La honte

 Après les honneurs, la déchéance. M. Mohamed Bedjaoui fait désormais partie des symboles honteux qui marqueront l’ère Bouteflika. Il a révélé que l’Algérie a atteint un niveau de corruption insoupçonné. Au sein d’une bande qui comprend notamment M. Chakib Khelil, un opportuniste sans foi ni loi, M. Bedjaoui a fait pire que Khalifa: il a pris le butin, et détruit des symboles et des valeurs morales.

 Par Abed Charef

(http://lanation.info/La-honte_a1957.html)

 L’homme a eu une formidable carrière. Conseiller du GPRA, ministre de la justice, ambassadeur, président du conseil constitutionnel, il a eu droit à tous les honneurs dont peu rêver un Algérien de sa génération. Il a fréquenté le gratin du pouvoir algérien et de la diplomatie internationale, et il baladé sa silhouette dans les grandes conférences et les moments qui ont marqué la vie politique internationale durant la seconde moitié du siècle passé.

L’Algérie en a même fait un juge international, siégeant fièrement La Haye. Ah ! Qu’on était fier de lui, ce cet homme parti de l’Algérie révolutionnaire pour trôner parmi une élite mondiale qui dit le droit et édicte la norme. Il tranchait dans les conflits entre nations, réglait des contentieux de plusieurs siècles, en poussant à la médiation, disait-on, à l’époque où on lui prêtait une stature exceptionnelle.

Mohamed Bedjaoui a été tout cela. Et bien plus encore. Il a été le symbole d’une Algérie qui a contribué à détruire un ordre juridique international pour imposer de nouvelles règles, respectant la liberté et la dignité des plus faibles et des plus pauvres. Il a fait l’ébauche d’un droit favorable aux damnés de la terre. Il a prononcé des discours au nom d’un pays pauvre mais fier, tourmenté mais digne. Il a émis des sentences que des justiciables puissants n’osaient remettre en cause, car l’homme parlait au nom de l’Algérie et de tous ses symboles.

Cela, c’était dans une autre vie. Une autre période de l’histoire. Un autre monde. Car le Mohamed Bedjaoui qui se révèle aujourd’hui, à travers des informations de presse, a un autre visage. Les journaux le décrivent comme un homme corrompu, un homme avide, un petit comploteur fourbe, courant derrière l’argent, et essayant de tout monnayer, qu’il s’agisse de son nom, de sa fonction, de ses relations, de son itinéraire ou de l’histoire de l’Algérie.

Il y a quelques années déjà, la presse avait déjà cité M. Bedjaoui dans le scandale de l’autoroute. Un journal avait fait état d’une commission de trente millions de dollars qu’il aurait perçue pour favoriser les entreprises chinoises. Il était question d’une rencontre à plusieurs, impliquant un célèbre trafiquant international, M. Falcone, et plusieurs ministres algériens pour organiser le partage.

L’affaire n’avait pas eu de suite connue. C’est une tentative de s’attaquer au président Abdelaziz Bouteflika, à travers ses proches, disaient à l’époque les zélateurs du chef de l’Etat. Il est tellement facilement d’évoquer la « guerre des clans » pour expliquer les déboires des uns des autres.

Aujourd’hui, M. Bedjaoui est devenu, avec M. Chakib Khelil, la honte de l’Algérie. Le symbole de la déchéance morale, de la corruption, de la gabegie, de l’échec moral et politique. Il a touché des sommes faramineuses pour favoriser certaines entreprises étrangères. Il a sali les institutions où il a eu à exercer, et jeté le discrédit sur toute sa carrière et sur ceux qui l’ont approché.

Le doute s’est insinué, et personne ne peut plus le dissiper. Plus grave encore, l’homme a montré que non seulement il était corrompu, mais qu’il pouvait aussi prendre position et agir contre les intérêts de son pays. Il l’a fait, en prenant des décisions extrêmement graves. Lors de l’élection du directeur général de l’Unesco, l’Algérie avait arrêté une position, dans un cadre africain et arabe. Mais M. Bedjaoui voulait lui aussi être candidat. Voyant que l’Algérie ne le soutiendrait pas, il s’est porté candidat au nom d’un autre pays, contre la position de son propre pays !

Comment un homme, qui avait été ministre des affaires étrangères de l’Algérie, pouvait-il adopter une telle attitude ? Comment peut-il, du jour au lendemain, devenir le premier adversaire de son propre pays ? Comment peut-il, à l’automne de sa vie, accepter de descendre aussi bas après avoir été aussi haut ?

Grâce à la justice d’un  autre pays, pas celle de son pays où il a été ministre de la justice, M. Bedjaoui est aujourd’hui appelé à répondre à ces accusations humiliantes. Mais d’autres questions s’imposent pour un homme qui a atteint son rang. D’un côté, il a été capable de se faire corrompre. D’un autre côté, il lui est arrivé de prendre des positions contraires aux intérêts de l’Algérie. Combien de fois l’a-t-il fait ? Et a-t-il perçu de l’argent en contrepartie ? Etait-il seul, ou bien a-t-il agi avec d’autres personnes capables de trahir l’Algérie ?

D’autre part, M. Bedjaoui a été président de la commission de surveillance des élections présidentielles en 1999, lorsque M. Abdelaziz Bouteflika a été porté au pouvoir. Ce jour-là, les élections ont été truquées, et M. Bedjaoui a été le faux témoin parfait pour soutenir que le vote a été correct, et que M. Bouteflika a été élu. Combien a-t-il perçu en contrepartie ? Et que valent des institutions dans un pays où cet homme a été président du conseil constitutionnel ?

Cet homme restera, en fin de compte, comme le fil rouge de l’ère Bouteflika. Il a été le faux témoin qui l’a porté au pouvoir, puis l’homme qui l’a installé dans de fausses institutions, avant de devenir le symbole de l’impunité et de la gabegie de cette période. Il sera le corrompu qui le trainera dans la boue. Jusqu’à la fin des temps. Car si le temps réussit parfois à arranger certaines choses, il ne peut rien pour d’autres. Chakib Khelil, Mohamed Bedjaoui, l’affaire Khalifa, ça ne s’efface pas.

La fine équipe du président Bouteflika

Et si Ahmed Ouyahia n’avait pas été éjecté du RND, mais exfiltré pour être préservé ? A voir ce qui se arrive à ses anciens amis du gouvernement, Mohamed Bedjaoui, Chakib Khelil et Abdellatif Benachenou, l’ancien chef du RND doit être heureux de se retrouver en retrait.

Par Abed Charef

Le navire prend l’eau de toutes parts, et tout indique que l’ère Bouteflika tire à sa fin. Il y a des signes qui ne trompent pas. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir comment les gens tentent de quitter le navire pour se mettre à l’abri, comment le pouvoir a mis les siens au chaud bien avant la tempête, et comment les matelots tentent de marcher sur le cadavre de quelques officiers de second rang pour sauver leur peau et piller l’épave.

Abdellatif Benachenou est l’un de ceux qui veulent se ménager une porte de sortie sans trop de dégâts.  Il veut crever l’abcès dès maintenant pour ne pas être trainé dans la boue plus tard. Alors qu’il était resté très discret jusque-là, il a décidé de tracer une ligne pour se préserver, quand la tempête fera rage. Oui, j’ai été un ami de M. Abdelaziz Bouteflika, dit-il. Oui, j’ai fait adopter certaines lois, et j’étais hostile à une politique de dépense excessive. Mais là s’arrête ma responsabilité, répète à l’envie M. Benachenou, qui ne veut pas apparaitre comme un vulgaire membre du clan de voleurs et de corrompus, ces personnages dont le comportement défraie la chronique.

M. Benachenou tente ainsi de s’exfiltrer d’une situation délicate, en rappelant qu’il a quitté le gouvernement depuis huit ans. Il laisse entendre que sa nomination au ministère des finances a été le résultat d’un malentendu, et qu’il a rompu depuis bien longtemps. Il veut cultiver l’image d’un économiste entrainé bien malgré lui dans une aventure qui a mal tourné.

L’exercice est périlleux. Et il risque d’être mal interprété. D’autant plus que les amis de M. Bouteflika n’ont pas brillé par leur honnêteté ou leur compétence. Après l’affaire Saipem, dans laquelle deux ministres très proches de M. Bouteflika ont été mis en cause, il ne fait pas bon d’être un ami du chef de l’Etat. Et la lettre de M. Hocine Malti est venue remuer le couteau dans la plaie, comme pour signifier que la plaisanterie ne peut pas continuer.

Mais quel que soit le résultat, M. Benachenou devra admettre deux certitudes. D’un côté, il ne peut pas sortir indemne d’une période aussi marquée par la dégradation de la morale politique et par la mauvaise gouvernance. Malgré cela, il pourra toujours s’en tirer mieux que deux autres personnages clé du premier cercle du chef de l’Etat, MM. Mohamed Bejdaoui et Chakib, les deux hommes actuellement les plus décriés du pays.

Et pour cause ! MM. Bedjaoui et Khelil sont entrés dans le panthéon de la corruption, détournant des sommes qui donnent le tournis. Les deux hommes avaient déjà été cités dans l’affaire de l’autoroute est-ouest, mais ils n’avaient pas été inquiétés. Cette fois-ci, c’est la justice italienne qui les a livrés à l’opinion algérienne, pas la justice algérienne. Et cette fois-ci, il est impossible de faire comme si rien ne s’était passé.

A l’inverse de MM. Benachenou, Khelil et Bedjaoui, qui constituaient la fine équipe de Bouteflika, d’autres personnages importants du système mis en place par le chef de l’Etat, qu’on croyait en disgrâce, semblent plutôt s’en tirer à bon compte. Comme si une main bienfaitrice avait décidé de les mettre à l’abri avant la tempête. Il s’agit, entre autres, de MM. Ahmed Ouyahia et Abdelaziz Belkhadem, qui ont accompagné le chef de l’Etat comme premiers ministres durant près de deux mandats.

Avec les derniers scandales, l’éjection de M. Ouyahia du RND semble prendre une signification totalement différente. Tout laisse penser en effet qu’il a été exfiltré, pour le sortir d’une situation délicate, et lui éviter ainsi de se retrouver en première ligne au moment où l’entourage de M. Bouteflika serait trainé dans la boue. Et même si le nom de Belkhadem a été cité dans une affaire- il serait intervenu pour accorder à une entreprise italienne un contrat initialement remporté par une autre société-, il suffira de dire que les chefs du FLN et du RND sont tombés en disgrâce auprès de M. Bouteflika pour les blanchir. Ou, au moins, atténuer leur disgrâce auprès de l’opinion.

Mais ceci ne sera pas suffisant. Il y a quelque chose qui s’est brisé avec l’affaire Bedjaoui – Khelil. Pas seulement à cause des montants en cause, même s’il reste à évaluer les surcoûts payés par l’Algérie dans tous les contrats qui ont donné lieu à des commissions. Cette nouvelle affaire concerne un homme qui a été ministre de l’Energie, et un autre qui a occupé les ministères de la justice et des affaires étrangères. Quand l’homme chargé de juger les voleurs se met lui-même à voler, et quand un pays choisit un loup pour garder ses troupeaux de moutons, il n’y a plus rien à faire. C’est comme si on allait à la guerre avec un chef des armées qui travaille pour l’ennemi.