Corruption, en dinars et en devises

Tout, apparemment, oppose MM. C hakib Khelil et Amar Saïdani. Tout, sauf leur implication, révélée par la presse, dans des affaires  de corruption.

Abed Charef

(Le Quotidien d’Oran, 27 février 2013)

Chakib Khelil part, Amar Saïdani arrive. Le premier, en chute libre, rase les murs, et n’a plus d’avenir en Algérie. Le second, après une période de disgrâce, veut revenir par la grande porte, en se portant candidat au poste de secrétaire général du FLN. Entre les deux, il y a une différence énorme. Si énorme que leurs itinéraires ne devaient jamais se croiser. Sur la scène politique algérienne, il y a en effet peu d’hommes aussi dissemblables.

Le premier est un technicien, formé dans l’industrie du pétrole. Il appartient à la première génération, celle qui a eu vingt ans avant l’indépendance. C’est un proche du chef du président Abdelaziz Bouteflika, un membre du clan au sens premier, originaire de Tlemcen. Il a accédé à des postes prestigieux grâce à sa seule relation privilégiée avec le chef de l’Etat. Sa disgrâce est récente. Il est accusé d’avoir touché des commissions faramineuses, dans des contrats passés par la compagnie Sonatrach.

Le second est originaire du sud. Il fait partie de la génération de l’indépendance. Il n’a pas de formation académique très poussée, mais la vie l’a forgé. Au syndicat comme au FLN, il est monté à la force du poignet. Il n’hésitait pas à faire le coup de poing, dit-on, et ne reculait pas devant le coup de feu. Il a utilisé ces qualités pour s’imposer, et entrer dans des réseaux qui en ont fait plus tard un « patriote » face aux groupes terroristes, avant de le pousser plus tard vers l’apothéose, au prestigieux poste de Président de l’Assemblée Populaire Nationale.

Amar Saïdani ne fait pas partie des proches du chef de l’Etat. De plus, il est en disgrâce depuis un mandat présidentiel. Mais l’ancien président de l’APN a quelques mérites. Il n’a pas été élevé dans un milieu doré, et il s’est forgé à la force du poignet. Parvenu au sommet, il n’a pas considéré que le monde s’est arrêté : c’est lorsqu’il est devenu président de l’APN qu’il s’est inscrit à l’université, faisant preuve d’une véritable curiosité, disent des témoins qui n’ont pas de sympathie particulière envers le personnage. A l’inverse, M. Khelil a été envoyé en formation pendant la guerre de libération, aux frais de l’Etat algérien naissant, qui voulait faire de lui un ingénieur en pétrole. Un demi-siècle plus tard, cette formation n’est accessible qu’aux plus chanceux. C’est dire si M. Khelil est né sous une bonne étoile.

En bon rural, originaire du sud, M. Saïdani a été cité, selon des informations de presse, dans des affaires de corruption en dinars, portant sur des terres agricoles, entre Djelfa et Laghouat, dans la steppe et les Hauts Plateaux. Pour M. Khelil, par contre, on est dans un monde plus chic, plus branché : on parle de pétrole et de dollars, de comptes off-shore et de sociétés écran, de multinationales et de paradis fiscaux. M. Khelil est d’ailleurs citoyen américain, vivant dans un monde très internationalisé. Il possédait, il y a un an, deux belles demeures à Washington même. M. Saïdani, quant à lui voyage, plutôt entre les mouhafadhas du FLN et les kasmas de la wilaya d’El-Oued.

Le nom de M. Chakib Khelil apparait dans une affaire où le bakchich s’élève à près de 200 millions de dollars. Il n’est probablement pas seul à bénéficier de cet argent tombé du ciel italien, mais tous les spécialistes d’accordent à dire que cette affaire, révélée par la justice italienne, n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan de la corruption liée aux contrats signés par Sonatrach. On s’attend donc à ce que la fin de la protection que lui assuraient ses amis au pouvoir permette de déterrer d’autres dossiers. A moins que les Algériens ne soient contraints d’attendre que la justice du pays des kouffars leur apporte de nouveaux détails sur les mœurs de leurs dirigeants.

Selon la presse, M. Saïdani serait, de son côté, impliqué dans une affaire portant sur 3.200 milliards, soir 32 milliard de dinars, ou encore 225 millions de dollars. Malgré son statut d’ancien président de l’APN, il n’a mené aucune action convaincante pour se disculper. Il n’a pas réussi à évacuer les soupçons qui pèsent sur lui, ni à mettre fin aux rumeurs qui entourent le personnage. Un personnage sulfureux, qui a réussi à accéder à un poste prestigieux, occupé entre autres par Ferhat Abbas et Rabah Bitat.

Au final, donc, peu de choses unissent MM. Khelil et Saïdani. Leurs itinéraires ne semblaient pas destinés à se croiser. Jusqu’à ce jour, où chacun d’eux, à sa manière, est devenue une star, opérant sur le même terrain : la corruption. Célèbres et puissants, ils sont devenus les symboles de la déchéance de cette nouvelle Algérie.  Mais le pire est encore à venir, car le retour de M. Saïdani, envisagé de manière tout à banale par ses pairs, confirme que l’Algérie a admis la corruption comme un élément structurel de la gestion du pays.

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