouvernement a été alerté sur cette poussée inflationniste qui dévaste tout sur son passage. Mais M. Karim Djoudi s’est contenté de regarder, impuissant, défiler les chiffres, tous les mois, indiquant tous que la courbe monte, monte, monte encore et encore. En quelques mois, il a ainsi perdu une de ses rares réussites de ces dernières années, le contrôle de l’inflation, contenue jusqu’en 2011 sous la barre des cinq pour cent.

Le Gouvernement a-t-il eu connaissance de ces alertes? Assurément. A-t-il tenté de répondre? Peut-être. Le gouvernement s’est-il trompé de solution? Assurément, puisque la situation s’est encore détériorée. Une autre certitude s’impose alors: le pays ne dispose plus des instruments nécessaires pour faire face à la dérive. Avant de penser à régler les problèmes, l’Algérie doit d’abord se créer les moyens institutionnels pour le faire. C’est-à-dire créer de vrais ministères, qui élaborent de vraies politiques, en débattent avec de vrais députés, les exécutent avec une véritable administration, de vraies banques et de vraies entreprises, pour servir de vrais citoyens.

Chadli Bendjedid, l’homme et son image

Qui était Chadli Bendjedid ? Pouvait-il être un homme résolu et ferme ? Difficile à croire, car son image était complètement brouillée. A se demander si on le connaissait.

 

Par Abed Charef

Chadli Bendjedid est parti, laissant derrière lui de nombreuses énigmes. Il ne s’agit pas de secrets extraordinaires à propos de complots entourant les évènements d’octobre 1988, ni de révélations fracassantes qui auraient changé le cours de l’histoire. Non, il s’agit de questions plus modestes, à la dimension de l’homme, des questions simples, qui concernent le personnage qui a présidé aux destinées du pays de 1979 à 1992 : pourquoi l’image de Chadli Bendjedid était-elle si décalée par rapport au personnage réel? Qui lui a fabriqué, puis entretenu, cette image tout au long de son règne et bien au-delà, une image qui l’a poursuivi jusqu’à la mort ?

L’image de Chadli Bendjedid était si différente de la réalité que ceux qui l’ont connu sont toujours étonnés de lire ce que dit de lui la presse, et ceux qui ne l’ont pas connu sont encore plus étonnés quand ses proches parlent de ce qu’il a été. Il ne s’agit pas de prétendre que Chadli Bendjedid était meilleur qu’on le présentait, mais simplement de constater que les Algériens ne connaissaient pas leur président. Comme si une force, je ne sais laquelle, s’est toujours interposée entre Chadli et les Algériens, pour fabriquer de lui une image peu fidèle à la réalité du personnage. Et après treize années de pouvoir, bon ou mauvais, les Algériens ne savaient toujours pas qui était réellement ce chef d’Etat qui avait succédé à Houari Boumediène.

Le premier couac est enregistré précisément dès la désignation de Chadli Bendjedid pour succéder à Boumediène. Une biographie de Chadli Bendjedid, dont personne ne connait l’origine, le présente alors comme un ancien de l’armée française. Un simple détail, mais qui aura son importance par la suite, car il sert d’élément central pour tracer l’itinéraire de Chadli Bendjedid. Tous les historiens admettent cette information, et la reprennent comme une vérité définitive. Plus tard, pendant de longues années, l’analyse de la situation politique en Algérie en sera faussée.

Chadli Bendjedid, comme son prédécesseur, s’est appuyé sur des anciens officiers de l’armée française pour encadrer l’armée de l’Algérie indépendante : Abdellah Belhouchet, Larbi Belheir, Khaled Nezzar, Mohamed Touati, Mohamed Lamari, prennent du galon, et occupent une place une importante, ce qui est interprété comme un choix délibéré de Chadli Bendjedid de promouvoir des hommes ayant le même parcours que lui. Tous les fantasmes se réveillent alors, à propos d’une « cinquième colonne » préparée par la France pour contrôler l’Algérie indépendante. Dans ce jeu, Chadli aurait sciemment agi ainsi parce qu’il aurait des sympathies françaises. A l’inverse, son hostilité envers les officiers de l’ALN expliquerait le sort fait à certains barons, comme Mostéfa Belloucif.

Mais voilà : Chadli Bendjedid n’a jamais été dans l’armée française. C’est un maquisard pur jus, formé à l’école de l’ALN, un vrai maquisard de la Wilaya II, qui a dirigé des unités combattantes sur le terrain. Ce qui détruit cette thèse de Chadli favorisant les officiers issus de l’armée française. Mieux, cela devrait donner une autre image, très positive, du personnage : lui-même officier, il a su dépasser des blocages primaires, éviter les visions sectaires, pour s’appuyer sur tous les officiers disponibles, ceux qui ont déserté l’armée française ou ceux formés par l’ALN.

Pourtant, pendant toutes les années de sa présidence, la plupart des hauts responsables croyaient à cette thèse selon laquelle Chadli Bendjedid avait été dans l’armée française, soit comme engagé volontaire, soit comme appelé. Un ancien ministre a avoué qu’il s’est laissé prendre. « J’étais mal à l’aise sur cette question, car en reconstituant l’itinéraire de Chadli, je ne trouvais pas place même pour une période de service national. Mais j’avoue que j’ai admis cette thèse, sans pour autant penser que ça pouvait prêter à conséquence», noud dit cet ancien ministre.

Quinze ans après avoir quitté le pouvoir, Chadli prend conscience de l’importance de ce « détail ». Il veut rétablir une vérité primaire. Des proches de Chadli prennent contact avec des historiens en vogue, pour leur signaler l’erreur et leur demander de la rectifier. Les historiens restent de marbre. L’un d’eux les prend de haut. Il pense que Chadli veut simplement réécrire l’histoire en sa faveur. « On ne peut pas falsifier des faits de cette nature. Chadli ne peut pas prendre un tel risque, car les documents de l’armée française peuvent le détruire », objecte un de ses proches. Mais le célèbre historien ne daigne pas descendre de son piédestal. Jusqu’à ce que Chadli lui-même, avec le concours d’un journal algérien de modeste tirage, tente maladroitement de rectifier.

J’ai connu Chadli Bendjedid de près à cette époque. J’ai alors pu confirmer ce décalage. Des témoignages de moudjahidine qui ont servi sous ses ordres, avec lui ou qui l’ont commandé, ont confirmé que c’était un homme de décision, résolu, parfois cassant, à l’opposé de l’image véhiculée jusque-là. J’ai découvert qu’il avait soutenu la révolution agraire, même quand lui-même reconnaissait que « c’est l’un des plus grands échecs de l’Algérie indépendante », alors qu’on l’a toujours présenté comme un homme de droite, hostile aux choix populaires. Il a déclaré, à un moment où il était de bon ton de prendre ses distances avec Boumediène, avoir contribué à mater la rébellion de Tahar Z’Biri. C’était un homme qui assumait pleinement son itinéraire.

Mais une question ne trouve toujours pas de réponse : quelle est cette force qui a réussi à imposer de Chadli Bendjedid une image aussi décalée pendant d’aussi longues années ?

Abdelaziz Bouteflika fait preuve de reconnaissance

 

Nouveau parlement, nouveau gouvernement, nouveaux partis. Et au parlement, il y a plein de femmes. En Algérie, tout est neuf.

 

Par Abed Charef

Le cadeau de l’Aïd El-Adha est déjà. Il ne s’agit pas de moutons cédés à bas prix, ni de fournitures scolaires gracieusement offertes aux élèves. Cette fois-ci, c’est le ministère de l’Intérieur qui fait preuve de générosité. Il a agréé quatre nouveaux partis en une seule journée, à moins de deux mois des élections locales. Ce qui promet une effervescence politique inégalée lors du scrutin de novembre prochain.

Mais il faut rendre justice à M. Daho Ould Kablia, car le ministre de l’Intérieur a déjà fait preuve de la même disponibilité au printemps, à la veille des législatives du 10 mai. Après une décennie de disette totale, M. Ould Kablia avait agréé une quarantaine de partis en quelques jours, transformant la scène politique algérienne de fond en comble. Il est désormais impossible de connaitre tous les partis et leurs dirigeants, tant M. Ould Kablia s’est montré disponible.

Un traitement particulier a été réservé au désormais célèbre Tadj de M. Amar Ghoul qui, en moins d’un mois, a créé son parti, tenu son congrès et obtenu son agrément, avant de s’en aller, dans un mois, à la conquête des collectivités locales. Le ministre des Travaux publics s’est révélé habile manœuvrier, tout en faisant preuve d’un activisme débordant, pour mener de front toutes ces batailles et les remporter haut la main.

Mais là encore, il faut reconnaître que le président Abdelaziz Bouteflika sait être reconnaissant. Les hommes et les partis qui ont montré leur disponibilité ont été récompensés au-delà de toute mesure. Ainsi, après avoir fait défection de Hamas, M. Amar Ghoul a, coup sur coup, obtenu une députation, un ministère et un parti. Un succès rare pour être souligné, mais M. Ghoul n’est pas le seul à bénéficier de la reconnaissance de M. Bouteflika. M. Amara Benyounès a, lui aussi, obtenu un parti et un ministère, après avoir été ministre RCD dans une autre vie.

M. Mohamed Saïd, qui a fait preuve d’une patience rare depuis qu’il a fait campagne pour M. Taleb Ibrahimi en 1999, a lui obtenu un parti et un ministère, après avoir pris ses distances avec son mentor. Les regrets des dernières législatives, lorsque M. Mohamed saïd avait émis des doutes sur l’utilité de créer un parti, ont été vite balaysés.

A ces bouleversements, il faut ajouter des évènements majeurs, insuffisamment commentés : les chefs des partis qui constituaient l’alliance présidentielle depuis une décennie ne sont plus au gouvernement. MM. Abdelaziz Belkhadem, Ahmed Ouyahia et Bouguerra Soltani vont retrouver la douceur de la vie partisane, après avoir longtemps gravité dans les cercles du pouvoir.

Pour boucler la boucle, il faudra aussi rappeler que le pays a un nouveau chef du gouvernement, ni chef du RND ni chef du FLN. Un homme neuf, malgré ses soixante-cinq ans et ses quinze années passées au gouvernement. Pas d’affiliation politique particulière, pas d’appartenance idéologique connue, un simple technocrate qui a trouvé deux crédos comme priorité de son gouvernement : nettoyer les villes et dynamiser le service public.

La nomination de M. Sellal elle-même vient consacrer un autre changement important, réalisé lors des législatives du 10 mai 2012 : l’Assemblée Nationale a été réellement renouvelée, ce qui a donné lieu à l’émergence d’une nouvelle génération de députés, dont près de 150 femmes, un fait unique dans l’histoire du pays.

Et à tous ces changements, M. Abdelmalek Sellal a ajouté une promesse, une seule : il va poursuivre les réformes. Ce qui signifie clairement que l’Algérie a désormais droit à un bouleversement total : changement de personnel politique, réformes politiques, bientôt une nouvelle constitution. Plus rien ne sera comme avant.

Rien ne garantit cependant que ce sera mieux qu’avant, selon une des formules préférées des Algériens. Car si les députés changent en pire, si le parlement évolue pour mieux abandonner la politique, si les ministres sont nommés en fonction de leur capacité à trahir leurs partis, si les institutions sont amendées pour mieux répondre aux désirs conjoncturels du chef, dans ce cas, le changement devient un handicap pour le pays. Et il est dès lors préférable s’accrocher aux lambeaux de politique encore disponibles au Parlement, ainsi qu’à ces ministres, peut-être caciques, mais tenants d’une vieille idéologie nationaliste, qui permettra peut-être un jour au pays de revenir à des règles politiques acceptables.

Ce qui est nouveau, ou jeune, n’est pas forcément meilleur. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir ces nouveaux partis, dont les réunions sont intellectuellement aussi riches que des assemblées générales des clubs de supporters ou des négociations autour d’un chargement de pastèques.

On change de gouvernement, mais on ne change pas de pratiques

 

Un nouveau gouvernement, un nouveau programme peut-être, un nouveau discours sûrement. Mais les pratiques sont les mêmes.

Par Abed Charef

 

C’est un rituel qui ne rime plus à rien. Le gouvernement de M. Abdelmalek Sellal devait présenter son « plan d’action » mardi 25 septembre devant l’Assemblée Populaire Nationale, avant de répéter la même opération devant le Conseil de la Nation. Députés et sénateurs feront semblant d’écouter doctement le discours du nouveau premier ministre, nombre d’entre eux l’applaudiront bien fort, pendant que d’autres, peu nombreux, le critiqueront vertement ou émettront des réserves, mais au bout du compte, M. Sellal s’en ira faire ce pourquoi il a été choisi : c’est-à-dire appliquer le fameux programme du président de la république.

Ni les députés ni les sénateurs ne le feront changer d’avis. Pour une raison bien simple : M. Sellal n’est pas comptable devant les élus. Il a été désigné par le chef de l’Etat, et c’est à lui, et à lui seul, qu’il doit rendre des comptes. C’était déjà le cas avec la constitution de 1996. C’est encore plus évident depuis l’amendement de la constitution, qui a transformé le premier ministre en simple coordinateur de l’action gouvernementale et réduit les pouvoirs du parlement à servir de décor à l’action gouvernementale.

M. Sellal ne s’est pas privé de le dire dès sa nomination. Mon plan d’action, a-t-il dit, sera d’appliquer le programme du chef de l’Etat. La ligne directrice, ce sera de poursuivre les réformes initiées par le président Bouteflika. Quel programme et quelles réformes ? Mystère. Mais il n’y a aucune ambiguïté pour M. Sellal. Dans ses propos, il n’y a aucune place non plus pour le parlement, ni pour l’avis des députés. Les choses sérieuses ne se font pas au parlement.

Le terrain est préparé. Personne n’osera le remettre en cause. La seule épreuve pour M. Sellal, ce sera de faire face à la surenchère qui va se déclencher entre députés FLN, RND, Hamas et autres MPA, pour se féliciter de ce choix judicieux effectué par le Président Bouteflika, et de jurer fidélité au programme du chef de l’Etat.

Pourquoi avoir gardé ce rituel du passage devant le parlement alors qu’il n’a plus de sens? Pour se donner l’illusion d’avoir des institutions qui fonctionnent. Mais en fait, peut-on parler de parlement ? Députés et sénateurs ne peuvent ni refuser le programme du gouvernement, ni poser la question de confiance, ni censurer l’exécutif. Ils se contentent d’ « enrichir » le programme du gouvernement, selon la bonne vieille formule du parti unique, pour justifie leurs indemnités parlementaires.

Dans la mécanique institutionnelle introduite par la nouvelle constitution, on a cherché à donner tous les pouvoirs au chef de l’Etat. C’était déjà acquis dans la pratique. Ce fut consacré dans les textes. Mais chemin faisant, on a oublié qu’un rituel institutionnel a toujours une finalité. Que dans un régime démocratique moderne, l’objectif est toujours de garantir la séparation des pouvoirs, en établissant des lignes de démarcation claires.

La présentation d’un programme devant le parlement n’a de sens que si le parlement a son mot à dire. Par exemple, refuser éventuellement un programme. Ce qui contraint le chef de l’Etat à désigner à la tête du gouvernement un homme susceptible de rallier à lui la majorité. Ainsi, est respectée la volonté du peuple qui s’est exprimée à travers les élections législatives.

Plus tard, le même chef de gouvernement peut se représenter devant le parlement, pour demander un vote de confiance. Ce qui n’a de sens que si le parlement agit selon une certaine cohérence institutionnelle, une cohérence qui doit se retrouver dans l’ensemble des institutions. Mais dans le cas de l’Algérie, on a maintenu formellement un parlement dans un pays où il n’y a qu’un seul pouvoir. On maintenu une loi supposée consacrer la liberté d’expression alors qu’il y a une seule chaine de télévision, qui a été ensuite clonée.

Plus tard, M. Sellal pourra dire qu’il a obtenu la confiance du parlement. Mais pouvait-il ne pas l’obtenir ? Y avait-il le moindre risque, du moment que le parlement ne peut pas récuser le gouvernement et son programme ?

Dans ce jeu de dupes, on ne sait qui gagne vraiment. Mais on sait qui perd. La constitution révèle son côté ridicule. Le pays fonctionne selon des règles constitutionnelles tant que celles-ci ne sont pas contraignantes, mais dès qu’elles imposent la moindre contrainte, le pouvoir passe outre.

Les institutions confirment, de leur côté, qu’elles ne servent pas à grand-chose. Elles relèvent d’un pur formalisme, contraignant pour la populace, mais sans le moindre effet pour les puissants : le nouveau gouvernement est choisi sans le parlement, sans vote, sans tenir compte de l’avis du peuple exprimé à travers les élections ; il est limogé dans les mêmes conditions, et n’a pas de comptes à rendre. Il n’a pas bilan à présenter aux Algériens, ni à leurs (mauvais) représentants.

C’est là le véritable rituel du pouvoir algérien.