Le printemps arabe ne profite pas aux islamistes algériens

Les partis islamistes ont de nouveau reculé lors des élections du 29 décembre. Revue des cinq piliers qui expliquent cet échec.

 

Par Abed Charef

 

Vue de l’extérieur, la déroute des partis islamistes a constitué le fait dominant des élections locales du 29 novembre. Mais en Algérie, le phénomène a été à peine évoqué. Comme s’il s’agissait d’un fait déjà admis, d’une évolution actée et digérée. Le décalage est énorme, et la différence de perception évidente. Les acteurs algériens, enfermés dans leur nombrilisme, sont d’abord soucieux de compter les points, dans une scène politique figée;  mais à l’extérieur, d’autres acteurs, qui tentent de maitriser l’évolution de toute la région, sont perplexes, se demandant pourquoi l’Algérie semble échapper à la logique du « printemps arabe ».

Pour le pouvoir algérien, ce recul des islamistes confirme le côté spécifique de l’expérience algérienne, qui voudrait que le pays échappe définitivement au « printemps arabe ». Par contre, pour les parrains de cette nouvelle donne qui promet de redistribuer les cartes dans le monde arabe, la situation de l’Algérie fait un peu désordre. Elle ne cadre pas avec les nouvelles orientations qui voudraient que la gestion des affaires de la région soit confiée aux islamistes, en espérant qu’ils soient plus performants que les bureaucraties militaires qui se sont imposées après les indépendances.

L’Algérie offre donc un nouveau paradoxe, celui d’un pays où l’islamisme politique décline, au point de devenir presque marginal, alors que partout ailleurs dans le monde arabe et musulman, il est soit en phase ascendante, menaçant de conquérir de nouveaux pays, soit à son apogée. En Algérie, le déclin du Mouvement de la Société pour la Paix et de l’Alliance Verte, relevé depuis des années, a été confirmé lors des élections di 10 mai, et s’est amplifié le 29 novembre. Le MSP, ancien parti de l’alliance présidentielle, participant au gouvernement depuis une quinzaine d’années sans interruption, a connu son chiffre le plus faible depuis sa création. Les partis de Abdellah Djaballah et de Fateh Rebii ont été laminés, et n’ont pratiquement pas de représentation.

Comment expliquer ce recul des islamistes ? Cinq facteurs ont joué en ce sens. Le premier concerne l’échec de l’islamisme de gestion. Il est essentiellement le fait du MSP. Le passage de dirigeants de ce parti au gouvernement a laissé une piètre impression. Les ministres MSP n’ont pas brillé par une compétence particulière. Le ministre le plus médiatique du MSP, M. Amar Ghoul, a quitté le parti pour jouer en solo, donnant l’impression, auprès de l’opinion, que dans ce monde aussi, on est plus intéressé par le poste et les privilèges qu’il offre que par les idéaux ou les idéaux.

Le scandale qui entoure l’autoroute est-ouest, éclaboussant M. Amar Ghoul, et les informations récurrentes sur l’implication du fils de M. Bouguerra Soltani et de ses proches dans des affaires opaques, ont également contribué à détruire l’image de probité dont voulaient se prévaloir les dirigeants du MSP.  Au bout du compte, le MSP a perdu son image de parti islamiste, pour apparaitre comme un simple appareil servant de tremplin pour accéder aux arcanes du pouvoir.

Ceci a été aggravé par la dissidence dirigée par M. Amar Ghoul, qui a fondé un nouveau parti, TEDJ. En décidant de rester au gouvernement contre l’avis de la direction du MSP, le ministre des travaux publics avait provoqué une première fissure : entre son parti et un poste de ministre, il a choisi de rester au gouvernement. Mais il a aussitôt créé un parti, entrainant avec lui une partie des cadres les plus ambitieux. En mai, lors des législatives, M. Ghoul, candidat à Alger comme candidat de l’Alliance verte, avait devancé le FLN pour arriver en tête. Cette fois-ci, il n’a pas présenté de candidat, ce qui a provoqué l’écroulement de son ancien parti, alors que les autres formations islamistes n’arrivent même plus à être visibles.

A ces deux facteurs, s’ajoute l’interdiction qui frappe les anciens du FIS. L’accord conclu entre les groupes islamistes armés et le pouvoir, et consacré dans la loi sur la réconciliation nationale, adoptée par référendum, interdit aux anciens du FIS toute activité politique. Cette situation ambiguë, gérée au gré de la conjoncture, maintient en marge de la vie politique une frange d’Algériens qui avaient auparavant appartenu au FIS. Ce courant s’est dégonflé, et ne regroupe plus qu’une partie des anciens membres des groupes armés, qui ont pris de l’âge et se sont largement recyclés. Mais c’est un courant qui a occupé le haut de la scène au début des années 1990, avant de s’engager dans une aventure qui s’est avérée destructrice pour le pays. Il y a vingt ans, c’était la première force politique du pays. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’une nébuleuse qui essaie de se faire oublier, malgré quelques coups d’éclat.

Cette évolution révèle le quatrième facteur du reflux de l’islamisme politique en Algérie : ce courant peut drainer les foules quand il est dans l’opposition, et assurer une très forte mobilisation, en tenant un discours radical et en promettant le paradis, avec le rétablissement d’un mythique royaume de Omar Ibn El-Khattab ; mais dans l’exercice du pouvoir, il redevient un appareil comme un autre, l’ouverture et la compétence en moins. Le MSP l’a prouvé, la Tunisie et l’Egypte sont en train de découvrir que, face à aux difficultés, les Islamistes se comportent comme les autres. Ils recherchent l’argent auprès de ceux qui peuvent en fournir, en premier lieux les bailleurs de fonds occidentaux et les monarchies du Golfe, et ils sont prêts à faire les concessions nécessaires pour y arriver.

Découvrir cette vérité, c’est dégonfler une baudruche. L’Algérie l’a fait, maladroitement. Et aujourd’hui, l’Algérie se situe, d’une certaine manière, dans une ère post-islamiste. Ce qui ne signifie pas que l’islamisme a disparu, mais il ne constitue plus un rêve. On le voit dans le rapport qu’entretiennent les Algériens avec les dirigeants islamistes : l’imam médiatique Kardhaoui  ne fait plus recette, Ali Belhadj n’attire plus les foules, alors que les Tunisiens et les Egyptiens, dirigés par des gouvernements islamistes, vivent les mêmes difficultés qu’avant, les illusions en moins.

Sur ce terrain, il faut bien reconnaître que l’Algérie a une longueur d’avance. Un échec d’avance. Elle a raté le virage post-islamiste. Elle a dirigé le choix islamiste, elle a survécu, mais elle patauge, faute de projet politique. Elle a dépassé le projet islamiste, mais elle n’en a pas fabriqué un autre comme alternative.

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