Pétrole, scandales et mauvaise gouvernance

 La production des hydrocarbures baisse. Et avec elle, se profile de nouveau le risque d’une diminution des recettes extérieures de l’Algérie. Mais le vrai problème se situe ailleurs. Il est dans la mauvaise gouvernance, la mauvaise gestion de ces ressources, et le mauvais usage qui en est fait

La Nation, 27 février 2013

Par Abed Charef

Les chiffres le disent clairement, mais les hommes politiques hésitent encore à le reconnaitre, préférant faire une lecture « positive » des statistiques : l’Algérie produit moins d’hydrocarbures, et en exporte des quantités encore plus réduites. Malgré les rodomontades de Chakib Khelil, la tendance est nette depuis 2005, de l’aveu même d’un très officiel conseiller du ministre de l’Energie.

Certes, le désaccord sur le volume des réserves est toujours là. De même, spécialistes et experts n’arrivent pas s’accorder sur la possibilité de pousser la production de gaz vers le haut, même momentanément, en espérant découvrir plus tard de nouveaux gisements, ou d’aller vers l’exploitation du gaz de schiste pour faire face à la chute prévisible de la production. Mais ces désaccords n’empêchent pas quelques consensus, qu’on peut résumer en quatre points.

D’abord, la production d’hydrocarbures s’est stabilisée entre 2005 et 2008, dans une sorte de peak oil algérien, avant de décliner, de 6% selon un conseiller du ministre, de 20%, selon ses détracteurs. Tout le monde s’accorde aussi à dire que la volonté de l’ancien ministre Chakib Khelil de porter les exportations de gaz à 90 milliards de mètres cube relève d’un pur fantasme, nous dit un spécialiste.

Ensuite, la consommation interne explose, qu’il s’agisse du gaz ou des produits dérivés de pétrole. Au rythme actuel, marqué par une stagnation, puis un léger déclin de la production, la marge laissée à l’exportation régresse de manière inquiétante. Les courbes de la production et de la consommation vont-elles se croiser un jour ? Et quand ? Peu après 2020, disent les plus pessimistes. Jamais, disent les autres, en se basant sur deux hypothèses qui ne sont pas totalement farfelues. D’un côté, il y a encore du gaz à découvrir, même si les réserves ne sont actuellement renouvelées qu’à 30% cent. D’autre part, le gaz de schiste sera très probablement exploité sur le long terme, et devrait permettre de changer la donne.

Troisième évidence qui s’impose, les recettes des hydrocarbures stagnent, et enregistrent même une baisse légère baisse, passant de 73.4 milliards de dollars en 2011, à 72 milliards en 2012, selon le patron de Sonatrach. La baisse des exportations en volume a été compensée par une hausse des prix. Signe de ce déclin des recettes extérieures, les réserves de change n’ont augmenté que modérément. A peine huit milliards par rapport à fin 2011, alors que tous les experts et le FMI prédisaient que le seuil des 200 milliards de dollars serait franchi.

Dernier point, ces recettes couvrent encore largement les importations. Elles permettent de dégager un excédent d’une dizaine milliards de dollars, mais la marge a tendance à diminuer. Certes, il n’y a pas encore le feu, et l’Algérie peut raisonnablement envisager de ne pas se retrouver en cessation de paiement sur une dizaine d’années.

Mais le problème de l’Algérie est moins dans la menace sur ses recettes extérieures que sur l’usage qui en est fait. Car le vrai handicap pour l’Algérie est là : la mauvaise gestion des hydrocarbures, la mauvaise gouvernance du pays, et l’incapacité de définir un modèle de consommation interne, avec les mesures courageuses qui s’imposent.

Le dossier de la consommation interne constitue, à lui seul, un énorme défi. La hausse est d’environ 15% pour les carburants, le gaz et l’électricité. Dans de telles conditions, la consommation double au bout de cinq ans. Un rythme intenable. Tous les spécialistes le disent, et les officiels eux-mêmes le reconnaissent. Tout le monde préconise une régulation drastique, dont la maitrise des prix devrait constituer un élément central, aux côtés d’une définition d’un  modèle de consommation plus adapté, et l’encouragement des économies d’énergie. Mais dans un pays qui vit une sorte de fin de règne, personne n’ose prendre les mesures nécessaires en ce sens. Les dirigeants préfèrent le populisme, et redoutent des mesures considérées comme impopulaires. Mais en fait, personne ne se sent assez légitime pour s’aventurer sur ce terrain.

Et puis, qui peut imposer une révision des prix quand la justice italienne révèle que les responsables du secteur ont détourné des centaines de millions d’euros dans des contrats passés avec la Sonatrach? Quel ministre peut exiger d’un citoyen qui utilise le gaz pour se chauffer, ou d’un industriel qui utilise l’énergie pour produire, quel ministre peut leur imposer de payer plus cher, alors que la gestion de l’énergie est aussi opaque ? Les scandales qui se succèdent dans le secteur des hydrocarbures rendent hypothétique toute tentative d’améliorer les choses sur ce terrain.

Dans ce contexte, penser aux économies d’énergie ou à une régulation de la consommation par les prix parait bien hasardeux. Avant d’en arriver là, il faudra régler admettre que le dossier de l’énergie n’est pas un dossier économique, mais une décision politique. Et seul un pouvoir nouveau, légitime, crédible, peut s’aventurer dans de nouveaux chantiers, pour améliorer la gouvernance, mieux gérer les hydrocarbures, et faire un meilleur usage des recettes qui en sont tirées. A ce moment-là, il sera possible de parler de régulation.

 

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