Un quatrième mandat en cache un autre

 Après avoir quitté le gouvernement, M. Ouyahia quitte la direction du RND.  Mais qui est ce personnage dont la sortie intrigue l’Algérie ?

 Par Abed Charef

 Il a été un éradicateur forcené, puis un partisan résolu de la réconciliation, faisant campagne en faveur de ce choix dès lors que le vrai pouvoir en avait décidé ainsi. Il a imposé, d’autorité, une ponction sur les salaires des travailleurs, pour en payer d’autres, que leurs entreprises étaient incapables de payer à cause de la crise mais aussi à cause de sa mauvaise gestion. Dans la foulée, il a mené une campagne qui a abouti à l’incarcération de dizaines, certains parlent de milliers de cadres d’entreprises publiques.

Il a mené une politique ultra-libérale, appliquant scrupuleusement les directives du FMI, ce qui a conduit à liquider une bonne partie des entreprises publiques, avant de redécouvrir les vertus du patriotisme économique en faisant voter la règle bloquante du 51/49, qui constitue aujourd’hui un écueil important face aux rares opportunités d’investissement étranger dans le pays. Il a occupé les postes de ministre de la justice et des finances, au temps de Abdelmoumène Khalifa, mais il avait réussi à se faufiler entre les gouttes pour en sortir totalement indemne. Il a géré l’économie du pays, multiplié les virages hasardeux, les décisions approximatives et les volte-face étonnantes.

Il a remporté l’élection la plus controversée des vingt dernières années, celle de 1997, qui a donné à une fraude d’une ampleur inégalée. Il a aussi été chef de gouvernement ou ministre lorsque la création de partis était interdire, avant de voir son ministre de l’intérieur agréer une quarantaine de partis en un mois.

Mais dans cette période de sa vie, M. Ahmed Ouyahia était un homme discipliné. Très discipliné. Il faisait le boulot sans état d’âme, sans jamais protester. Il faisait preuve de l’assiduité nécessaire, ne laissant jamais ses sentiments transparaitre. Il savait qu’il n’avait de comptes à rendre à personne, du moment qu’il était dans la bonne voie, celle que décidait le vrai pouvoir. Pour cet homme qui avait fait son entrée dans les premiers cercles alors qu’il avait à peine quarante ans, et qui apparaissait plein d’avenir, il n’y avait guère de questions à se poser.

M. Ouyahia a aussi beaucoup appris. Il a appris à connaitre les rouages de l’Etat et les mécanismes du pouvoir. Fréquentant le sérail pendant deux décennies, il a parfaitement assimilé ce qui est « halal » et ce qui est « haram ». Il a toujours scrupuleusement respecté les lignes, jaune ou rouge. Aucun haut responsable à ce niveau n’a montré autant de rigueur dans la gestion de sa carrière, ni fait preuve d’une pareille efficacité pour rester strictement dans l’orthodoxie.

Il a acquis de l’expérience et, disent ses rares amis, pris de l’épaisseur. Cela s’est traduit par une certaine autonomie qu’il a commencé à prendre dans la gestion des affaires courantes. Ce n’est pas trahir un secret que de dire que ses entrevues avec le chef de l’Etat étaient rares, et qu’en l’absence de réunions structurées du conseil des ministres, il avait fini par maitriser la gestion informelle des affaires de l’Etat, en se contentant de contacts avec l’entourage du président et de certains cercles s’occupant de la sécurité.

Mais alors qu’il était proche du sommet, M. Ouyahia a commencé à se laisser aller. Comme si la machine s’était détraquée. Il a laissé percer quelques sentiments, révélateurs de sa pensée personnelle. Et l’Algérie a découvert, étonnée, que l’homme était resté un petit fonctionnaire, au langage dru. Les rares fois où il s’est exprimé spontanément, M. Ouyahia a en effet tenu un langage de charretier, révélant l’homme tout court sous l’habit de l’homme d’Etat qu’il voulait incarner.

Dans une sortie remarquée, il a comparé l’Algérie à un cabaret. Il a également déclaré, en mai, que le pays était gouverné par la mafia. « Le gouvernement a échoué devant les puissances de l’argent », a-t-il dit. Il a toutefois refusé de porter le chapeau, affirmant que « l’échec est collectif ».

Ces propos, pas très relevés pour un homme qui vit au cœur du pouvoir depuis décennies, lui reviennent comme un boomerang. Non seulement il est sorti de son rôle, qui est d’assumer l’action menée par le gouvernement, mais M. Ouyahia assume une large part du bilan de cette période, car il a occupé à trois reprises le poste de chef de gouvernement. Il est d’ailleurs le premier ministre qui a le plus longtemps occupé ce poste durant les deux dernières décennies.

Il ne peut même pas se prévaloir de cette qualité de dictateur ou de dirigeant populiste qui fait semblant de servir le peuple pour occulter son autoritarisme. Sous M. Ouyahia, sont apparues des fortunes colossales, alors que lui-même menait des politiques d’austérité aux effets terribles pour les plus bas revenus. Lui-même l’a reconnu. « L’argent commande en Algérie. Il commence à gouverner et à devenir un argent mafieux », a-t-il dit.

Aujourd’hui, alors que l’Algérie se prépare à des échéances majeures, et qu’elle semble incapable d’échapper au pire, il reste à savoir ce qui serait le moins grave pour elle: les dégâts seraient-ils plus élevés avec un quatrième mandant de M. Bouteflika, ou avec un quatrième mandat de M. Ouyahia qui, faut-il le rappeler encore, a déjà occupé, à trois reprises, le poste de chef de gouvernement ?

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