De l’inutilité d’un ministre

Que fait un ministre en Algérie ? Il participe à des réunions pour s’occuper de dossiers relevant d’un chef de bureau.

Par Abed Charef

 

Miracle à Alger. Une réunion de la plus haute importance s’est tenue mardi 30 octobre 2012. Autour du premier ministre, Abdelmalek Sellal, elle a regroupé le ministre de la santé, Abdelaziz Ziari, et les principaux responsables du monde de la santé, de la solidarité et du travail. Après des débats de haute tenue, la réunion a pris une décision majeure, décisive pour l’avenir de l’Algérie : elle a décidé que les médicaments seront désormais vendus dans les pharmacies !

Non, ce n’est pas une erreur. L’auguste réunion a pris une série de mesures, dont les plus importantes ont été fièrement annoncées par le ministre de la santé lui-même, M. Ziari, et abondamment commentées par la presse. A partir de maintenant, les médicaments destinés aux patients atteints de cancer seront vendus en pharmacie, et le gouvernement va acheter des appareils pour soigner des malades, a annoncé le ministre.

Vous pensez peut-être que ces mesures relèvent du bon sens ? Vous pensez que tout ceci est si évident? Que non ! Détrompez-vous. En prenant ces décisions si importantes, les participants à la réunion n’ont pas enfoncé des portes ouvertes. Ils sont convaincus que les mesures prises vont régler des problèmes majeurs pour les malades atteints du cancer.

Pour eux, ils ont agi avec efficacité pour faire face à une situation dramatique, résumée la veille par le Professeur Bouzid, chef du service oncologie à l’hôpital Mustapha. Celui-ci a rappelé quelques réalités terribles. A Alger, les rendez-vous pour des séances de radiothérapie sont donnés pour octobre 2013 Dans un an. ! A Oran, il faudra attendre jusqu’à janvier 2014. A Constantine, il a fallu huit mois pour ramener de Skikda du matériel acheté au prix fort. Et à Batna, une spécialiste affectée sur place travaille une seule journée par semaine, avec la complicité ou la complaisance de de l’administration !

Face à ces drames, les gens se débrouillaient comme ils pouvaient. La marge est très étroite, car les spécialistes sont rares, et les soins ne peuvent être assurés qu’en milieu hospitalier. Les médicaments sont très chers, et non disponibles sur le marché. D’où la décision révolutionnaire prise en ce mardi 30 octobre 2012 : vendre les médicaments en questions dans les pharmacies.

En temps normal, une telle décision relève de l’organisation interne d’un service. Un chef de bureau, constatant un manque de médicaments, peut prendre les mesures nécessaires pour assurer la disponibilité d’un médicament et en assurer la régulation. Mais en Algérie, il faut la présence du premier ministre, d’une brochette de ministres et de hauts responsables pour décider de ce qui est évident, et l’annoncer comme si on venait de découvrir un traitement du SIDA.

Vendre des médicaments en pharmacie ? C’est tellement évident. Sauf en Algérie, où plus rien n’est évident. Rappelez-vous : rien que cette semaine, il a fallu que le ministre des finances Karim Djoudi, le gouverneur de la Banque d’Algérie, Mohamed Lakscaci, et le président de la commission de l’Assemblée Nationale, interviennent de concert pour rappeler que le marché noir est interdit. Et pourquoi se sont-ils sentis obligés de le faire ? Parce que le ministre de l’intérieur de la république algérienne s’est autorisé à exprimer sa compréhension envers le marché parallèle de la devise.

Cette déchéance institutionnelle, rappelée à la veille du 1er novembre, montre quel chemin il reste à accomplir avant de pouvoir dire que les objectifs définis dans la proclamation du 1er novembre ont été atteints. Parmi ces objectifs, la restauration de l’Etat algérien, démocratique et social, dans le cadre des principes islamiques.

Le pays se débat depuis des années pour savoir si cet Etat doit être démocratique, social, ou islamique, mais on a oublié l’essentiel : il faudrait d’abord que cet Etat existe, qu’il soit viable, en mesure de produire des normes, de dicter des règles, et que ses agents et représentants soient les premiers à les respecter. Cet Etat qui a fait vibrer des générations de militants a été construit dans le sang et la douleur, sur les cadavres de dizaines de milliers d’Algériens ; il a été préservé grâce au travail patient et quotidien de milliers d’autres, mais aujourd’hui, il se retrouve à fonctionner dans le vide. On lui change de constitution plus rapidement qu’on change de voiture, on en brûle les fondements avec une insouciance insupportable, on le traine dans les bas-fonds de la pensée et de la pratique politique, pour aboutir à ces situations absurdes où le premier ministre et ses ministres se réunissent pour décider de vendre des médicaments dans des pharmacies, au moment où la guerre est aux frontières est et sud du pays.

Parler de ça la veille d’un 1er novembre est honteux.

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