Débats, polémiques et contre-feux

De la peine de mort à la situation dans le sud du pays, l’Algérie est agitée de débats. Un bouillonnement inhabituel.

Par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 21 mars 2013)

De grands débats existentiels agitent l’Algérie depuis une semaine. Dans un pays où le pouvoir veut tout contrôler, en verrouillant là où il peut le faire, la société a pris son autonomie, pour se retrouver brutalement face à ses problèmes. A défaut de solutions, qu’elle ne peut imposer, elle se contente de débats, plus souvent de polémiques qui occupent médias et réseaux sociaux.

L’actualité dramatique, avec de terribles faits divers survenus à Constantine et à Sebdou, près de Tlemcen, a imposé le plus terrible débat, celui de la peine de mort, dans lequel tout le monde s’est engouffré avec une légèreté déconcertante. Faut-il rétablir la peine de mort ? Faut-il, pour être précis, suspendre le moratoire sur son application, observé de fait depuis bientôt deux décennies ? Ou bien faut-il donner à la foule la possibilité de lyncher certains criminels, dans l’espoir que cela absorbe, au moins partiellement, la colère qui gronde dans la société? Un sujet terrible dans lequel le ministre des affaires religieuses lui-même s’est laissé entrainer, en prônant l’application du « kassas », la loi du talion.

Un autre débat s’est imposé, de manière concomitante, sur l’émergence de cette violence inouïe envers les enfants, et sur ces dérives sexuelles dont s’alimentent des journaux célèbres. Ces phénomènes font-il partie d’une pratique courante en Algérie, jusque-là occultés par un mélange de pudeur, d’omerta, et d’absence de médias « spécialisés » ? Sont-ils, à contrario, révélés brutalement par des médias qui ont découvert le filon ? Ou bien s’agit-il d’un phénomène nouveau, « étranger à nos coutumes », selon l’expression consacrée, une sorte de produit d’une modernité mal assumée, de bouleversements sociaux imposés l’explosion de la société traditionnelle?

Sur les réseaux sociaux, le débat fait rage, et les points de vue contradictoires s’affrontent. Entre les tenants d’une violence qui serait génétique, ceux qui l’imputent à la nature des rapports sociaux, à l’histoire, à la nature du pouvoir, et ceux qui croient voir en elle le résultat d’une absence de l’autorité et de la faiblesse de l’Etat, l’éventail des réponses est très large. On notera tout de même que les partisans de la manière forte eux-mêmes se divisent en plusieurs courants. Il y a ceux qui imputent l’expansion de la violence à une démocratie mal comprise, à l’abandon des préceptes divins, ou encore à une imitation d’un occident permissif et libertaire, trop tolérant envers les déviations de toutes sortes.

Ce débat n’était pas épuisé que surgissait un autre, lui aussi imposé par l’actualité : la grande révolte des chômeurs du sud. Depuis que la malheureuse formule de « chirdhima » (groupuscule) a été lancée pour tenter de discréditer les activistes des grandes villes du sud, l’Algérie branchée a découvert une nouvelle star, Tahar Belabbès, brillant orateur, activiste hors pair, qui a réussi un véritable exploit en organisant une grande manifestation à Ouargla, une ville réputée difficile du fait du nombre de casernes, de commissariats et de brigades de gendarmerie qu’elle héberge. Dans ce milieu hostile, où vivre est pénible, mobiliser relève d’un pur défi, que ce jeune homme au visage déterminé à réussi à relever brillamment, réussissant une manifestation étonnante de discipline et de maturité.

Mais qui est ce Tahar Belabbès ? Que représente-t-il ? Ne dit-on pas qu’il a fricoté avec des gens peu recommandables, comme le fameux Bencheb, celui qui a mené l’assaut contre le centre gazier de Tinguentourine ? Comment réussit-il à mobiliser aussi facilement, lui qui est constamment interpellé dans des affaires de justice ? Et puis, est-ce un élément dangereux, comme tentait de le présenter la presse proche du pouvoir dans un premier temps, ou bien est-ce un militant mûr, réfléchi, conscient des enjeux politiques, comme a tenté de le présenter la même presse après le succès de la marche de Ouargla ?

Le revirement des médias publics et parapublics a aussitôt déclenché une autre polémique. Quel comportement doivent avoir les contestataires algériens face au pouvoir ? Doivent-ils se limiter aux actions pacifiques, légales, quitte à se retrouver totalement impuissant face à la machine d’un pouvoir insensible à toute démarche autre que la force ? Ou bien faut-il imposer le rapport de forces, comme l’ont fait les chômeurs de Ouargla, quitte à faire de la surenchère, et à laisser la porte ouverte à certaines dérives ? Après tout, si les chômeurs de Ouargla n’avaient pas organisé leur marche, s’ils n’avaient pas imposé leur présence de manière éclatante, le premier ministre Abdelmalek Sellal ne serait pas allé à Bechar où il a fini par reconnaitre le bien-fondé de leur protestation et la légitimité des revendications des chômeurs.

En une semaine, donc, l’Algérie a changé, pour s’ouvrir aux débats, qui squattent désormais l’espace public, occupent les réseaux sociaux et une bonne partie de la presse. Les débats sont tellement importants, les échanges tellement vifs, qu’ils ont fini par occulter une autre question, secondaire, faut-il en convenir : on ne sait toujours pas s’il faut- dire « chakiber une entreprise », ou chakiber tout court, le verbe étant intransitif ?

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