Manifestations spontanées pour un quatrième mandat

 Le troisième mandat de M. Abdelaziz Bouteflika se termine dans un climat difficile. Cela n’empêche pas le chef de l’Etat de proposer de rempiler pour un quatrième mandat. Il en fixe les règles et les conditions.

Par Abed Charef

(lanation.info, 27 mars 2013)

Le miracle n’a pas eu lieu. Le peuple n’est pas sorti dans la rue, dans des manifestations spontanées, pour exiger de M. Abdelaziz Bouteflika qu’il se maintienne à la barre. Il n’a pas non plus manifesté pour demander le départ du chef de l’Etat, il faut le reconnaître. Non, le peuple est resté tranquillement chez lui, indifférent à ces bruits de sérail. Ces informations codées, émises par des initiés, et destinées à un peuple d’initiés, en vue d’aller à des négociations dont seuls quelques décideurs du cœur du pouvoir connaissent le sens, n’ont pas soulevé les foules, ni l’enthousiasme de la rue.

Non, le peuple a accueilli avec un peu de curiosité, de l’humour parfois, ces offres de M. Bouteflika destinées à le maintenir au pouvoir pour un nouveau mandat, en contrepartie de quelques concessions. Mais sans plus. Car le peuple est ailleurs. Il est lassé, fatigué, désabusé, indifférent à ce qui se passe là-haut. Le peuple se bat parfois, dans des cercles très limités, dans des espaces de plus en plus étroits, pour survivre, pour exister, pour préserver un minimum vital qui lui permette de respirer. C’est suffisant pour l’occuper, et lui épargner de longs débats sur des questions aussi complexes que ces déclarations d’un proche du chef de l’Etat, faites sous sceau de l’anonymat, pour envoyer des messages codés à des destinataires inconnus.

Que peut inspirer au peuple le fait que M. Bouteflika affirme aujourd’hui, après bientôt quinze ans de pouvoir, que les ministres ne lui donnent pas satisfaction ? Il les a nommés, il les a maintenus, il les a choyés, il les a placés au-dessus du peuple, il leur a offert des puits de pétrole à piller et des banques à prendre, pour finalement dire, au bout du parcours, qu’ils ne sont pas bons ! Qu’est-ce que le peuple peut faire dans tout ça ? Ce ne sont pas ses ministres, le peuple ne les a pas choisis, il ne peut pas les sanctionner. C’est donc un sujet qui ne peut pas intéresser le peuple.

De même, quel intérêt peut présenter pour un commerçant d’El-Eulma, un fellah de Aïn-defla ou un trabendiste de Tébessa, quel intérêt peut présenter le fait que M. Bouteflika propose un amendement de la constitution pour créer le poste de vice-président ? C’est, visiblement, un discours incompréhensible pour un Algérien. Il s’agit de quelque chose de totalement déconnecté des préoccupations des uns et des autres, quelque chose que seuls peuvent comprendre les initiés.

Et que dit M. Bouteflika à ses initiés? D’abord, qu’il n’est pas particulièrement attaché à un quatrième mandat. Sauf si le peuple et les intérêts de la nation exigent qu’il reste. Dans ce cas, il ne peut pas dérober. Mais comme, en Algérie, le peuple n’existe pas, ce sont ceux qui décident à la place du peuple qui auront, en fin de compte, le dernier mot. Quant aux intérêts de la nation, c’est M. Bouteflika lui-même qui les définit, et décide dans quelle direction ils lui commandent d’agir. Du coup, la situation se trouve totalement inversé : on peut aller à un quatrième mandat. C’est l’hypothèse de travail sur laquelle repose le message de M. Bouteflika.

Ensuite, le chef de l’Etat affirme que les ministres ne lui donnent pas satisfaction. Il est prêt donc à s’en passer, ou à les sacrifier. Cela fait partie du marché : je rempile, et je vous offre le gouvernement. Vous pouvez en choisir les membres, cela n’a aucune importance.

Le chef de l’Etat veut même aller plus loin dans les concessions. Il est prêt à accepter un amendement de la constitution, dans lequel serait introduit le poste de vice-président, alors que jusque-là, il s’était toujours opposé à cette idée. Pour lui, un vice-président est un homme encombrant, qui va tôt ou tard tenter de le pousser dehors pour prendre la place. Mais aujourd’hui, M. Bouteflika considère qu’il peut aller à cette éventualité, car la donne a changé.

C’est peut-être la grande nouveauté : la donne a tellement changé que la situation est aujourd’hui plutôt défavorable à M. Bouteflika. Deux éléments ont contribué cette évolution. D’un côté, le « printemps arabe » a montré que les sociétés, qu’on pensait disposées à tout accepter, étaient en réalité prêtes à s’enflammer, et ne cherchaient que le prétexte. Les pays qui ont précisément subi la tempête de plein fouet étaient précisément ceux dont le pouvoir était inamovible, au point de devenir héréditaire : Tunisie, Egypte, Libye, Syrie.

D’un autre côté, le climat politique et psychologique actuel, en Algérie, ne permet pas au président Bouteflika de briguer un quatrième mandat. Il y a trop de cadavres dans les placards, trop de casseroles, pour envisager de maintenir M. Bouteflika au pouvoir dans les circonstances actuelles. Ce serait ressenti comme une provocation, un affront, face à une population écrasée, mais jamais résignée. Il y a trop de risques. Et M. Bouteflika en saisit pleinement le poids. Ce qui l’oblige à envisager un départ. Sauf si le peuple réclame son maintien, par de grandioses manifestations spontanées, une grande spécialité algérienne.

Qardhaoui, Al-Bouti, Sudeissi, ou l’histoire des imams en politique

 Des imams célèbres expriment leur joie après l’assassinat d’un autre imam, tout aussi célèbre. Le choc est énorme pour une opinion musulmane, en pleine confusion, et qui n’arrive pas à établir une frontière entre le politique et le religieux.

(Le Quotidien d’Oran, 28 mars 2013)

Chaque guerre a ses symboles, et ses images fortes. De la révolution libyenne, on aura retenu le fameux discours de Maammar Kadhafi menaçant de poursuivre les rebelles « zenga zenga », puis ce même Kadhafi, lynché par une foule hystérique, avant que son corps ne soit exposé dans un hangar. Les images d’un de ses fils, lui aussi arrêté vivant, mutilé, avant d’être assassiné, ont également marqué les Algériens. Pour l’Egypte, deux images ont dominé. Celle de la fameuse attaque aux chameaux contre la place Tahrir et, plus tard, celle de Hosni Moubarak, malade, trainé dans son lit pour être amené devant un tribunal.

Auparavant, la Tunisie avant ouvert le bal avec cette image d’un homme seul, dans la rue, la nuit, criant son soulagement, pour annoncer à ses concitoyens : « Ben Ali hrab », Ben Ali a fui. Il marchait dans la rue, ivre de bonheur, répétant inlassablement cette formule simple : Ben Ali a fui la Tunisie, le calvaire est fini.

En Syrie, les images se bousculent, mais ce qui risque de marquer les esprits ne relèvera peut-être pas de l’image. Ce sera le choc provoqué par l’appel au meurtre contre le syrien Ramadane El-Bouti, lancé par le prédicateur Mohamed Kardhaoui, suivi de l’assassinat effectif d’Al-Bouti, et comment Kardhaopui et Sudeissi, imam de La Mecque, ont exprimé leur satisfaction.

Quelques rappels d’abord. Saïd Ramadane Al-Bouti appartient à une école pacifique, qui prône l’action pacifique et le respect de l’ordre établi. Il est aussi imprégné d’une pensée politique basée sur la reconnaissance de l’Etat-Nation, et croit, de ce fait, plus à son pays, la Syrie, qu’à une mythique nation musulmane. Quand la crise syrienne a éclaté, il a pris fait et cause pour le pouvoir en place qui, pour lui, représente l’Etat syrien face à l’inconnu. Une image classique partagée par les tenants d’un islam traditionnel pacifique, connu également en Algérie, au Maroc, en Egypte et             ailleurs.

Al-Bouti était aussi un personnage très attachant. Il parlait d’une voix douce, et cherchait à convaincre plutôt qu’à dominer ou menacer, comme le font souvent les militants islamistes. Je l’ai rencontré à deux reprises, et j’étais frappé par sa ressemblance physique avec les vieux berbères du Dhahra.

Face à cette attitude d’Al-Bouti, Kardhaoui a émis une fetwa, légalisant explicitement son assassinat.

https://www.facebook.com/photo.php?v=10200192493029869

Sur la chaine Al-Jazeera, il a déclaré qu’il fallait les combattre tous. « Ceux qui travaillent avec le régime, nous devons les combattre tous, militaires, civils, oulémas, ignorants ». Leur attitude est « injuste comme celle du régime. Toute personne qui participe au combat doit les combattre », a-t-il dit.

Quelques jours après la diffusion de cette émission, Al-Bouti était assassiné lors d’une explosion dans une mosquée. L’attentat a fait 42 morts. Qardhaoui déplore alors la mort d’un cheikh qui a été un « ami ». http://www.youtube.com/watch?v=7HrVMXTXHaQ

Mais il maintient la charge contre Al-Bouti qui a, selon lui, « contredit les Ouléma de Syrie », et a été aux côtés du régime (syrien), contre son peuple jusqu’au dernier moment ». « J’aurais voulu que Dieu l’oriente vers le droit chemin ; je suis contre lui, mais nous n’acceptons pas que les gens soient tués dans les mosquées », se défend Qardhaoui, qui tente de rejeter la responsabilité de la mort d’Al-Bouti sur le régime syrien, en affirmant que la mosquée où il a été tué est ultra-surveillée. « Qui a tué Cheikh Al-Bouti ? », se demande-t-il.

L’attitude du célèbre muphti d’Al-Jazeera a provoqué un véritable choc, et a soulevé une violente polémique. Sa crédibilité, déjà entamée en raison de son attitude calquée sur la nouvelle vague qui souffle sur le monde arabe, a reçu un nouveau coup. Mais Kardhaoui a reçu un appui de choix. L’imam de La Mecque, le célèbre Sudeissi, qui officie à la Grande Mosquée de La Mecque, est lui-même intervenu pour appuyer Qardhaoui, tenant un discours d’une rare violence contre Al-Bouti, qu’il a qualifié d’ « Imam de l’hérésie et de l’égarement. Avec sa mort, le mal sera atténué », a-t-il dit.

Selon Sudeissi, Al-Bouti était un des « fers de lance de l’hérésie et de l’égarement. Il enjolivait les pratiques hérétiques et incitait les gens à les adopter ; dans le même temps, il mettait en garde contre les sunnites. « A cause de lui, nombre de gens se sont égarés du droit chemin, selon Sudeissi, qui accuse Al-Bouti d’avoir «passé sa vie à servir un Etat athée qu’il a défendu du temps de Hafedh El-Assad. Il a persisté dans cette voie sous Bachar, dont il était le plus grand soutien parmi les hommes de religion ».

Ceci d’Al-Bouti « un moudjahid au service du diable », selon Soudeissi, car il a « encouragé à l’extermination des musulmans ». il est « complice de l’assassinat de milliers de musulmans ». Il est légitime et licite d’exprimer sa joie après la mort d’Al-Bouti, affirme, catégorique, Sudeissi.

L’intervention de Sudeissi a jeté un froid. Autant il est de mode de s’en prendre à l’imam d’Al-Jazeera et de l’OTAN, autant il est difficile de critiquer celui qui officie dans l’un des deux premiers Lieux saints. Sudeissi, c’est le soleil. Il n’y a rien au-dessus. Plus haut qu’Al-Azhar et Qom réunis. Tout le monde  a aussi le sentiment que c’est aussi le point de vue de l’Arabie Saoudite. Un point de vue qui pèse dix millions de barils/jour.

Mais au-delà de tout, cette affaire révèle que quand les religieux entrent en politique, ils font aussi mal que les politiques qui veulent régenter le religieux.

آخر الكلام عن البوطي والقرضاوي والسديسي

أثار اغتيال رمضان البوطي حيرة واستياء لدى الرأي العام، رغم الفتاوي التي تبرر قتله. وفي هذا المقال الأخير الذي أقدمه لجريدة الشروق، رصد لما قيل ورأي حول الموضوع.

 

كان رمضان البوطي نادرا ما يتكلم عن الحرب والقتال والنار والسلاح والترهيب والعذاب وجهنم والقصاص وعذاب القبر، إنما كان خطابه يرتكز على التعامل الحسن الأخوة والمحبة والتضامن والتسامح والعطف على الآخرين.

عابد شارف

 

كل حرب تفرز صورا، وكل ثورة تترك رموزا. وقد تركت لنا « ثورة الياسمين » في تونس صورة ذلك الرجل الذي يمشي في الشارع ليلا وهو يصيح ويردد أن « ابن علي هرب ». وجاءت الثورة في ليبيا واحتفظنا عنها بصورة معمر القذافي وهو يهدد المعارضين أن يحصراهم « زنقة زنقة، دار دار »، ثم صورة نفس القذافي لما كان أعداؤه ينكثون به حيا ثم بجثته. وبقيت كذلك صورة أحد أبنائه مسجونا، قبل أن يتم تعذيبه، وتقطع يده، ثم اكتشفنا جثته. وأخيرا، تركت الثورة في مصر صورة الهجوم على ساحة التحرير من طرف « البلطاجية » الذين كانوا يمتطون بعيرا، ثم صورة حسني مبارك مريضا، أمام العدالة.

وستترك الحرب الأهلية في سوريا صورة قاسية عن الأئمة الذين يبيحون دماء بعضهم، ويعلنون أنه لا بد من إعلان الفرح لموت أحدهم إن كان مخالفا. وكان هؤلاء رموز القيم الإسلامية والأخلاق. كانوا مراجع أمة تبحث لنفسها عن طريق يفتح لها أبواب الحضارة والقوة والكرامة. كانوا ركيزة يعود إليها العالم والطالب، ويستند إليها الفقيه والباحث، ويثق في كلامها الغني والفقير. لكن في ربيع سنة 2013، تحول إمام قناة الجزيرة محمد القرضاوي، والمرحوم سعيد رمضان البوطي، وإمام الحرم الشريف السديسي، تحولوا إلى رموز الفتنة، ونموذج الاختلاف، وجسدوا المأزق الذي وصلت إليه الحرب الأهلية في سوريا، وبصفة عامة، المأزق الذي يوجد في العامل العربي.

وقال القرضاوي من أعلى منبر قناة « الجزيرة » أن اغتيال رمضان البوطي أمر مشروع. وقد سبق للقرضاوي أن أصدر فتوى مماثلة في حق معمر القذافي. وقال القرضاوي: « الذين يعملون مع السلطة يجب أن نقاتلهم جميعا، عسكريين، مدنيين، علماء، مجاهدين…. من يكون مع هذه السلطة الظالمة (…) فهو ظالم مثلها. كل من يقاتل، فعليه أن يقاتل هؤلاء ».

وكان البوطي يختلف كثيرا عن القرضاوي، حيث كان كلامه هادئا متزنا، يدعو إلى السلم والتعاضد. وحتى في طريقة الكلام، كان البوطي يختلف، وقد التقيته في إطار مهني قبل مدة، وأذكر أنه كان يتكلم بهدوء بلهجة شامية جميلة. وأتذكر أن المفردات التي تأتي في كلامه تختلف جذريا عن الخطاب التقليدي عند الدعاة، فهو نادرا ما يتكلم عن الحرب والقتال والنار والسلاح والترهيب والعذاب وجهنم والقصاص وعذاب القبر، إنما كان خطابه يرتكز على التعامل الحسن الأخوة والمحبة والتضامن والتسامح والعطف على الآخرين. ويقول عنه أحد الأصدقاء أنه كان رقيق العاطفة كثير البكاء.

واغتيل رمضان البوطي في أحد مساجد دمشق أياما قليلة بعد صدور الفتوى. فعاد القرضاوي وقال البوطي كان « صديقي للأسف »، لكنه « خالف علماء سوريا عامة، ووقف مع النظام ضد شعبه إلى آخر جمعة… كنت أود له أن يهديه الله… ظل الشيخ البوطي مع هذا النظام إلى آخر لحظة ». وحاول القرضاوي أن يثير الشك حول أسباب اغتيال البوطي، فقال أنه مات في « مسجد يوجد في منطقة آمنة لا يدخلها أحد إلا بعد تفتيش… من قتل الشيخ البوطي… أنا ضده لكن لا نقبل أن يقتل الناس في المساجد ».

ورغم أنه وجد من يسانده، فإن كلام القرضاوي أثار استياء كبيرا، مثلما ظهر ذلك على شبكة الأنترنات. وأصبح كلامه مطعونا فيه، وكان لا بد تدخل جديد يؤكد هذه الفتوى. فتدخل الإمام السيديسي، إمام وخطيب الحرم الشريف، ليصدر فتوى أكثر قساوة تجاه البوطي. وقال أن البوطي « من أئمة البدع والضلال، وبموته يخف الشر ». واعتبر أن البوطي « مجاهد في سبيل الشيطان بلسانه وبيانه، شريك في قتل ألوف المسلمين بتحريضه على قتلهم وتزيين ذلك ».

وأضاف السديسي « إن « البوطي كان من رؤوس أهل البدع والضلال، وممن يزين للناس البدع ويغريهم بها، ويحذرهم من حق أهل السنة ويقبحه لهم، وقد ضل بسببه أمم لا يعلمهم إلا الله ». وأضاف أن البوطي قضى عمره « خادمًا للدولة النصيرية الملحدة، منافحا عنها في عهد الطاغية الهالك حافظ الأسد، وفي عهد الطاغية بشار »، كما أنه « حث جيش النصيري على إبادة المسلمين »، واعتبر أعضاء الجيش السوري « مجاهدين، قريبون من منزلة الصحابة »، ووتصرفهم كان « عملا صالحا وجهادا في سبيل الله ». ومن يتخذ هذا الموقف فهو، حسب السديسي، « من أئمة الضلال، الذين يخف الضلال والشر بموتهم، وهذا مما يستبشر به كل مؤمن ويفرح ».

هذا كلام السديسي والقرضاوي عن البوطي. ولكل أن يحكم. وفي هذا المقال، وهو آخر مقال لي في جريدة الشروق، أكتفي بالقول أن دخول الدعاة في السياسة يسيء إلى العمل السياسي مثلما يسيء تدخل أهل السلطة في الممارسة الدينية. 

Débats, polémiques et contre-feux

De la peine de mort à la situation dans le sud du pays, l’Algérie est agitée de débats. Un bouillonnement inhabituel.

Par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 21 mars 2013)

De grands débats existentiels agitent l’Algérie depuis une semaine. Dans un pays où le pouvoir veut tout contrôler, en verrouillant là où il peut le faire, la société a pris son autonomie, pour se retrouver brutalement face à ses problèmes. A défaut de solutions, qu’elle ne peut imposer, elle se contente de débats, plus souvent de polémiques qui occupent médias et réseaux sociaux.

L’actualité dramatique, avec de terribles faits divers survenus à Constantine et à Sebdou, près de Tlemcen, a imposé le plus terrible débat, celui de la peine de mort, dans lequel tout le monde s’est engouffré avec une légèreté déconcertante. Faut-il rétablir la peine de mort ? Faut-il, pour être précis, suspendre le moratoire sur son application, observé de fait depuis bientôt deux décennies ? Ou bien faut-il donner à la foule la possibilité de lyncher certains criminels, dans l’espoir que cela absorbe, au moins partiellement, la colère qui gronde dans la société? Un sujet terrible dans lequel le ministre des affaires religieuses lui-même s’est laissé entrainer, en prônant l’application du « kassas », la loi du talion.

Un autre débat s’est imposé, de manière concomitante, sur l’émergence de cette violence inouïe envers les enfants, et sur ces dérives sexuelles dont s’alimentent des journaux célèbres. Ces phénomènes font-il partie d’une pratique courante en Algérie, jusque-là occultés par un mélange de pudeur, d’omerta, et d’absence de médias « spécialisés » ? Sont-ils, à contrario, révélés brutalement par des médias qui ont découvert le filon ? Ou bien s’agit-il d’un phénomène nouveau, « étranger à nos coutumes », selon l’expression consacrée, une sorte de produit d’une modernité mal assumée, de bouleversements sociaux imposés l’explosion de la société traditionnelle?

Sur les réseaux sociaux, le débat fait rage, et les points de vue contradictoires s’affrontent. Entre les tenants d’une violence qui serait génétique, ceux qui l’imputent à la nature des rapports sociaux, à l’histoire, à la nature du pouvoir, et ceux qui croient voir en elle le résultat d’une absence de l’autorité et de la faiblesse de l’Etat, l’éventail des réponses est très large. On notera tout de même que les partisans de la manière forte eux-mêmes se divisent en plusieurs courants. Il y a ceux qui imputent l’expansion de la violence à une démocratie mal comprise, à l’abandon des préceptes divins, ou encore à une imitation d’un occident permissif et libertaire, trop tolérant envers les déviations de toutes sortes.

Ce débat n’était pas épuisé que surgissait un autre, lui aussi imposé par l’actualité : la grande révolte des chômeurs du sud. Depuis que la malheureuse formule de « chirdhima » (groupuscule) a été lancée pour tenter de discréditer les activistes des grandes villes du sud, l’Algérie branchée a découvert une nouvelle star, Tahar Belabbès, brillant orateur, activiste hors pair, qui a réussi un véritable exploit en organisant une grande manifestation à Ouargla, une ville réputée difficile du fait du nombre de casernes, de commissariats et de brigades de gendarmerie qu’elle héberge. Dans ce milieu hostile, où vivre est pénible, mobiliser relève d’un pur défi, que ce jeune homme au visage déterminé à réussi à relever brillamment, réussissant une manifestation étonnante de discipline et de maturité.

Mais qui est ce Tahar Belabbès ? Que représente-t-il ? Ne dit-on pas qu’il a fricoté avec des gens peu recommandables, comme le fameux Bencheb, celui qui a mené l’assaut contre le centre gazier de Tinguentourine ? Comment réussit-il à mobiliser aussi facilement, lui qui est constamment interpellé dans des affaires de justice ? Et puis, est-ce un élément dangereux, comme tentait de le présenter la presse proche du pouvoir dans un premier temps, ou bien est-ce un militant mûr, réfléchi, conscient des enjeux politiques, comme a tenté de le présenter la même presse après le succès de la marche de Ouargla ?

Le revirement des médias publics et parapublics a aussitôt déclenché une autre polémique. Quel comportement doivent avoir les contestataires algériens face au pouvoir ? Doivent-ils se limiter aux actions pacifiques, légales, quitte à se retrouver totalement impuissant face à la machine d’un pouvoir insensible à toute démarche autre que la force ? Ou bien faut-il imposer le rapport de forces, comme l’ont fait les chômeurs de Ouargla, quitte à faire de la surenchère, et à laisser la porte ouverte à certaines dérives ? Après tout, si les chômeurs de Ouargla n’avaient pas organisé leur marche, s’ils n’avaient pas imposé leur présence de manière éclatante, le premier ministre Abdelmalek Sellal ne serait pas allé à Bechar où il a fini par reconnaitre le bien-fondé de leur protestation et la légitimité des revendications des chômeurs.

En une semaine, donc, l’Algérie a changé, pour s’ouvrir aux débats, qui squattent désormais l’espace public, occupent les réseaux sociaux et une bonne partie de la presse. Les débats sont tellement importants, les échanges tellement vifs, qu’ils ont fini par occulter une autre question, secondaire, faut-il en convenir : on ne sait toujours pas s’il faut- dire « chakiber une entreprise », ou chakiber tout court, le verbe étant intransitif ?

نقاش حول العنف في عهد الرشوة

لما انتشرت الرشوة، قررت الجزائر أن تناقش ظاهرة العنف ضد الأطفال، مثلما قرر الوزير الأول علد المالك سلال أن يزور مدينة بشار لما انتفضت ورقلة.

عابد شارف

دخلت الجزائر منذ أيام مرحلة لا مثيل لها من النقاش السياسي والاجتماعي. ورغم محاولة السلطة الهادفة إلى التحكم في وسائل الإعلام وفي مجالات النقاش، إلا أن المجتمع استطاع أن يفرض تبادلا حرا للأفكار حول بعض القضايا الأساسية التي فرضتها الظروف. ورغم أن هذا النقاش لم يؤد لحد الساعة إلى أجوبة وحلول جديدة، إلا أنه فتح الباب لبروز آراء مختلفة كما عرف إقبالا كبيرا سواء في الصحافة أو في شبكة الأنترنات التي أصبحت تلعب دورا مميزا في التبادل الفكري.

وقد فرضت الظروف المأساوية، بعد اغتيال الأطفال في قسنطينة ثم في سبدو، قرب تلمسان، فرضت موضوعا صعبا للنقاش، وهو الحكم بالإعدام: هل يجب العودة إلى تطبيق الحكم بالإعدام بعد أن امتنعت الجزائر عن ذلك لمدة عقدين تقريبا؟ هل يجب العودة إلى هذه العقوبة التي أصبحت محل جدال دائم بسبب ما تحمله من شكوك وفعالية؟ أم هل يجب استعمالها لأن الكثير من الناس يعتبرونها وسيلة شرعية ومثالية لمعاقبة المجرم؟ وهناك من قال أنه من الضروري العودة إليها في بعض الحالات فقط، مثل الاعتداء الجنسي وقتل الأطفال، بينما ينادي آخرون إلى باستعمالها في مرحلة انتقالية للقضاء على بعض الظواهر. وتدخل وزير الشؤون الدينية نفسه، دون أن نعرف هل أنه يتكلم باسمه الخاص أو باسم الحكومة، ليقول أنه يفضل تطبيق القصاص.

وبموازاة مع هذه القضية، برز نقاش آخر حول العنف ضد الأطفال. وقال البعض أن هذه الظاهرة كانت موجودة في المجتمع الجزائري، وأنها كانت غير معروفة لأن الإعلام لم يكن حرا ولأن الأنترنات لم يكن موجودا، فكان من الممكن السكوت عنها بخليط من الممنوعات والحشمة والرغبة في تجنب « التبهديلة ». وعكس ذلك، قال آخرون أن هذه الظواهر جديدة، وأنها « غريبة عن قيمنا وتقاليدنا »، وأنها برزت في السنوات الأخيرة، ولذلك نجد أن المجتمع لا يعرف كيف يتعامل معها.

وتابعنا نقاشا حادا في شبكة الأنترنات، بين من يقول أن العنف موجود فينا، ومن يقول أنه جاء نتيجة لعنف العهد الاستعماري، أو ردا لعنف السلطة، أو للعنف السائد في المجتمع. وهناك كذلك من يقول أن العنف جاء نتيجة للتقلبات الاجتماعية، حيث أن القيم التقليدية تقهقرت دون أن تظهر قيم جديدة عصرية مبنية على المواطنة والتحضر واحترام الآخرين. وحاول آخرون تسييس القضية، فقال البعض أن العنف جاء نتيجة لضعف الدولة التي أصبحت عاجزة عن فرض سلطتها، وقال آخرون أنه جاء نتيجة للانحلال الأخلاقي ومحاولة تقليد الغرب الإباحي الذي لا يعرف الممنوعات.

ولما وصل هذا النقاش ذروته، ظهر موضوع آخر، متعلق باحتجاج البطالين في الجنوب. وقال طرف أنه لا يوجد مشكل في الجنوب، وأن هناك فقط « شرذمة » تحاول زرع الفتنة وتقسيم الصفوف، وأن هذه المجموعة تحركها دون شك أيادي خارجية لضرب وحدة البلاد. وأكد المحللون الناطقون باسم السلطة أن سكان الجنوب أكثر وطنية من أهل الشمال، وأنه لا يمكن زرع الفتنة عن طريقهم. لكن لما انقلبت الأوضاع، واستطاع المحتجون أن ينظموا تجمعا قويا ساده الانضباط والنضج السياسي، عادت نفس الأطراف لتزكي العملية الاحتجاجية، وحتى التلفزيون الجزائري استعاد الوعي وأكد أن المحتجين كانوا على صواب، وأنهم عبروا عن مطالبهم المشروعة بهدوء وانتظام، وقال الوزير الأول نفسه أن مطالب هؤلاء مشروعة، ومن حقهم أن يحتجوا بهذه الطريقة المتحضرة.

ومباشرة بعد ذلك، تطور النقاش حول طرق وفوائد الاحتجاج: هل يجب التمسك بالوسائل السلمية واحترام الطرق الشرعية لتنظيم عمليات الاحتجاج، رغم أن السلطة لا تتجاول إلا لمن يحتل الشارع ويفرض وجوده بالقوة؟ أم هل يجب العمل لفرض ميزان قوى جديد، مع العلم أن السلطة تكسب المال والإدارة والبوليس والأحزاب الصديقة والشقيقة والنقابات العميلة؟ وكيف العمل ليظهر قادة جدد من أمثال طاهر بلعباس وعبدالقادر خربة ويزيد ياسين من الشباب الذين تمكنوا من فرض اساليب وأسماء جديدة للاحتجاج؟

كل هذه القضايا أصبحت اليوم محل نقاش واسع تفتخر به البلاد، مع العلم إلى أن النقاش يشكل أسمى طريقة للاختلاف وأحسن سبيل لحل المشاكل. ولم يبق إلا أن نناقش قضية أخيرة: كيف تمكنت هذه القضايا أن تغطي قضية تشكيب المؤسسات الجزائرية؟

Ils ont perdu boussole, mais pas le coffre

Le premier ministre ne sait pas quand aura lieu la révision de la constitution. Le ministre de l’intérieur ignore si elle aura lieu par référendum. Tout le monde navigue donc à vue, sauf ceux qui piquent dans la caisse. Eux savent où se trouve l’argent.

Par Abed Charef (lanation.info, 13 mars 2013)

L’Algérie est un curieux pays. C’est le pays où on n’est pas au courant, où personne ne sait rien. Un pays où le ministre est aussi peu informé que l’homme de la rue, où la presse en sait autant, sinon plus, que le juge chargé d’un dossier de détournement. C’est un pays où un ancien ministre ne sait pas que son neveu gère les commissions au profit de tout un groupe de corrompus, même si le ministre en question a assisté, probablement par inadvertance, à une réunion durant laquelle ont été décidés les montants des commissions à venir. Les journaux le savent et le disent, le ministre, lui, n’est pas au courant du tout. Non, il n’était pas au courant. Il est prêt à le jurer.

M. Chakib Khelil ne savait pas que l’ancien patron de Sonatrach piquait plus ou moins dans la caisse. Non. M. Khelil s’occupait de son ministère, d’ailleurs, il en sortait rarement, et M. Meziane avait toute latitude de gérer la Sonatrach comme il l’entendait. Il pouvait même signer de mauvais contrats, M. Khelil ne n’es mêlait pas.

Le président Bouteflika non plus ne savait pas que M. Khelil piquait plus que moins dans la caisse. Certes, c’était son ami, ils se connaissent depuis leur enfance, M. Bouteflika a aidé M. Khelil à aller en formation en pleine guerre de libération, il l’a introduit dans le circuit dès l’ère Boumediene, il l’a ramené dans ses valises pour en faire la star de son gouvernement, mais il ne savait pas, il ne se doutait même que l’homme pouvait céder à la tentation.

Mais cela ne s’arrête pas aux affaires. En politique aussi, on sait si peu de choses. Le gouvernement, le premier ministre, les illustres ministres de l’intérieur et des affaires étrangères, le garde des sceaux, les présidents des deux chambres du Parlement, les partis de la majorité et ceux de l’opposition, la société civile, tout ce monde-là va vers une révision de la constitution, sans savoir quand elle aura lieu, ni sur quoi elle va porter, ni sous quelle forme elle va se faire.

C’est une caricature ? Non. Il serait d’ailleurs intéressant de demander à des ministres leur avis sur la question. Que pense M. Rachid Benaïssa de cette histoire de révision constitutionnelle? Est-il pour un régime présidentiel ou pour un régime parlementaire ?  M. Mourad Medelci, qui ne semble même pas être au courant de ce qui se trame au ministère des affaires étrangères, est-il favorable à l’élargissement des prérogatives du parlement ? Et M. Amar Ghoul ? Entre deux visites de tronçons d’autoroute, a-t-il le temps de réviser son droit constitutionnel ?

Revenons aux trois dirigeants les plus concernés par cette échéance. Le président Abdelaziz Bouteflika a annoncé, il y a deux ans, en plein printemps arabe, son projet de révision de la constitution, dans le cadre de réformes politiques qu’il envisageait. Il a précisé qu’une commission serait installée afin de travailler sur le projet. Des dirigeants de partis et des personnalités dites nationales ont été conviées à des rencontres, et leurs propositions dûment consignées.

 

Sauver la face

Mais pourquoi réviser la constitution ? Que faut-il y changer ? Faut-il en faire un texte plus démocratique, ou moins démocratique ? Faut-il élargir les libertés, ou les restreindre ? Faut-il affirmer davantage la place de la religion, ou, au contraire, organiser la séparation du politique et du religieux ? Dans quelle direction aller ? Faut-il limiter le nombre de mandats présidentiels, ce qui serait absurde de la part du même président qui avait supprimé le verrou des deux mandats? Mystère.

Sollicité pour dissiper le brouillard qui entoure l’opération, le premier ministre Abdelmalek Sellal s’est contenté de dire que « le projet de révision de la Constitution est actuellement à l’étude. Il arrivera prochainement au Parlement ». La révision se fera « dans les tous prochains mois », a-t-il dit, ajoutant que le recours au référendum est possible si les amendements touchent les équilibres des pouvoirs. Autrement dit, M. Sellal ne sait pas quand aura lieu la révision de la constitution, ni sur quoi elle va porter, et il n’est pas non plus certain qu’elle aura lieu par référendum. En un mot comme en cent, il ne sait rien de plus qu’un modeste blogueur.

Le ministre de l’intérieur Daho Ould Kablia n’a guère été plus précis. Les grandes lignes de l’amendement seraient dégagées d’ici la fin de l’année, a-t-il dit, sans plus de précisions. Ce qui montre que lui non plus n’a pas de certitudes sur le contenu de l’amendement constitutionnel. Et qui prouve que MM. Ould Kablia et Sellal tentent de sauver la face, n’osant pas affirmer qu’ils sont dans le flou le plus complet. Ils ne sont ni dans la confidence, ni dans la décision.

Mais ceci ne signifie pas pour autant que tous ces dirigeants sont complètement out. Ils savent accéder aux postes, et s’y accrocher, par n’importe quel moyen. Car ils savent dire oui à une constitution dont ils ne connaissent pas le contenu. Dans quelques mois, ils animeront des meetings, interviendront à la télévision, écriront dans les journaux pour défendre cette constitution qui « tombe à point » car elle va « corriger les dysfonctionnements » de la constitution actuelle.

Mais comme nous sommes en Algérie, dans un pays où personne ne sait rien, ils ne savent pas que le premier dysfonctionnement du pays, c’est eux.

L’économie algérienne piégée par les affaires

 Les privatisations reprennent discrètement, sous l’appellation de « prise de participation». Le patronat jubile. Mais l’opération risque de capoter, ou de déboucher sur de nouveaux scandales, tant que le préalable politique n’est pas réglé.

 Par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 14 mars 2013)

La décision a été entourée d’une une certaine discrétion. Un groupe privé algérien, Benamor, a pris le contrôle de l’ERIAD Corso. La transaction n’a pas soulevé de tempête. Elle a même été plutôt bien accueillie. Du coup, le Forum des Chefs d’Entreprises s’en est emparé, et veut aller plus loin. Il a annoncé que de nombreuses opérations similaires vont être lancées pour redynamiser l’activité économique du pays.

Côté jardin, l’opération est séduisante. Il faut dire que l’emballage est très joli. En effet, des entreprises publiques algériennes disposent d’infrastructures de qualité, ou d’installations qui ont coûté très cher, mais elles n’arrivent pas à les exploiter. Face à elles, des opérateurs privés, disposant de fonds, de projets et d’ambitions, cherchent des opportunités pour investir, en allant vite, dans un pays où tout est à construire. Quoi de plus naturel que d’organiser les jonctions entre ces deux mondes ? Donner la possibilité à cet opérateur privé avide d’investir son argent, tout en sauvant et en rentabilisant des équipements qui rouillent, relève du bons sens.

Autre avantage de l’opération, elle met les entreprises algériennes dans une logique nouvelle, celle de la modernité. Une entreprise ne doit pas être forcément propriété intégrale de l’Etat, ni condamnée à être vendue totalement à un privé. Comme on fait appel au partenariat avec les entreprises étrangères, rien n’interdit un partenariat entre entreprises algériennes, publiques et privées.

La formule est même ce qui pouvait arriver de mieux à l’Algérie dans le contexte actuel. Pour une raison simple. Les entreprises privées algériennes n’ont pas l’envergure nécessaire pour assurer la croissance souhaitée. L’industrie algérienne, rappelons-le, ne représente que 4.6% du PIB en 2012. Quel que soit leur effort, les entreprises privées ne pourront développer ce secteur à un niveau acceptable dans la décennie à venir.

Quant aux entreprises publiques, elles n’ont pas le dynamisme nécessaire pour jouer ce rôle. Elles ont l’argent, les terrains, mais pas l’encadrement ni le management requis. Bureaucratisées, soumises à une tutelle pesante, elles ne sont pas en mesure de servir de locomotive. Elles risquent même de demeurer un boulet pour l’économie algérienne. Autant donc les pousser à se frotter à des entreprises gérées autrement, en espérant qu’à terme, s’opèrera une « normalisation » par le haut. Sans oublier une hypothèse, peut-être farfelue, mais en théorie possible, grâce à ce type de partenariat: une entreprise publique possédant une forte trésorerie pourrait toujours prendre des participations dans un secteur qu’elle ne maitrise pas, mais qui lui permettrait de gagner de l’argent. Un exemple ? La CNEP, qui croule sous les liquidités, pourrait acheter des parts chez Cevital ou chez Uno. Cela permettrait au propriétaire de Cevital de disposer de fonds frais pour se lancer dans de nouveaux projets. Du moins en théorie.

C’est une voie comme une autre pour associer le dynamisme des entrepreneurs privés, leur débrouillardise, leur sens des affaires, et leur aptitude à gagner de l’argent, aux les capacités financières des entreprises publiques et à leur patrimoine. Une option qui permet de booster l’investissement, d’amener progressivement le secteur privé à une gestion plus transparente, de pousser l’entreprise publique à mieux s’adapter au marché, pour déboucher, en fin de parcours, sur une économie mixte, avec des participations croisées. Une économie comme il en existe partout dans les pays avancés, comme dans les pays émergents.

Mais aussi séduisant soit-il, ce schéma bute sur deux écueils. Le premier concerne le risque de voir les entrepreneurs privés se détourner des investissements nouveaux, pour consacrer leur énergie et leur argent au rachat des actifs des entreprises publiques. Pourquoi en effet se casser la tête à lancer un nouvel investissement quand on peut s’emparer de quelque chose de disponible, qu’on peut avoir à bas prix, avec un terrain qui vaut de l’or ?

C’est un risque sérieux, qui peut mener à des dérives graves. Avec une tendance évidente à une sous-estimation des biens des entreprises publiques, à la fois pour en faciliter la vente, et pour servir les copains et les amis. Les gestionnaires des entreprises eux-mêmes, soumis à la pression de leur tutelle, seront prêts à tout accepter pour faire plaisir à leurs ministres respectifs. Lesquels ministres ont montré une déplorable aptitude à servir leurs amis et à se servir. On risque donc d’aller, non à des participations croisées répondant à une logique économique, mais à une cession massive des entreprises publiques à des privés. Avec un effet nul sur la croissance.

Le second écueil est le plus difficile. Il est politique. Une telle opération n’est pas possible en l’état actuel des institutions algériennes. Même si elle était réalisée par des anges, aucun algérien ne croira qu’elle est motivée par des soucis économiques. Tout le monde sera convaincu que le gouvernement est en train de « chakiber » les entreprises publiques, en opérant un transfert massif de leurs actifs au profit du privé.

C’est dire que l’Algérie est désormais piégée. Avec toutes les affaires de corruption, toute initiative est désormais suspecte, et l’embellie financière ne sert à rien. Les institutions ont si peu de crédibilité que toute idée nouvelle est perçue comme un coup tordu. Ce qui révèle les priorités de l’Algérie de 2013 : la question politique devient une priorité absolue. Tant que l’Algérie n’aura pas réussi à rétablir un minimum de crédibilité au sein de ses institutions et chez les dirigeants, toute initiative économique sera forcément suspecte. C’est le prix, entre autres, de l’affaire Saïpem.

لا يمكن شراء دستور من سوق الحراش

تستعد الجزائر لدستور جديد، وكأن الدساتير مرمية في سوق الحراش ويكفي أن نشتريها مثلما نشتري سيارة…

 عابد شارف – الشروق- 13 مارس 2013

من الممكن أن يذهب الرجل إلى السوق وهو لا يعرف بالضبط ماذا سيشتري. وعند خروجه من السوق، يجد نفسه قد صرف أموالا كبيرة، واشترى أشياء عديدة رغم أن البعض منها لا يصلح وأنه لم يفكر فيها قبل دخوله السوق… ومن الممكن أن يخرج الرجل من بيته يوم عطلة وهو لا يعرف أين سيذهب، فيجد أصدقاء متوجهين إلى ملعب كرة القدم أو إلى الشاطئ فيرافقهم. ومن الممكن أن يقرر الإنسان أن يشتري بيتا، وهو لا يعرف بالضبط أي بيت يستطيع أن يشتري بماله، فيدخل السوق ليجد نفسه مضطرا إلى تغيير الحي الذي كان ينوي أن يسكن، ويشتري بيتا أصغر مما كان يريد، لأن أمواله لا تكفيه لشراء البيت الذي كان يحلم به…

كل هذا ممكن، لأن حياة الإنسان ليست مسطرة بكل تفاصيلها. ولا يستطيع المرء أن يخطط لكل صغيرة وكبيرة، وليس بإمكانه أن يعرف مسبقا ماذا سيفعل بالضبط في كل مراحل حياته. ولنقل أن هذا الجانب الذي لا نتحكم فيه من حياة الإنسان هو الذي يعطي الحياة لذة ونكهة، ويجعلنا دائما ننتظر المفاجأة، ونترجى الجميل، ونتمنى الأجمل.

كل هذا ممكن…

لكن أن تذهب دولة مثل الجزائر، برئيس حكومتها ومسؤوليها، وبرئيس رئيس برلامنها، وبأحزابها وجمعياتها، أن يذهب كل هؤلاء إلى مراجعة الدستور وهم لا يعرفون محتوى الدستور الجديد ، ولا يعرفون متى سيتم التعديل، وكيف سيتم، فهذا من غير المعقول، ومن غير المقبول، ومن غير الممكن…

ويكفي لنفهم ذلك أن نذكر بقضايا بسيطة جدا. أولها أن الرئيس عبد العزيز بوتفليقة كان قد أعلن قبل سنتين عن نيته في تعديل الدستور للمرة الثالثة منذ أن تولى السلطة. وأعلن عن تشكيل لجنة تتكفل بهذه العملية، وتم تنظيم لقاءات مع الأحزاب السياسية لهذا الغرض. وقد سبق للسيد بوتفليقة أن قام بتعديل الدستور سنة 2008 ليفتح لنفسه المجال لعهدة ثالثة، وبرهن آنذاك بصفة نهائية أنه يعتبر أن شخصه أسمى من الدستور، وأن على الدستور أن يخضع لما يريده السيد بوتفليقة وليس للسيد بوتفليقة أن يخضع للدستور.

وفي الأسبوع الماضي، صرح الوزير الأول عبد المالك سلال أن تعديل الدستور سيتم في الأشهر القادمة، لكنه لم يعط موعدا صريحا، ولم يحدد تاريخا لتنظيم العملية. وقال أنه لا يعرف محتوى تعديل الدستور، وما هي المواد التي سيتم تغييرها، وأنه لا يعرف هل سيتم التعديل عن طريق البرلمان أو عن طريق استفتاء شعبي. وقال أن اللجوء إلى الاستفتاء ممكن، لكن ليس مؤكدا.

ماذا نستنتج من هذا الكلام؟ نستنتج أن الوزير الأول لدولة اسمها الجزائر لا يعرف متى سيتم تعديل الدستور، وبأية طريقة، وما محتوى التعديل المقترح. هذا شيء واضح، لا غبار عليه.

وبعدها جاء وزير الداخلية دحو ولد قابلية، ليؤكد بدوره في تصريح أدلى به لقناة العربية خلال زيارة للخليج، ليؤكد أنه هو كذلك لا يعرف محتوى تعديل الدستوري. ويثير تصريح السيد ولد قابلية الاستغراب لأسباب عديدة، منها أنه من الأفضل أن يتكلم أعضاء الحكومة عن مواضيع يعرفون عنها أشياء جديدة لا عن قضايا يجهلون محتواها، خاصة لما يتكلمون عبر قنوات بهذا الحجم. إضافة إلى ذلك، من الأفضل أن يحترم أعضاء الحكومة تقاليد تفرض عليهم أن يعطوا الأولوية للملفات الدولية لما يتدخلون في الخارج، ويتكلمون عن ملفات وطنية خلال وجودهم في الجزائر.

ونلاحظ كذلك أن السيد ولد قابلية يشغل منصب وزير الداخلية، وأنه سيكون أول مسؤول مكلف بعملية الاستفتاء حول الدستور إذا تم التعديل عن طريق الاستفتاء. ويعتبر السيد ولد قابلية من المقربين للرئيس بوتفليقة، وهو من أبناء جيله، ويتعارف الرجلان منذ أكثر من خمسين سنة، ولم يعد السيد ولد قابلية إلى السلطة إلا بفضل الرئيس بوتفليقة، ورغم ذلك كله، فإنه لا يعرف الكثير عن مشاريع الرئيس بوتفليقة ونواياه.

هذا ما نعرف عن الوزير الأول ووزير الداخلية. أما السيد بوتفليقة، فإننا لا نعرف الكثير عن نواياه. ولا أحد يستطيع اليوم أن يقول ماذا يريد الرئيس بوتفليقة من خلال تعديل الدستور، ولماذا يريد تعديله؟ ما يزعجه غي الدستور الحالي؟ وهل هناك أفكار سياسية حقيقية من وراء مشروع تعديل الدستور، أم أن القوم تكلموا مجرد « هدرة وخلاص » عن تعديل الدستور، وهم يبحثون اليوم عما يجب تعديله، مثل الرجل الذي يذهب إلى السوق دون أن يعرف ماذا سيشتري، فيشتري ما وجد؟ وفي هذه الحالة، يجب التذكير أن الدستور يختلف عن القفة التي يعود بها صاحب البيت من السوق…

Miloud Brahimi lave plus blanc

 La corruption ? Un phénomène ordinaire. Il ne faut pas s’en offusquer, mais le combattre. Miloud Brahimi, un des avocats les plus en vue de la place d’Alger, tient un discours ambigu, pour amortir le choc créé par l’affaire Chakib Khelil.

 

Par Abed Charef

Le Quotidien d’Oran, 7 mars 2013

 

Miloud Brahimi lave plus blanc. Le célèbre avocat, ancien président de la Ligue Algérienne des droits de l’Homme (LADH), a trouvé la parade face à cette déferlante de la corruption qui menace l’Algérie. La corruption ? Il n’y a pas lieu de s’en offusquer. Là où il y a des humains, il y a de la corruption, dit-il. Il n’y a pas plus de corruption ici qu’ailleurs. Mais, attention, nous prévient l’avocat, les campagnes anti-corruption sont dangereuses et malsaines. Et, assène-t-il comme verdict final, l’indépendance de la justice « n’est ni possible ni souhaitable ».

L’argumentaire de Miloud Brahimi repose sur plusieurs points, qu’il énumère tranquillement. Fort de sa longue expérience du barreau, il veut d’abord prouver que la corruption est un phénomène banal, naturel. A l’entendre, on aurait presque tort de s’en alarmer. C’est en braquant les projecteurs sur le phénomène qu’on se donne l’illusion qu’il a soudainement pris de l’ampleur, dit-il. A ses yeux, la corruption n’atteint pas, en Algérie, un seuil si différent par rapport aux pays voisins. Seule la liberté d’expression, en vigueur en Algérie mais pas ailleurs, amplifie les affaires évoquées, pour donner cette illusion que le phénomène a atteint un seuil si dangereux.

Petit détail out de même : Miloud Brahimi se trompe. L’Algérie est plus corrompue que les pays voisins. Tous les instruments de mesure disponibles le prouvent, en premier lieu les rapports de différentes organisations internationales de lutte contre la corruption, qui classent l’Algérie comme l’un des pays les plus corrompus du monde arabe. Les classements les plus récents plaçaient l’Algérie au-delà de la 110ème place, loin derrière la Tunisie et le Maroc, très loin derrière les Emirats Arabes Unis et certains pays du Golfe. En fait, l’Algérie se situe dans le groupe des pays africains les moins performants, jusque devant les pays en guerre. Pire encore, le pays recule d’une année sur l’autre, perdant sept place en 2011, et s’enfonçant encore plus, avec les nouvelles affaires qui viennent d’être révélées.

Certes, Miloud Brahimi affirme que la lutte contre la corruption est un tout, et qu’elle doit être menée tous les jours. Mais par glissement successifs, il en arrive à jeter le doute sur la mise à l’index M. Chakib Khelil, en affirmant que la campagne actuelle vise en réalité à mettre hors-jeu l’ancien ministre de l’énergie. Miloud Brahimi rappelle certains épisodes du passé. Il affirme qu’une campagne menée dans les années 1980 visait en fait une « déboumédiénisation », une sorte de chasse aux sorcières pour éliminer les proches de Houari Boumediene, alors que celle des années 1990 visait à mettre en accusation les gestionnaires des entreprises publiques, pour faciliter l’opération de privatisation lancée alors dans la foulée des accords signés avec le FMI.

L’avocat laisse entendre que ce qui se passe aujourd’hui est une campagne liée à une conjoncture politique bien précise. Méfiez-nous donc de l’utilisation de la justice pour des règlements de comptes politiques. Du reste, affirme-t-il avec beaucoup d’aplomb, il serait erroné de dire que l’affaire Khelil a été révélée par la justice italienne. C’est à partir d’une commission rogatoire émise à partir d’Alger que le pot aux roses aurait été découvert. Ce serait donc la justice algérienne qui aurait révélé le scandale.

Ce serait bien pour l’Algérie, pour sa justice, pour l’honneur de ses magistrats et la crédibilité de ses institutions. Mais la vérité est un peu différente. Non seulement dans la chronologie des faits, mais aussi dans l’ampleur que le scandale a prise. Miloud Brahimi, engagé dans l’affaire Sonatrach comme dans l’affaire Khalifa, sait que des fautes avouées dans le procès Khalifa n’ont pas été sanctionnés par la justice algérienne. Il sait que Chakib Khelil n’a pas été publiquement mis en cause par la justice algérienne avant que le scandale ne soit révélé à l’étranger. Aucun mandat d’amener n’a été lancé, jusqu’à présent, contre M. Chakib Khelil. On ne sait pas s’il a été interrogé par la justice ou non.

 

Nouveau palier

Le célèbre avocat d’Alger franchit un autre pas quand il affirme que l’indépendance de la justice n’est « ni possible ni souhaitable ». Qu’il reconnaisse que le gouvernement tente toujours d’influer sur les procès importants peut paraitre normal. Mais quand il affirme que l’indépendance de la justice ne serait pas souhaitable parce que les magistrats en feraient ce qu’ils veulent traduit une autre vision de la justice : le linge sale ne doit pas être lavé en public, il peut même ne pas être lavé du tout. La théorie de Miloud Brahimi lave plus blanc : le verdict se discute entre amis, entre gens bien élevés, dans des cercles et des bureaux auxquels seuls ont accès les initiés.

Peut-être est-ce cette vision qui empêche Miloud Brahimi de prendre la dimension de l’affaire Chakib Khelil : pour la première fois de l’histoire de l’Algérie, un ministre en fonction est accusé d’avoir touché des commissions. C’est le patron de la plus grande compagnie du pays, Sonatrach, qui est en détention, et un autre responsable, ayant occupé les postes prestigieux de ministre des affaires étrangères et de la justice, est également mis en cause.

Certes, la corruption a existé, en Algérie comme ailleurs. Mais il y a des paliers qui sont franchis, pour en faire une norme de gestion. La dernière preuve en est fournie par une autre affaire sans rapport avec Sonatrach : M. Amara Saïdani est en course pour être élu secrétaire général du FLN. Un homme poursuivi dans une affaire de 32 milliards de dinars est le favori pour devenir le dirigeant du principal parti du pays. Cela équivaut à placer Bernard Madoff au ministère des finances, Ben Laden aux libertés et Abdelmoumène Khalifa aux transports.

Bamako, c’est la banlieue d’Alger

 L’Algérie n’interviendra pas au Mali. Décision politique, doctrine militaire, dogme ou aveu d’impuissance ? La question mérite réponse, car si une doctrine permet de structurer une politique, un dogme peut paralyser un pays.

Par Abed Charef (La Nation)

http://www.lanation.info/Bamako-c-est-la-banlieue-d-Alger_a2003.html, 07 mars 2013

Abou Zeid, un des principaux dirigeants d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) éliminé, Mokhtar Belmokhtar, le chef du groupe terroriste qui avait mené la prise d’otages de Tinguentourine, près d’In Amenas, également abattu : la situation  au Mali évolue vite, très vite, depuis le début de l’intervention militaire française, il y a un mois et demi. En six semaines, le pays a été repris en main, et les groupes armés, qui paradaient naguère à Gao et Tombouctou, appliquant une justice d’un autre temps, ont été réduits à des bandes de fuyards en déroute, cherchant refuge dans des grottes et des casemate aménagées dans des coins perdus, dans l’extrême nord du pays.

Même si les informations sur la mort des deux vétérans du terrorisme restent encore sujettes à caution, il n’en demeure pas moins que ce résultat contraste avec l’échec de la chasse engagée par l’armée et les services de sécurité algériens depuis une quinzaine d’années pour mettre fin au parcours sanglant de ces personnages clé du terrorisme au Sahara et dans le nord du Mali. Suprême paradoxe de cette guerre, les succès obtenus sont attribués à l’armée tchadienne, dont les meilleurs hommes auraient été envoyés au Mali. Le propre fils du président Driss Deby en ferait partie, dit-on. Et c’est d’ailleurs au président Deby lui-même qu’est revenu l’honneur d’annoncer en premier la chute de Belmokhtar et Abou Zeid.

Comment ces succès ont-ils été obtenus ? Pourquoi l’Algérie n’a-t-elle pu parvenir aux mêmes résultats, alors qu’elle était concernée au premier chef par la situation? Ces questions sont publiquement posées en Algérie et dans d’autres capitales, où des raccourcis primaires sont avancés. Elles reviennent avec d’autant plus d’instance qu’elles confortent la fameuse théorie du complot, celle qui voudrait que ces groupes armés soient, d’une manière ou d’une autre, manipulés par l’Algérie.

En fait, ce qui se passe réellement au Mali est un peu différent de ce que disent les médias et les communicants de différentes armées. Et il est nécessaire de déterminer qui fait quoi au Mali, dans quel objectif, pour ensuite attribuer à César ses succès, si succès il y a. a ce sujet, le déroulement des combats n’est pas aussi souriant qu’on veut bien le dire pour les forces tchadiennes. Celles-ci ont déjà perdu vingt-cinq hommes, dont onze officiers, parmi lesquels deux avaient le grade de colonel. Ce tribu, très élevé, payé dans des batailles particulièrement rudes, justifient que les succès obtenus soient attribués à ces unités, une des rares dans la région du Sahel ayant une véritable expérience du combat.

Les drones changent la donne

Mais le récit des combats révèle autre chose aussi. La plupart des membres de groupes terroristes éliminés ont été tués dans des bombardements de leurs positions par l’aviation française. Celle-ci agissait sur la base d’informations précises, obtenues par le biais de terroristes capturés ou qui se sont rendus, également par le biais d’hommes infiltrés, comme c’est probable dans tous les conflits, ainsi que par les photos prises grâce aux satellites et drones américains. Les Etats-Unis ont en effet installé une base de drones au Niger, et ces appareils, officiellement non armés, ont commencé à sillonner le ciel du nord malien. Selon le New York Times, ils auraient même obtenu l’autorisation de survoler une partie du territoire algérien, aux termes d’un accord selon lequel ils partageraient, en contrepartie, les informations obtenues.

Ceci nous révèle ce qui a manqué à l’Algérie pour pouvoir éliminer les groupes terroristes qui avaient fait du nord Mali leur base arrière. Les efforts de l’Algérie devaient pourtant être soutenus car la menace pesait d’abord sur elle. Ces groupes voulaient prendre le contrôle du Mali comme première étape en vue de l’établissement d’un Sahelistan, mais aussi en vue de mener des opérations sanglantes en Algérie, comme les attentats de Tamanrasset et Ouargla, et, plus récemment, celui de Tiguentourine.

Le handicap de l’Algérie, c’était donc le manque d’informations obtenues par le biais de moyens de surveillance aériens sophistiqués, comme l’avait souligné un haut responsable. Les Etats-Unis, pour des raisons dictées par leurs propres intérêts, ont refusé de fournir cette précieuse à l’Algérie. Aujourd’hui, ils apportent leur concours à la France.

Mais au fait, qu’aurait fait l’Algérie si elle avait disposé de ces informations ? Non, car elle est prisonnière de sa propre doctrine militaire, qui refuse le déploiement de militaires algériens à l’étranger, y compris sans des pays frontaliers. Cette doctrine, héritée d’un héritage politique et de considérations politiques régulièrement affirmées depuis des années, a déjà provoqué de sérieux dégâts. En Libye, elle a paralysé l’Algérie, qui a assisté, impuissante, à une guerre où l’OTAN a imposé sa solution. Ensuite, l’Algérie n’a rien pu faire pour éviter que l’arsenal de l’armée libyenne ne soit transféré massivement au Sahel, probablement aussi en Tunisie et en Algérie.

Doctrine ou dogme ?

Au Mali, alors que les groupes jihadistes se créaient des fiefs dans le nord et des abris dans des régions très difficiles d’accès, l’armée algérienne a assisté, impuissante, à ces préparatifs de guerre. Jusqu’à ce que les groupes en question prennent le contrôle du nord du Mali puis, emportés par leur élan, tentent d’aller vers le sud, déclenchant la contre-attaque française qui leur a été fatale.

A cela s’ajoute une question strictement militaire, mais aussi économique et politique: si cette doctrine militaire évolue, l’Algérie a-t-elle les moyens de projeter à l’extérieur des unités pour mener des opérations similaires à celles menées actuellement au Mali ? Peut-elle en supporter le poids économique ? Peut-elle, surtout, prendre le risque politique d’une telle opération, avec toutes ses retombées?

Si l’Algérie aspire à jouer le rôle d’une puissance régionale, elle doit se doter de ces moyens. A défaut, elle continuera à voir le monde se rétrécir autour d’elle. Bientôt, l’encerclement sera achevé. Et elle sera de nouveau exclue du jeu, alors que tout le Sahel, de l’Atlantique à la Mer rouge, entre dans une nouvelle restructuration.

Quant à la doctrine de non intervention, elle peut être utile, le jour où il faudra revenir aux fondamentaux du conflit malien pour tenter d’amorcer une réconciliation nationale. Mais une doctrine est une arme de guerre, pas un prétexte pour ne rien faire, et justifier qu’on se contente d’un rôle de spectateur face à tous ces bouleversements aux frontières de l’Algérie, voie en Algérie même, en ces temps modernes où les frontières sont devenues de simples fictions, qui n’ont aucune signification pour un drone américain, pour un satellite, comme pour un terroriste ou narcotrafiquant. Pour un satellite comme Molhtar Belmokhtar, Bamako, c’est la banlieue d’Alger.