Ils ont perdu boussole, mais pas le coffre

Le premier ministre ne sait pas quand aura lieu la révision de la constitution. Le ministre de l’intérieur ignore si elle aura lieu par référendum. Tout le monde navigue donc à vue, sauf ceux qui piquent dans la caisse. Eux savent où se trouve l’argent.

Par Abed Charef (lanation.info, 13 mars 2013)

L’Algérie est un curieux pays. C’est le pays où on n’est pas au courant, où personne ne sait rien. Un pays où le ministre est aussi peu informé que l’homme de la rue, où la presse en sait autant, sinon plus, que le juge chargé d’un dossier de détournement. C’est un pays où un ancien ministre ne sait pas que son neveu gère les commissions au profit de tout un groupe de corrompus, même si le ministre en question a assisté, probablement par inadvertance, à une réunion durant laquelle ont été décidés les montants des commissions à venir. Les journaux le savent et le disent, le ministre, lui, n’est pas au courant du tout. Non, il n’était pas au courant. Il est prêt à le jurer.

M. Chakib Khelil ne savait pas que l’ancien patron de Sonatrach piquait plus ou moins dans la caisse. Non. M. Khelil s’occupait de son ministère, d’ailleurs, il en sortait rarement, et M. Meziane avait toute latitude de gérer la Sonatrach comme il l’entendait. Il pouvait même signer de mauvais contrats, M. Khelil ne n’es mêlait pas.

Le président Bouteflika non plus ne savait pas que M. Khelil piquait plus que moins dans la caisse. Certes, c’était son ami, ils se connaissent depuis leur enfance, M. Bouteflika a aidé M. Khelil à aller en formation en pleine guerre de libération, il l’a introduit dans le circuit dès l’ère Boumediene, il l’a ramené dans ses valises pour en faire la star de son gouvernement, mais il ne savait pas, il ne se doutait même que l’homme pouvait céder à la tentation.

Mais cela ne s’arrête pas aux affaires. En politique aussi, on sait si peu de choses. Le gouvernement, le premier ministre, les illustres ministres de l’intérieur et des affaires étrangères, le garde des sceaux, les présidents des deux chambres du Parlement, les partis de la majorité et ceux de l’opposition, la société civile, tout ce monde-là va vers une révision de la constitution, sans savoir quand elle aura lieu, ni sur quoi elle va porter, ni sous quelle forme elle va se faire.

C’est une caricature ? Non. Il serait d’ailleurs intéressant de demander à des ministres leur avis sur la question. Que pense M. Rachid Benaïssa de cette histoire de révision constitutionnelle? Est-il pour un régime présidentiel ou pour un régime parlementaire ?  M. Mourad Medelci, qui ne semble même pas être au courant de ce qui se trame au ministère des affaires étrangères, est-il favorable à l’élargissement des prérogatives du parlement ? Et M. Amar Ghoul ? Entre deux visites de tronçons d’autoroute, a-t-il le temps de réviser son droit constitutionnel ?

Revenons aux trois dirigeants les plus concernés par cette échéance. Le président Abdelaziz Bouteflika a annoncé, il y a deux ans, en plein printemps arabe, son projet de révision de la constitution, dans le cadre de réformes politiques qu’il envisageait. Il a précisé qu’une commission serait installée afin de travailler sur le projet. Des dirigeants de partis et des personnalités dites nationales ont été conviées à des rencontres, et leurs propositions dûment consignées.

 

Sauver la face

Mais pourquoi réviser la constitution ? Que faut-il y changer ? Faut-il en faire un texte plus démocratique, ou moins démocratique ? Faut-il élargir les libertés, ou les restreindre ? Faut-il affirmer davantage la place de la religion, ou, au contraire, organiser la séparation du politique et du religieux ? Dans quelle direction aller ? Faut-il limiter le nombre de mandats présidentiels, ce qui serait absurde de la part du même président qui avait supprimé le verrou des deux mandats? Mystère.

Sollicité pour dissiper le brouillard qui entoure l’opération, le premier ministre Abdelmalek Sellal s’est contenté de dire que « le projet de révision de la Constitution est actuellement à l’étude. Il arrivera prochainement au Parlement ». La révision se fera « dans les tous prochains mois », a-t-il dit, ajoutant que le recours au référendum est possible si les amendements touchent les équilibres des pouvoirs. Autrement dit, M. Sellal ne sait pas quand aura lieu la révision de la constitution, ni sur quoi elle va porter, et il n’est pas non plus certain qu’elle aura lieu par référendum. En un mot comme en cent, il ne sait rien de plus qu’un modeste blogueur.

Le ministre de l’intérieur Daho Ould Kablia n’a guère été plus précis. Les grandes lignes de l’amendement seraient dégagées d’ici la fin de l’année, a-t-il dit, sans plus de précisions. Ce qui montre que lui non plus n’a pas de certitudes sur le contenu de l’amendement constitutionnel. Et qui prouve que MM. Ould Kablia et Sellal tentent de sauver la face, n’osant pas affirmer qu’ils sont dans le flou le plus complet. Ils ne sont ni dans la confidence, ni dans la décision.

Mais ceci ne signifie pas pour autant que tous ces dirigeants sont complètement out. Ils savent accéder aux postes, et s’y accrocher, par n’importe quel moyen. Car ils savent dire oui à une constitution dont ils ne connaissent pas le contenu. Dans quelques mois, ils animeront des meetings, interviendront à la télévision, écriront dans les journaux pour défendre cette constitution qui « tombe à point » car elle va « corriger les dysfonctionnements » de la constitution actuelle.

Mais comme nous sommes en Algérie, dans un pays où personne ne sait rien, ils ne savent pas que le premier dysfonctionnement du pays, c’est eux.

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1 commentaire

  1. Boof..! Pourquoi vous fatiguer, à vos noyer dans ces supputations, quand le premier citoyen lambda de la plèbe, comme le décrit un grand politologue algérien, peut vous restituer la cartographie politique du pays. Allez siroter un thé vert à la menthe dans un petit café de la casbah ou à l avenue de la marine à Alger et vous aurez toutes les explications sur les intentions du nouvel califat. Pérennisez le pouvoir, dilapidez la manne pétrolière, cooptation et clanisme, après-nous le déluge! Seront les mots-clefs.
    Au fait, les députés ont voté après un débat houleux l´instauration de la monarchie en Algérie!

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