En attendant un prix Nobel pour le Maghreb

 Le prix Nobel décerné à l’Europe ? Une belle blague, à priori. Pourtant, le bilan n’est pas si mauvais. Et que l’Europe nous montre précisément ce que le Maghreb n’a pas pu faire.

 

Par Abed Charef

La paix, c’est comme la santé. Tant qu’elle est là, on ne s’en soucie guère. On se permet tous les abus, et on a tendance à penser qu’elle va de soi, qu’elle fait partie de l’ordre naturel des choses. Mais dès qu’elle est menacée, on se rend compte à quel point elle est essentielle. Elle redevient alors centrale dans la préoccupation des personnes et des nations. C’est elle qui préserve l’équilibre de la vie

Le prix Nobel ne garantit pas la paix. Il couronne plutôt une action, un processus, un itinéraire, une idée ou un acte militant pour la paix. Il peut même être décerné à un homme qui n’a rien fait pour la paix : Barak Obama l’a obtenu avant même que ne soit engagé la partie la plus importante de sa carrière politique. Mais après le belliqueux George Bush, le simple fait de ne pas faire l’apologie de la guerre semblait justifier un Nobel de la paix. C’était donc un symbole, une promesse, qui était récompensé, non une action précise.

Mais il y a eu pire lauréat dans l’histoire. Henry Kissinger et Menahem Begin ont obtenu le Nobel de la paix. C’est le signe qu’on pouvait tout faire, aller à toutes les dérives, à tous les excès, et qu’il suffit de faire semblant de se racheter, d’afficher un vague sentiment repentir,  pour remporter ce prestigieux prix. De ce point de vue, le Nobel apparait comme un fourre-tout politique grâce auquel le monde occidental voulait imposer une pensée dominante. Il est à la politique ce qu’une ONG est à la diplomatie : on peut lui faire dire ce qu’on veut, sans risque de représailles.

En décernant le prix Nobel de la paix à l’Union européenne, l’académie norvégienne a cependant suscité sarcasmes et critiques. Comment, en effet, récompenser un ensemble régional dont des piliers, comme la France, étaient engagés dans la construction européenne alors même qu’ils massacraient des populations entières dans leurs empires coloniaux ? Comment associer au Nobel de la paix à des pays dont les stars ont été le menteur Tony Blair, le petit guerrier Nicolas Sarkozy, le bouffon Silvio Berlusconi, la dame sans cœur Margaret Thatcher ? Comment récompenser un ensemble, un des plus riches au monde, où il y a pourtant 18 millions de chômeurs, et 64 millions de personnes, soit l’équivalent de toute la population de toute la France, en situation précaire?

Mais entre l’annonce du choix de l’Europe comme lauréat du Nobel de la paix 2012, il y a deux mois, et sa remise à des représentants européens, en présence d’une vingtaine de chefs d’Etats, le 10 décembre, la réflexion s’est apaisée. La décision apparait, aujourd’hui, moins incongrue. Elle a permis au monde de se rappeler quelques banalités, des choses « qui ne vont pas de soi », et qui ont changé le monde. L’ambassadeur d’Espagne à Alger, M. Gabriel Busquets, a ainsi rappelé que « l’Europe a permis la réconciliation entre la France te l’Allemagne », deux pays qui se faisaient la guerre de manière cyclique depuis des générations. Aujourd’hui, « il n’y a plus de peuples opprimés en Europe », a-t-il dit.

M. Michal Radlicki, ambassadeur de Pologne, a déclaré que grâce à l’intégration européenne, la Pologne et l’Allemagne se sont réconciliés, ce qui prouve que la réconciliation « est possible partout dans le monde ». Il a donné un tableau saisissant de ce qu’a instauré l’Europe : « pendant des siècles, le voisin était une menace, un danger. Mais pour la première fois dans l’histoire, nous ne sentons pas de menace », a-t-il dit. « Avant, on construisait des murs et on barricadait les frontières. Aujourd’hui, on abat les frontières ».

L’Europe apparait dès lors sous un visage différent. Pour ce qu’elle a fait, peut-être, mais, surtout, pour ce qu’elle a probablement épargné à l’humanité ; et aussi pour nous révéler, à nous, Maghrébins, ce que nous n’avons pas su faire. La construction européenne a banni la guerre dans l’espace des pays membres. Elle a progressivement introduit de nouvelles règles, de nouvelles valeurs et de nouvelles normes, bonnes ou moins bonnes, qui ont permis d’imposer la négociation comme ultime recours, quel que soit le conflit. La construction européenne a même permis de digérer des conflits aussi inextricables que ceux d’Irlande du Nord et du pays basque. Elle forcé des organisations, l’ETA et l’IRA, nées dans la violence, à se remettre en cause et à basculer progressivement vers de nouvelles formes de lutte. Elle a imposé et consacré des concepts comme les Libertés, les Droits de l’Homme, l’état de droit, l’égalité devant la loi.

Enfin, l’Europe nous rappelle que la proclamation du 1er novembre fixait l’édification du Maghreb comme objectif ultime de la lutte de libération nationale. Mais un demi-siècle après l’indépendance, les pays maghrébins sont en pleine turbulence, et la frontière algéro-marocaine est l’une des dernières frontières au monde à être encore fermée.

Quand on en est là, il est difficile de trouver à redire quand le Nobel est attribué à l’Europe.

Poster un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s