Faut-il nommer Moumène Khalifa à la Banque centrale ?

Plus il y a des structures de lutte contre la corruption, plus la corruption s’étend.

 

Par Abed Charef

 

L’histoire est d’un cynisme absolu. Abdelkrim Gheraïeb, ancien ambassadeur, candidat à la députation, un moment pressenti pour prendre la tête de l’Assemblée Nationale, a été nommé au sein d’un  l’Organe national de prévention et de lutte contre la corruption. Mais au moment de sa nomination, sa fille et son gendre étaient impliqués dans un scandale lié à d’importants pots-de-vin versés dans une série de contrats, dont celui de l’autoroute est-ouest.

L’information, publiée il y a deux ans, reprise cette semaine par un quotidien algérien, avec force détails, n’a pas suscité d’émoi particulier. Elle accompagnait d’autres révélations mettant en cause un ancien premier ministre, Abdelaziz Belkhadem, patron du FLN, un ministre en exercice, patron du nouveau parti, Tedj, et d’anciens ministres.

Mais l’information concernant M. Gheraïeb a fortement intrigué, par son côté provocateur. Pourquoi en effet avoir choisi, parmi tout le personnel politique, au sein du corps judiciaire et de différents services de sécurité, pourquoi avoir précisément choisi le seul homme qu’il ne fallait pas ? « Autant nommer Abdelmoumène Khalifa à la tête de la banque centrale », a commenté, désabusé, un économiste.

L’erreur est si grave que la plupart des analystes refusent précisément de croire qu’il s’agit d’une erreur. « Quand on nomme un ministre des moudjahidine, on vérifie au moins qu’il a tiré un coup de feu pendant la guerre de libération », nous dit un ancien ministre. « Dans cette affaire, ajoute-t-il, on a forcément vérifié, et on a forcément découvert ce dossier. Pourquoi l’avoir occulté », se demande-t-il.

Ce qui pousse beaucoup à voir dans cette affaire un coup tordu, mené de façon délibérée, tant il est difficile d’imaginer qu’on puisse choisir un homme pour un poste aussi sensible sans quelques vérifications primaires. D’où cette recherche d’explications extrêmement sophistiquées, avec le recours à cette très utile théorie du complot, si prisée en Algérie.

Ainsi, cet ancien ministre estime, l’air entendu, que c’est un coup monté contre le président Abdelaziz Bouteflika, afin de discréditer toutes ses décisions et de montrer que sa marge est désormais nulle. Un juriste affirme, de son côté, que c’est l’office de lutte contre la corruption qui est visé. « On voulait enterrer cette structure avant même qu’elle ne commence à travailler. Comme si on voulait aux corrompus de tous bords : ne prenez pas la chose au sérieux ».

Pendant que les institutions officielles naviguent dans ces eaux incertaines, malmenées qu’elles sont par ceux qui sont supposés leur donner vie, le ministère de l’intérieur a refusé d’agréer une association Nationale de lutte contre la corruption. Celle-ci se voulait indépendante, transparente, sans attache avec l’administration, selon ses promoteurs. Son secrétaire général, Khaled Moumène, a reçu, fin octobre, une notification du ministère l’informant de ce refus, justifié, selon le ministère, par le nonrespect de la nouvelle loi sur les associations, sans autre précision. M. Moumène assure pourtant avoir respecté strictement la procédure.

Mais comme pour faire pendant à ce refus, le ministre des finances Karim Djoudi a annoncé la création, avant la fin de l’année, d’une nouvelle structure qui serait chargée de contrôler les fortunes. Sans être rattachée à l’administration fiscale, la nouvelle structure pourrait intervenir directement pour contrôler, sur simple présomption de fortune.

Là encore, les réactions vont du scepticisme à la franche rigolade. « Il y a de nombreuses structures chargées de ce travail, en plus de la justice et de l’administration fiscale. Aucune d’elles n’arrive à remplir correctement sa tâche », dit un économiste. « Pour noyer le poisson, on leur ajoute une nouvelle structure, qui ne fera rien ».

De plus, M. Djoudi a déclaré que la nouvelle structure pourrait être opérationnelle avant la fin de l’année, ce qui s’avère complètement farfelu. « C’est un délai qui ne suffira même pas pour libérer un bureau au profit de la nouvelle structure », selon un ancien haut fonctionnaire. « Préparer les textes, les faire adopter, procéder aux nominations, affecter les budgets et les compétences, doter les nouvelles structures de la logistique nécessaire, tout ceci demande des mois, peut-être des années à l’administration algérienne », dit-il.

En fait, M. Djoudi lui-même ne semble pas trop y croire. Il sait comment fonctionne l’administration, quelles sont ses contraintes, ce qu’elle peut réellement faire et quelles en sont ses limites. Avec cette annonce, il tente, peut-être, d’amortir l’effet dévastateur des affaires qui déferlent sur le pays. Mais sa démarche parait si dérisoire !

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