Manifestations spontanées pour un quatrième mandat

 Le troisième mandat de M. Abdelaziz Bouteflika se termine dans un climat difficile. Cela n’empêche pas le chef de l’Etat de proposer de rempiler pour un quatrième mandat. Il en fixe les règles et les conditions.

Par Abed Charef

(lanation.info, 27 mars 2013)

Le miracle n’a pas eu lieu. Le peuple n’est pas sorti dans la rue, dans des manifestations spontanées, pour exiger de M. Abdelaziz Bouteflika qu’il se maintienne à la barre. Il n’a pas non plus manifesté pour demander le départ du chef de l’Etat, il faut le reconnaître. Non, le peuple est resté tranquillement chez lui, indifférent à ces bruits de sérail. Ces informations codées, émises par des initiés, et destinées à un peuple d’initiés, en vue d’aller à des négociations dont seuls quelques décideurs du cœur du pouvoir connaissent le sens, n’ont pas soulevé les foules, ni l’enthousiasme de la rue.

Non, le peuple a accueilli avec un peu de curiosité, de l’humour parfois, ces offres de M. Bouteflika destinées à le maintenir au pouvoir pour un nouveau mandat, en contrepartie de quelques concessions. Mais sans plus. Car le peuple est ailleurs. Il est lassé, fatigué, désabusé, indifférent à ce qui se passe là-haut. Le peuple se bat parfois, dans des cercles très limités, dans des espaces de plus en plus étroits, pour survivre, pour exister, pour préserver un minimum vital qui lui permette de respirer. C’est suffisant pour l’occuper, et lui épargner de longs débats sur des questions aussi complexes que ces déclarations d’un proche du chef de l’Etat, faites sous sceau de l’anonymat, pour envoyer des messages codés à des destinataires inconnus.

Que peut inspirer au peuple le fait que M. Bouteflika affirme aujourd’hui, après bientôt quinze ans de pouvoir, que les ministres ne lui donnent pas satisfaction ? Il les a nommés, il les a maintenus, il les a choyés, il les a placés au-dessus du peuple, il leur a offert des puits de pétrole à piller et des banques à prendre, pour finalement dire, au bout du parcours, qu’ils ne sont pas bons ! Qu’est-ce que le peuple peut faire dans tout ça ? Ce ne sont pas ses ministres, le peuple ne les a pas choisis, il ne peut pas les sanctionner. C’est donc un sujet qui ne peut pas intéresser le peuple.

De même, quel intérêt peut présenter pour un commerçant d’El-Eulma, un fellah de Aïn-defla ou un trabendiste de Tébessa, quel intérêt peut présenter le fait que M. Bouteflika propose un amendement de la constitution pour créer le poste de vice-président ? C’est, visiblement, un discours incompréhensible pour un Algérien. Il s’agit de quelque chose de totalement déconnecté des préoccupations des uns et des autres, quelque chose que seuls peuvent comprendre les initiés.

Et que dit M. Bouteflika à ses initiés? D’abord, qu’il n’est pas particulièrement attaché à un quatrième mandat. Sauf si le peuple et les intérêts de la nation exigent qu’il reste. Dans ce cas, il ne peut pas dérober. Mais comme, en Algérie, le peuple n’existe pas, ce sont ceux qui décident à la place du peuple qui auront, en fin de compte, le dernier mot. Quant aux intérêts de la nation, c’est M. Bouteflika lui-même qui les définit, et décide dans quelle direction ils lui commandent d’agir. Du coup, la situation se trouve totalement inversé : on peut aller à un quatrième mandat. C’est l’hypothèse de travail sur laquelle repose le message de M. Bouteflika.

Ensuite, le chef de l’Etat affirme que les ministres ne lui donnent pas satisfaction. Il est prêt donc à s’en passer, ou à les sacrifier. Cela fait partie du marché : je rempile, et je vous offre le gouvernement. Vous pouvez en choisir les membres, cela n’a aucune importance.

Le chef de l’Etat veut même aller plus loin dans les concessions. Il est prêt à accepter un amendement de la constitution, dans lequel serait introduit le poste de vice-président, alors que jusque-là, il s’était toujours opposé à cette idée. Pour lui, un vice-président est un homme encombrant, qui va tôt ou tard tenter de le pousser dehors pour prendre la place. Mais aujourd’hui, M. Bouteflika considère qu’il peut aller à cette éventualité, car la donne a changé.

C’est peut-être la grande nouveauté : la donne a tellement changé que la situation est aujourd’hui plutôt défavorable à M. Bouteflika. Deux éléments ont contribué cette évolution. D’un côté, le « printemps arabe » a montré que les sociétés, qu’on pensait disposées à tout accepter, étaient en réalité prêtes à s’enflammer, et ne cherchaient que le prétexte. Les pays qui ont précisément subi la tempête de plein fouet étaient précisément ceux dont le pouvoir était inamovible, au point de devenir héréditaire : Tunisie, Egypte, Libye, Syrie.

D’un autre côté, le climat politique et psychologique actuel, en Algérie, ne permet pas au président Bouteflika de briguer un quatrième mandat. Il y a trop de cadavres dans les placards, trop de casseroles, pour envisager de maintenir M. Bouteflika au pouvoir dans les circonstances actuelles. Ce serait ressenti comme une provocation, un affront, face à une population écrasée, mais jamais résignée. Il y a trop de risques. Et M. Bouteflika en saisit pleinement le poids. Ce qui l’oblige à envisager un départ. Sauf si le peuple réclame son maintien, par de grandioses manifestations spontanées, une grande spécialité algérienne.

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