Bamako, c’est la banlieue d’Alger

 L’Algérie n’interviendra pas au Mali. Décision politique, doctrine militaire, dogme ou aveu d’impuissance ? La question mérite réponse, car si une doctrine permet de structurer une politique, un dogme peut paralyser un pays.

Par Abed Charef (La Nation)

http://www.lanation.info/Bamako-c-est-la-banlieue-d-Alger_a2003.html, 07 mars 2013

Abou Zeid, un des principaux dirigeants d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) éliminé, Mokhtar Belmokhtar, le chef du groupe terroriste qui avait mené la prise d’otages de Tinguentourine, près d’In Amenas, également abattu : la situation  au Mali évolue vite, très vite, depuis le début de l’intervention militaire française, il y a un mois et demi. En six semaines, le pays a été repris en main, et les groupes armés, qui paradaient naguère à Gao et Tombouctou, appliquant une justice d’un autre temps, ont été réduits à des bandes de fuyards en déroute, cherchant refuge dans des grottes et des casemate aménagées dans des coins perdus, dans l’extrême nord du pays.

Même si les informations sur la mort des deux vétérans du terrorisme restent encore sujettes à caution, il n’en demeure pas moins que ce résultat contraste avec l’échec de la chasse engagée par l’armée et les services de sécurité algériens depuis une quinzaine d’années pour mettre fin au parcours sanglant de ces personnages clé du terrorisme au Sahara et dans le nord du Mali. Suprême paradoxe de cette guerre, les succès obtenus sont attribués à l’armée tchadienne, dont les meilleurs hommes auraient été envoyés au Mali. Le propre fils du président Driss Deby en ferait partie, dit-on. Et c’est d’ailleurs au président Deby lui-même qu’est revenu l’honneur d’annoncer en premier la chute de Belmokhtar et Abou Zeid.

Comment ces succès ont-ils été obtenus ? Pourquoi l’Algérie n’a-t-elle pu parvenir aux mêmes résultats, alors qu’elle était concernée au premier chef par la situation? Ces questions sont publiquement posées en Algérie et dans d’autres capitales, où des raccourcis primaires sont avancés. Elles reviennent avec d’autant plus d’instance qu’elles confortent la fameuse théorie du complot, celle qui voudrait que ces groupes armés soient, d’une manière ou d’une autre, manipulés par l’Algérie.

En fait, ce qui se passe réellement au Mali est un peu différent de ce que disent les médias et les communicants de différentes armées. Et il est nécessaire de déterminer qui fait quoi au Mali, dans quel objectif, pour ensuite attribuer à César ses succès, si succès il y a. a ce sujet, le déroulement des combats n’est pas aussi souriant qu’on veut bien le dire pour les forces tchadiennes. Celles-ci ont déjà perdu vingt-cinq hommes, dont onze officiers, parmi lesquels deux avaient le grade de colonel. Ce tribu, très élevé, payé dans des batailles particulièrement rudes, justifient que les succès obtenus soient attribués à ces unités, une des rares dans la région du Sahel ayant une véritable expérience du combat.

Les drones changent la donne

Mais le récit des combats révèle autre chose aussi. La plupart des membres de groupes terroristes éliminés ont été tués dans des bombardements de leurs positions par l’aviation française. Celle-ci agissait sur la base d’informations précises, obtenues par le biais de terroristes capturés ou qui se sont rendus, également par le biais d’hommes infiltrés, comme c’est probable dans tous les conflits, ainsi que par les photos prises grâce aux satellites et drones américains. Les Etats-Unis ont en effet installé une base de drones au Niger, et ces appareils, officiellement non armés, ont commencé à sillonner le ciel du nord malien. Selon le New York Times, ils auraient même obtenu l’autorisation de survoler une partie du territoire algérien, aux termes d’un accord selon lequel ils partageraient, en contrepartie, les informations obtenues.

Ceci nous révèle ce qui a manqué à l’Algérie pour pouvoir éliminer les groupes terroristes qui avaient fait du nord Mali leur base arrière. Les efforts de l’Algérie devaient pourtant être soutenus car la menace pesait d’abord sur elle. Ces groupes voulaient prendre le contrôle du Mali comme première étape en vue de l’établissement d’un Sahelistan, mais aussi en vue de mener des opérations sanglantes en Algérie, comme les attentats de Tamanrasset et Ouargla, et, plus récemment, celui de Tiguentourine.

Le handicap de l’Algérie, c’était donc le manque d’informations obtenues par le biais de moyens de surveillance aériens sophistiqués, comme l’avait souligné un haut responsable. Les Etats-Unis, pour des raisons dictées par leurs propres intérêts, ont refusé de fournir cette précieuse à l’Algérie. Aujourd’hui, ils apportent leur concours à la France.

Mais au fait, qu’aurait fait l’Algérie si elle avait disposé de ces informations ? Non, car elle est prisonnière de sa propre doctrine militaire, qui refuse le déploiement de militaires algériens à l’étranger, y compris sans des pays frontaliers. Cette doctrine, héritée d’un héritage politique et de considérations politiques régulièrement affirmées depuis des années, a déjà provoqué de sérieux dégâts. En Libye, elle a paralysé l’Algérie, qui a assisté, impuissante, à une guerre où l’OTAN a imposé sa solution. Ensuite, l’Algérie n’a rien pu faire pour éviter que l’arsenal de l’armée libyenne ne soit transféré massivement au Sahel, probablement aussi en Tunisie et en Algérie.

Doctrine ou dogme ?

Au Mali, alors que les groupes jihadistes se créaient des fiefs dans le nord et des abris dans des régions très difficiles d’accès, l’armée algérienne a assisté, impuissante, à ces préparatifs de guerre. Jusqu’à ce que les groupes en question prennent le contrôle du nord du Mali puis, emportés par leur élan, tentent d’aller vers le sud, déclenchant la contre-attaque française qui leur a été fatale.

A cela s’ajoute une question strictement militaire, mais aussi économique et politique: si cette doctrine militaire évolue, l’Algérie a-t-elle les moyens de projeter à l’extérieur des unités pour mener des opérations similaires à celles menées actuellement au Mali ? Peut-elle en supporter le poids économique ? Peut-elle, surtout, prendre le risque politique d’une telle opération, avec toutes ses retombées?

Si l’Algérie aspire à jouer le rôle d’une puissance régionale, elle doit se doter de ces moyens. A défaut, elle continuera à voir le monde se rétrécir autour d’elle. Bientôt, l’encerclement sera achevé. Et elle sera de nouveau exclue du jeu, alors que tout le Sahel, de l’Atlantique à la Mer rouge, entre dans une nouvelle restructuration.

Quant à la doctrine de non intervention, elle peut être utile, le jour où il faudra revenir aux fondamentaux du conflit malien pour tenter d’amorcer une réconciliation nationale. Mais une doctrine est une arme de guerre, pas un prétexte pour ne rien faire, et justifier qu’on se contente d’un rôle de spectateur face à tous ces bouleversements aux frontières de l’Algérie, voie en Algérie même, en ces temps modernes où les frontières sont devenues de simples fictions, qui n’ont aucune signification pour un drone américain, pour un satellite, comme pour un terroriste ou narcotrafiquant. Pour un satellite comme Molhtar Belmokhtar, Bamako, c’est la banlieue d’Alger.

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