La nouvelle constitution prend forme

 Un vice-président à l’Américaine, et un conseil constitutionnel de type suisse. La nouvelle constitution introduira de grandes nouveautés. On verra, plus tard, à quoi elles vont servir.

Par Abed Charef (lanation.info, 24 avril 2013)

 

Les contours de la nouvelle constitution se dessinent. Par petites touches. Avec, jusque-là, deux grandes orientations qui se dégagent. Elles concernent le poste de vice-président, et la place du conseil constitutionnel dans la nouvelle architecture constitutionnelle du pays. Accessoirement, un forcing est lancé pour tenter d’imposer d’autres thèmes, mais pour l’heure, il ne semble pas que ce soit acquis.

Comment sont apparus et se sont imposés ces thèmes qui vont dominer l’amendement de la constitution? En réalité, il n’y a guère de secret. Il suffit de lire ce qui a été écrit, fait, ou dit, par des personnes proches du pouvoir ou agissant en son nom. Des responsables parlant publiquement ou de manière anonyme, qui ont progressivement préparé le terrain, avec pour objectif ultime de préparer le terrain au maintien de M. Abdelaziz Bouteflika au pouvoir, dans le cadre d’une nouvelle constitution taillée sur mesure pour encadre son quatrième mandat.

Le processus avait été lancé par ce fameux haut responsable à la présidence de la république, proche de M. Bouteflika, qui avait défini le nouveau deal qui permettrait au chef de l’Etat de rester à son poste : en contrepartie du quatrième mandat, il est prêt à faire une concession, et à accepter la nomination d’un vice-président, alors qu’il s’était, jusque-là, opposé à cette éventualité.

Depuis, les contours du nouveau poste de vice-président se sont précisés. Les intervenants dans le débat, appartenant tous à la périphérie du pouvoir, en ont balisé le terrain. Le vice-président doit avoir de vrais pouvoirs. Il doit éventuellement être élu avec le président de la république, dans le cadre d’un « ticket », à l’américaine, pour bénéficier d’une véritable légitimité dans le cas où il serait amené à succéder au chef de l’Etat. A l’inverse, certains estiment qu’il doit être nommé par le chef de l’Etat lui-même, à qui il devrait son poste, ce qui garantirait un minimum de fidélité, même si, en politique, on sait ce que la fidélité veut dire.

A travers cette polémique, se négocie en fait la manière dont M. Bouteflika sera encadré durant son quatrième mandat, s’il arrive à conserver son poste. Sera-t-il un président conservant tous les pouvoirs que lui confère la contestation actuelle, ou bien sera-t-il un président honorifique, qui va transférer les prérogatives concernant la gestion du pays au vice-président ? La question n’est pas tranchée, alors qu’elle est centrale dans la situation actuelle du pays.

D’un côté, le pays est paralysé. Il a besoin d’une gestion dynamique, d’une présente forte du président et du gouvernement pour pousser les choses vers l’avant, à un moment où le président Bouteflika constitue un élément de blocage central empêchant de faire quoi que ce soit. Si M. Bouteflika conserve ses pouvoirs actuels, nommer un vice-président ne sert à rien. Le blocage persistera. Mais s’il transfère ses pouvoirs au vice-président, celui-ci risque de se rendre compte très rapidement que la condition première à toute nouvelle politique, c’est précisément le départ du chef de l’Etat. Equation insoluble.

Sur le même sujet, le président Bouteflika a fait une expérience inverse lors de l’amendement précédent de la constitution. Il avait dépouillé le chef du gouvernement de tout pouvoir, pour le transformer en premier ministre, une sorte de haut fonctionnaire chargé d’organiser les réunions du gouvernement. L’exécutif n’est d’ailleurs plus responsable devant l’Assemblée Nationale et le sénat. Il n’est pas tenu de faire avaliser son programme par le parlement. Tous les pouvoirs, ceux du chef du gouvernement et ceux du parlement, ont été transférés entre les mains du chef de l’Etat, qui décide de tout. Mais qui, finalement, ne décide de rien.

C’est donc ce marchandage qui constituera l’enjeu principal autour des amendements de la constitution. Pour l’habiller, un deal sera proposé aux Algériens. Une coquetterie dont ils ne savent que faire. Il sera en effet proposé au peuple une « ouverture démocratique », par le biais de l’élargissement de la saisine du conseil constitutionnel. Dans la constitution actuelle, la saisine est limitée, principalement au chef de l’Etat et aux présidents des deux chambres du parlement. A l’avenir, les parlementaires, ainsi que les citoyens, à travers des pétitions réunissant un certain nombre de signatures, pourraient également s’adresser au conseil constitutionnel. On ne sait si on accordera aux citoyens la possibilité de demander un référendum, comme en Suisse. Toujours dans le même chapitre, l’avis du conseil constitutionnel pourrait devenir systématique pour les lois, dont l’application sera alors liée à leur validation par le conseil. Ce serait, dit-on, une manière de garantir une cohérence des textes juridiques.

Il ne reste plus à M. Belaïz, chargé de vendre cette idée, qu’à convaincre les Algériens que le conseil constitutionnel sert à quelque chose, dans le pays où la constitution elle-même ne sert à rien, si ce n’est à cautionner le maintien au pouvoir de ceux qui ont la force d’y accéder.

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Le conseil constitutionnel, précieux et inutile

 L’Algérie a organisé un débat sur le rôle du conseil constitutionnel. Même elle n’a ni conseil, ni constitution.

Par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 25 avril 2013)

 

Le débat fait rage. Faut-il élargir la possibilité de saisine du conseil constitutionnel ? Faut-il ouvrir cette possibilité aux citoyens, ou bien la limiter aux seuls parlementaires ? Faut-il offrir aux membres du gouvernement la possibilité de s’adresser au conseil, alors que leur qualité de membres de l’exécutif leur donne déjà la possibilité de proposer des lois ? Et les élus locaux, n’ont-ils pas, eux aussi, le droit d’accéder à ce privilège de recourir à cette institution qui dit le droit ?

Le président du conseil constitutionnel, M. Tayeb Belaïz, a organisé un débat sur la question. Il a invité d’éminents spécialistes, parmi lesquels un célèbre parlementaire français. Juristes de différentes écoles se sont alors affrontés, en des joutes mémorables qui marqueront les annales du droit en Algérie. Ah ! que de belles phrases ont été prononcées, que de professions de foi ont été proclamées, entre personnes appartenant à un monde unique, celui  des juristes de première catégorie, ceux qui analysent les pouvoirs, leurs relations, leur fonctionnement et l’art d’organiser cet équilibre subtil qui évite la primauté d’un pouvoir sur les autres.

Bien sûr, les avis ont divergé. Il y eut de belles oppositions entre ceux qui, inquiets de voir l’exécutif écraser les autres pouvoirs, ont tenté de limiter à un strict minimum les possibilités qu’il a d’interférer  dans le travail du conseil constitutionnel, et ceux, soucieux d’assurer le fonctionnement normal des institutions, redoutaient l’émergence d’un « pouvoir des juges » susceptible de paralyser l’Etat. Voyez l’Egypte, voyez le Pakistan. En Egypte, la primauté des juges a paralysé l’action du président Mohamed Morsi. Des juges nommés par l’ancien pouvoir, auquel ils sont restés fidèles, dit-on, se sont transformés en noyau central de l’opposition. Au Pakistan c’est un conflit avec les juges qui a précipité la chute de l’ancien président, le général Pérez Musharaf, et c’est toujours une action engagée contre lui par les juges qui l’empêche de se présenter aujourd’hui aux législatives et menace  de le mener en prison.

Et puis, M. Belaïz lui-même l’a reconnu : élargir la possibilité de saisir le conseil constitutionnel est une revendication démocratique. Elle est tout à fait dans l’air du temps. Elle s’inscrit dans le sens de l’histoire. Les démocraties modernes ne se limitent plus au seul vote et à l’existence de partis, elle comprend également des concepts nouveaux, comme la participation citoyenne, qui implique des mécanismes modernes,  parmi lesquels des actions comme la proposition de loi de la part des élus et des citoyens, la possibilité de saisir le conseil constitutionnel, l’organisation de référendums locaux, etc. Ce sont des pratiques qui ont d’ailleurs tendance à se généraliser dans les pays dotés de systèmes politiques modernes, et la démocratie doit évoluer dans ce sens, malgré les dérives. Ce n’est pas parce que quelques états américains, par exemple, ont légalisé la consommation du cannabis lors de référendums locaux qu’il faut renier cette formule.

Bref, l’Algérie avance, l’Algérie débat. Avec la révision de la constitution, elle redécouvre les vertus du débat contradictoire, ce débat d’idées que les Algériens louent et revendiquent tant qu’ils sont dans l’opposition, et qu’ils renient aussitôt qu’ils arrivent au pouvoir. L’Algérie débat du rôle du conseil constitutionnel et de sa place dans l’édifice institutionnel. Malgré quelques lacunes, qu’il faut tout de même signaler.

L’Algérie n’a pas de constitution. La constitution algérienne est un texte que le président de la république change quand il en a envie, comme il a en a envie, selon ses intérêts du moment.

L’Algérie n’a pas de conseil constitutionnel. Le président de la république y a nommé un proche, qui a succédé à un autre proche. Ce conseil n’a jamais émis un avis qui contredise en, quoi que ce soit, le pouvoir, y compris quand il s’agissait de textes absurdes.

L’Algérie fonctionne en dehors de la constitution. Le monde entier sait qu’en Algérie, le pouvoir n’est pas là où le prévoit la constitution, mais entre les mains des fameux « décideurs ». Ce concept même de « décideurs », qui n’existe nulle part au monde ailleurs qu’en Algérie, montre bien que la constitution est juste une coquetterie destinée à habiller le réel.

L’Algérie ne débat pas. Elle organise des shows pour vendre une idée. Si M. Belaïz était un homme dé débat, on l’aurait su depuis longtemps.

L’Algérie ne peut pas organiser un équilibre des pouvoirs, parce qu’il n’y a pas des pouvoirs, mais un seul. Il est l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Il fait les lois, les fait voter, et les valide. Personne ne soupçonne le parlement algérien d’être un vrai pouvoir.

Enfin, l’Algérie n’a aucune crainte de tomber sous la coupe d’un pouvoir des juges, car elle n’a pas de justice. Un homme peut en témoigner : Chakib Khelil.

Le prix du changement

Certains pays arabes ont subi une violence inouïe. Faut-il y voir la main de l’étranger, ou est-ce tout simplement le prix de la modernisation de la société ?

Abed Charef

Quels sont les pays arabes qui ont le plus souffert de guerres civiles ? L’Irak, la Syrie, la Libye, le Yémen, l’Algérie et, on l’oublie trop souvent, la Palestine, encore divisée entre Fatah et Hamas. Qu’avaient de commun ces pays ? Ils ont, à un moment de leur histoire, fait partie d’une organisation qui s’appelait « le Front du refus », une alliance qui s’était opposée au processus de pays au Proche-Orient mis en place au lendemain des accords de Camp David.
Y a-t-il une relation de cause à effet entre cette appartenance au « front du refus » et les guerres subies, sous une forme ou une autre ? Ou est-ce une simple manière de succomber à la théorie du complot, pour imputer à d’autres les échecs de ces pays ? N’y a-t-il pas, dans la manière dont ces pays, les plus prometteurs, à l’exception du Yémen, les plus modernes, ceux qui étaient portés par l’idéologie la plus avancée, n’y a-t-il pas, dans leurs échecs et dans les guerres qu’ils ont été amenés à subir, une part de revanche, une sorte de facture qu’il fallait payer coûte que coûte pour avoir osé défier l’ordre impérial ?
L’histoire de ces pays révèle quelques vérités troublantes. Ces pays ne sont pas les plus riches, ni les plus pauvres. La Syrie et le Yémen n’ont pas d’hydrocarbures, mais l’Irak et l’Algérie avaient des ressources financières pour réussir leur décollage économique. En outre, des pays moins riches ont évité la guerre civile, tout comme les pays les plus riches, qui ont utilisé leur manne financière pour échapper à l’instabilité. Des pays plus fragiles, comme la Jordanie, ont été épargnés.
Ce n’est pas non plus leur seul régime politique qui est en cause. Autrement, des pays comme l’Arabie saoudite, totalement verrouillé, n’a pratiquement pas été touché par la violence. Seul le Soudan constitue, à contrario, un contre-exemple, car ce pays n’a pas fait preuve de véritable velléité d’opposant à l’empire, mais il a été contraint au morcellement. Au final, donc, peu de choses relient ces pays, à l’exception de l’idéologie qu’ils ont prônée à un moment de leur histoire.
Faut-il en conclure qu’une main puissante, moins visible en Algérie, mais évidente en Irak et en Palestine, plus subtile au Yémen et Syrie, a organisé ce chaos dans un certain nombre de pays, pour les punir de leur passé, et écraser chez eux, et pour toujours, de toute velléité de résistance? Peut-être.
Mais aussi puissante soit cette main, elle ne peut agir que sur un terrain favorable, selon la fameuse théorie de Malek Bennabi, qui voudrait que seuls les peuples colonisables soient colonisés. Deux facteurs peuvent également expliquer la fragilité de ces pays. Le premier concerne la nature de leur système politique. Avec des pouvoirs autoritaires, fermés sur la société, incapables de supporter ou d’assumer la contradiction, ils ne peuvent fonctionner que de manière hermétique. La moindre faille constitue une menace très dangereuse.
Ce sont des systèmes évidemment inadaptés au monde moderne. Ils pouvaient survivre quand chaque pays fonctionnait avec une chaine de télévision, et aucun moyen d’accès à ce que qui se passait ailleurs dans le monde. Mais avec l’explosion de la communication moderne, ils ne savent plus comment évoluer. Les dirigeants en place adoptent une attitude pathétique : dans leur discours, ils évoquent souvent, comme en Algérie, ce monde nouveau qui est en train de naitre, et dans lequel chaque citoyen consomme et produit de l’information en même temps ; mais dans les faits, comme cela se passe encore une fois en Algérie, ils gèrent à la manière soviétique, avec une absurde volonté de tout contrôler, et d’interdire ce qu’ils ne peuvent contrôler. Leur rêve, c’est la Corée du Nord : eux seuls devraient avoir le droit de parler au peuple, lequel doit se contenter d’obeir.

Une mutation inévitable
Une dernière explication, plus optimiste, de ce vent de violence qui a ravagé un certain nombre de pays arabes et pas les autres, serait d’ordre sociologique. Les pays qui ont connu le désordre sont en fait sociologiquement les plus avancés, ceux dont les sociétés ont le plus évolué. Sans aller jusqu’à créer une nouvelle société, moderne, libre, basée sur la citoyenneté, ces pays ont subi de profonds bouleversements, qui ont largement entamé les anciennes valeurs, avec des régimes qui se voulaient « révolutionnaires » et poussaient visiblement vers l’émergence d’un nouvel ordre de valeurs. Ils voulaient en fait remplacer d’anciennes valeurs par de nouvelles, mais les pesanteurs sociales les ont rattrapés, parce qu’ils ont probablement sous-estimé le poids de la religion, qui a brutalement refait surface, et servi de prétexte ou d’argument pour refuser un ordre nouveau.
Dans cet ordre d’idées, les pays qui ont subi la violence étaient en avance sur les autres, qui seront contraints, tôt ou tard, d’engager les mutations nécessaires. Il semble en effet difficile d’envisager que les pays, jusqu’ici épargnés, pays puissent se maintenir en l’état sur les décennies, voire les siècles à venir, avec des règles sociales aussi absurdes que l’interdiction faite aux femmes de conduire ou de voyager. Ils sont condamnés à engager les changements nécessaires. Sauront-ils s’y engager en douceur, en prenant le temps, comme tente de le faire le Maroc, ou bien vont-ils s’accrocher à un monde dépassé, pour être un jour balayé par un vent de violence ? Autrement dit, sauront-ils mener les réformes nécessaires, ou bien seront-ils eux aussi emportés par de nouvelles révolutions ?
Le pire, ce serait cependant de tout rater. De subir la violence sans changement. De payer la facture sans rien obtenir en contrepartie. Comme tentent de le faire certains pays, dont l’Algérie, qui a subi la vague de violence la plus meurtrière, après l’Irak, mais qui garde l’illusion qu’il est encore possible de faire comme avant.

Solide alliance entre bureaucratie et corruption

La gestion bureaucratique, c’est tout un art. M. Benmiradi en offre un brillant exemple. En voulant résoudre un problème, il le complique, et crée des mécanismes générateurs de corruption.

 

Par Abed Charef (lanation.info, 17 avril 2013))

 

M. Mohamed Benmiradi, vous connaissez ? Ancien haut fonctionnaire promu ministre, l’homme a réussi de nombreux exploits dans sa carrière. Toute son œuvre se résume en un point : ne rien faire. Ne rien réaliser. Ne jamais avancer. Maintenir les choses en l’état. Préserver le statuquo. Multiplier les procédures impossibles à démêler, mettre en place des règles impossibles à franchir. Pour, au bout du compte, amener les membres du gouvernement à perdre leur temps et leur énergie à contourner des règles absurdes mises en place par le gouvernement lui-même.

M. Benmiradi avait été ministre de l’industrie dans le gouvernement de M. Ahmed Ouyahia. Il a négocié pendant des années le projet d’implantation d’une usine automobile en Algérie. Quand il a entamé les négociations, l’Algérie importait autour de 200.000 véhicules par an. Quand il a quitté le ministère, l’Algérie en importait plus de 550.000. Mais M. Benmiradi n’a pas réussi à faire aboutir le projet.

Il avait voulu pousser ses partenaires de Renault à aller vers la zone industrielle de Bellara, près de Jijel. Ni sécurité, ni main d’œuvre qualifiée, ni infrastructures commerciales, ni environnement. Renault avait décliné l’offre. Après des mois et moi de négociations et d’hésitations, et lorsque toutes les régions du pays furent passées en revue, le premier ministre Ahmed Ouyahia, excédé, et peu convaincu par la viabilité du projet, mettait lui-même en doute le sérieux des négociations. « Il parait » qu’un projet est en en cours de négociations, déclarait en mai 2012 M. Ouyahia, pourtant peu habitué aux dérapages verbaux et aux déclarations irréfléchies.

Mais M. Benmiradi ne tenait guère compte de ce genre de propos. Et c’est ainsi qu’en septembre 2013, maintenu dans le gouvernement de M. Abdelmalek Sellal, il héritait d’un autre secteur, celui du tourisme. Allait-il changer de méthode ? Non. Il maintenait vaille que vaille une démarche qui lui a permis d’exister. Au début de l’année, au lendemain de la prise d’otage de Tiguentourine, M. Benmiradi faisait une déclaration fracassante. L’Algérie dispose d’un atout fabuleux, sur lequel elle doit miser : le tourisme saharien, disait-il. Et au moment où des agences de voyages se plaignaient d’instructions très officielles les invitant à éviter les circuits sahariens pour les ressortissants étrangers, il affirmait que ce qui s’était passé à In Amenas n’avait pas d’impact sur le tourisme !

Aujourd’hui, M. Benmiradi se retrouve dans son élément. Il nage dans un univers bureaucratique qui a totalement paralysé le secteur. Et il promet de dénouer la crise. Que dit-il ? D’abord, que le secteur du tourisme est complètement gelé. Que sur 205 zones d’extension touristiques, les fameuses ZET en dehors desquelles le tourisme serait interdit, seules 22 sont à jour sur le plan réglementaire.

M. Benmiradi explique comment on en est arrivé là. D’abord, il y a la loi, qui institue les fameux PDAU (plans d’aménagement urbain) et POS (plan d’occupation des sols). Une sorte de carte grise des terrains à construire. Sans eux, impossible de lancer le moindre projet. Dans ces périmètres, ont été prévues des zones touristiques. Mais la loi prévoit que l’aménagement de la ZET soit à la charge de l’Etat, qui doit préparer le terrain, l’aménager, pour ensuite le vendre ou le confier à des entreprises.

Mais l’Etat n’arrive pas à aménager ces ZET. Pas de temps, pas d’argent, pas d’entreprises pour le faire, pas de bureaux d’études, tout manque. Les appels d’offres sont infructueux, les offres non satisfaisantes, et les terrains restent en friche, pendant que des investisseurs attendent. Evidemment, les plus puissants, les mieux introduits, et ceux qui savent « huiler les mécanismes » réussissent à contourner ces obstacles. La loi n’est pas faite pour bloquer les amis.

Quant aux autres, ils attendent que M. Benmiradi réussisse à dépasser cette absurdité juridique mise en place par l’administration. Comment va faire M. Benmiradi ? Changer la loi ? Non, c’est trop compliqué. Il va publier une circulaire, qui permet, sur la base de simples esquisses, de donner les terrains aux investisseurs. Ceux-ci vont réaliser les travaux d’aménagement nécessaires, et seront ensuite remboursés par l’Etat.

Pour ceux qui connaissent les rouages de l’administration, et savent comment ça se passe, inutile de faire un dessin : le terrain étant cédé à un prix dérisoire, le bénéficiaire pourra présenter une facture qui lui permettra à la fois de payer le terrain, de couvrir les travaux et de faire des bénéfices. Ce qui montre le talent de la bureaucratie à générer la corruption, et à créer des situations encore plus compliquées, en essayant de simplifier. Car M. Benmiradi va, par le biais d’une circulaire, un texte qui n’a pas de valeur juridique, contourner la loi. Il créera des situations inextricables. Car en cas de contentieux, comment fera la juge ? Va-t-il respecter la primauté de la loi, ou bien va-t-il faire prévaloir un texte sans valeur juridique ? M. Benmiradi lui-même ne pourra répondre à cette question.

Mauvaise gestion et non gestion

Kadhadi, Ben Ali, Moubarak. Aveuglés par le pouvoir, ils n’avaient pas vu le décalage entre eux et leurs pays. Le même décalage existe aujourd’hui en Algérie.

Par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 11 avril 2013)

L’image avait frappé les Algériens, qui en avaient retenu cette formule devenue célèbre : « zenga zenga, dar dar ». C’était Mouammar Kadhafi, sur la muraille d’une forteresse, s’adressant à ses supporters, et menaçant de poursuivre ses opposants, de les pourchasser maison par maison, ruelle par ruelle, jusqu’à les éliminer tous, alors que la révolte grondait dans les rues de Benghazi et s’étendait inexorablement vers toutes les régions du pays. L’homme pensait qu’il lui était encore possible de leur faire la guerre, de livrer bataille, une guerre dans laquelle le courage et la détermination finiraient par avoir raison. Il voulait en découdre, montrer qu’il était porteur de valeurs de sacrifices et de résistance, qu’il était le véritable héritier de Omar El-Mokhtar.

Aux yeux de Kadhafi, les autres, les opposants, les rebelles, ceux qui contestaient son pouvoir, et qui devaient devenir plus tard des « thouar », des révolutionnaires, portés par l’aviation de l’OTAN jusqu’à Tripoli, étaient des traitres, des vendus. Ils constituaient des bandes de déviants manipulés par quelque force occulte, à la solde de l’étranger. Kadhafi pensait être le seul à détenir la légitimité, pour diriger le pays.

Kadhafi est mort, un autre régime s’est mis en place, avec la bénédiction de l’Amérique et de l’Europe. Mais le discours de Kadhafi, ce jour-là, a montré à quel point le dirigeant libyen était en décalage avec le monde moderne, avec la Libye, avec la société libyenne et le peuple libyen. Il a montré à quel point un dirigeant, coupé du réel, vivant dans un monde virtuel qu’il s’était inventé, pouvait dériver, pour atteindre une sorte de folie du pouvoir, et se créer un monde dans lequel seule sa pensée était juste.

La crise libyenne avait montré à quel point la manière de Kadhafi de gérer la Libye était archaïque, anachronique, dépassée. C’était si évident que nombre de proches du dirigeant libyen avaient fini par claquer la porte, excédés par les frasques de leur chef. D’autres avaient discrètement pris leurs distances, ses anciens compagnons l’avaient abandonné, l’un après l’autre, certains passant à l’opposition pendant que d’autres se contentaient, impuissants, de mesurer l’ampleur du désastre, sans pouvoir y remédier.

Mais le retrait de ces hommes n’avait pas laissé place au vide. Une autre cour avait émergé, de nouveaux cercles, composés d’hommes appartenant à la nouvelle génération, gravitant autour des enfants de Kadhafi, avaient pris le relais. Branchés sur l’argent et les affaires, plutôt que sur la politique et le pouvoir, les nouveaux arrivants se sont enrichis, sans se soucier de la dérive institutionnelle et morale de leur pays. Et, au bout du compte, Kadhafi s’est retrouvé à la tête d’un pouvoir fou, dirigeant une armée virtuelle, avec des coquilles vides à la place des institutions.

Kadhafi a passé quarante ans à acheter du matériel militaire. Au moment décisif, son armée a été incapable de le sauver. Elle ne l’a même pas renversé, ce qui aurait permis de préserver la stabilité et la sécurité, pour amorcer le changement de manière ordonnée. L’échec de Kadhafi était total: il n’avait même pas d’armée. Ses services spéciaux, accusés de mener des attentats partout dans le monde, n’étaient même pas capables de gérer un petit groupe de jeunes manifestants.

Les illusions de Ben Ali

Zine El-Abidine Ben Ali a vécu la même illusion. Il pensait diriger un pays moderne, branché sur l’Occident, prêt à entrer dans la compétition internationale malgré ses maigres atouts. Il avait même réussi à vendre cette illusion aux Occidentaux, qui trouvaient que Ben Ali avait réussi la modernisation de son pays, ce qui justifiait qu’on ferme les yeux sur les violations des Droits de l’Homme. Mais du jour au lendemain, Ben Ali a découvert l’autre Tunisie, celle avec laquelle il avait rompu depuis longtemps, et qui avait, elle aussi, rompu avec lui. Il cohabitait avec les Tunisiens mais ne les connaissait pas. Comme Kadhafi dirigeait la Libye sans en connaitre ni sentir les mutations sociales, politiques, générationnelles et culturelles.

L’Algérie avait subi un décalage similaire dans les années 1980. Ce fut octobre 1988. Elle a ensuite tenté de mettre en adéquation son système politique et économique avec l’évolution de la société, d’une part, et avec l’évolution du monde, d’autre part. Elle semblait avoir compris que le mur de Berlin était tombée, qu’un monde nouveau allait émerger, dans lequel de nouveaux acteurs allaient surgir, notamment les Droits de l’Homme et les moyens de communication moderne.

L’Algérie a fait quelques pas, avant de s’enfoncer de nouveau. Depuis, elle est a tenté de revenir sur les avancées de cette époque. L’embellie financière a achevé la dérive : l’Algérie s’est progressivement installée dans un monde virtuel, sans se rendre compte du décalage général qui touche tous les secteurs : elle ne se rend plus compte que son argent ne produit plus de richesses, que ses ministères ne font plus l’Etat, que le pouvoir n’est plus en mesure d’imposer son autorité, que les services de sécurité ne sont plus capables d’assurer la sécurité, que la justice ne rend plus la justice, et que les structures chargées de lutter contre la corruption ne sont plus en mesure de remplir leur mission.

Mauvaise gestion et non gestion

Il ne s’agit pas de mettre en cause un homme incompétent, la défaillance d’un dirigeant, ou une absence quelconque d’un responsable. Il ne s’agit même pas de de se demander si un homme diminué physiquement peut diriger un pays dont la société est aussi dynamique. Non, il s’agit de se rendre compte que l’Algérie évolue dans un environnement pour lequel elle n’est plus adaptée. Elle se demande encore comment une facture de téléphone n’arrive pas à l’usager alors que celui-ci dispose de l’internet. Elle continue à affirmer que ses forces armées n’interviendront jamais au Mali au moment où des troupes tchadiennes, sous commandement français, appuyées par des avions français et guidés par des drones américains, survolent la frontière algéro-malienne. L’Algérie continue à former des walis alors que tous les pays qui ont réussi forment les élus. Elle continue à organiser de fausses élections alors que les pays sérieux trouvent que la démocratie n’est plus suffisante.

Ce qui inquiète, au bout du compte, ce n’est pas de se demander si M. Abdelaziz Bouteflika va faire un quatrième mandat. Ce qui inquiète, c’est que des Algériens puissent envisager cette idée. Ce qui inquiète aussi, c’est que des Algériens pensent que M. Bouteflika peut rester en poste, ou être remplacé par un autre président, qui va gérer le pays de la même manière, en s’appuyant sur les mêmes appareils, les mêmes partis, en organisant les mêmes débats sur la place du secteur privé dans l’économique algérienne. Enfin, ce qui inquiète, c’est qu’on continue de penser que le pays est mal géré alors qu’il n’est pas géré.

Bouteflika prépare sa propre succession

La prochaine constitution n’est pas conçue pour réorganiser les pouvoirs, mais pour confirmer, ou non, un accord destiné à maintenir M. Abdelaziz Bouteflika au pouvoir.

 

Par Abed Charef (lanation.info, 07 avril 2013)

Le président Abdelaziz Bouteflika a engagé la troisième opération d’amendement de la constitution depuis qu’il a accédé au pouvoir, en 1999. Une opération périlleuse, menée dans la logique de celle de 2009, mais encore plus délicate, car cette fois-ci, le chef de l’Etat descend encore d’un cran, préoccupé par une seule idée : rester au pouvoir que coûte. Quel qu’en soit le prix pour le pays. Malgré un environnement défavorable et un climat très difficile.

Le cadre est dressé dès l’annonce de la composition de la commission qui sera chargé de préparer l’amendement de la constitution. Il s’agit d’une commission d’experts, qui travaillera sur la base d’un document rédigé par les services de la présidence de la république, et dans le cadre des orientations du chef de l’Etat, qui se réserve d’ailleurs le droit de valider le texte final lorsqu’il sera soumis à son « appréciation ».

L’amendement de la constitution n’est donc pas un texte politique, préparé et débattu publiquement par les acteurs politiques, comme il est de tradition pour ce texte fondamental pour l’organisation des pouvoirs. Les fameux « acteurs politiques » ont été invités par la commission Bensalah à remettre des propositions, été dument répertoriées, par une commission plus proche du secrétariat ou de greffe que par une institution politique. Ce qui aura pour résultat inévitable un texte au contenu insignifiant : on demande aux experts de de se limitera à élaborer une formule qui permettre à M. Bouteflika de se maintenir. Le reste n’est que de l’habillage.

Derrière cet amendement, il n’y a pas un projet politique vers lequel on veut mener le pays, en utilisant une constitution comme le cadre légal devant permettre d’atteindre cet objectif. On est, en fait, dans un monde radicalement différent. La nouvelle constitution permettra simplement de légaliser un accord conclu, ou à conclure, entre le chef de l’Etat et les détenteurs du vrai pouvoir en Algérie. Les grandes lignes de cet accord ont été fixées dans la fameuse déclaration  d’un « proche » de M. Bouteflika à un quotidien algérien, à la mi-mars. En résumé, M. Bouteflika, qui a toujours refusé l’idée de l’institution d’un vice-président, accepte cette fois-ci, mais de mauvaise grâce ; en contrepartie de quoi, il obtient de rester à la présidence pour un nouveau mandat.

L’accord a-t-il été scellé ? A-t-il reçu le feu vert de la partie adverse ? L’appareil militaire et sécuritaire, qui conserve la décision finale dans les grandes questions liées à l’exercice du pouvoir, n’a rien montré. Ni dans un sens ni dans l’autre. Certes, la conjoncture est plutôt défavorable, avec les affaires qui se succèdent et le printemps arabe, pas encore totalement oublié. De plus, l’état physique de M. Bouteflika devrait constituer un facteur qui le pousserait lui-même à ne pas briguer un nouveau mandat, comme il devrait pousser tout haut responsable soucieux de la bonne gestion du pays à considérer le maintien de M. Bouteflika comme un choix à écarter.

Mais en engageant l’opération de révision de la constitution, M Bouteflika semble solliciter une réponse. Comme s’il y avait une part d’inconnue, et que lui-même n’a pas toutes les réponses. Pourquoi a-t-il choisi de se lancer dans cette nouvelle aventure ? Veut-il mettre ses adversaires devant le fait accompli ? Veut-il les pousser à prendre position? Veut-il avancer pas à pas, en jaugeant, à chaque étape, la réaction de la rue et celle du sérail ? A-t-il obtenu un accord, tacite ou ferme, pour y aller ? Ou bien se sent-il assez fort pour imposer sa décision à un pouvoir qui ne serait pas aussi puissant qu’on le dit ?

Quelle que soit la réponse, une certitude s’impose. La constitution en Algérie n’est pas ce document suprême auquel on fait traditionnellement référence. Elle n’est pas considérée comme un texte régissant le rapport entre les pouvoirs, mais comme un document que le maitre du moment peut changer à sa convenance pour se maintenir au pouvoir et faire ce qu’il veut. Le gouvernant n’a pas à se plier à la constitution, c’est à la constitution de se plier à sa volonté. Il n’a pas être légitime, c’est plutôt lui qui donne de la légitimité à la constitution. Au final, la constitution, et la loi de manière générale, n’est pas au-dessus de tous. Le gouvernant est au-dessus de la constitution. Et il peut faire bénéficier ses amis, ses proches, sa famille, ses serviteurs de ce privilège immense de planer au-dessus de la loi. Comme les font les Bedjaoui, Khelil, et autres cousins et proches du Roi.

Miracle à Barcelone

 Le FC Barcelone a élevé le sport à un niveau inégalé, en faisant confiance à deux hommes atteints d’une grave maladie.

Par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 7 avril 2013)

Le FC Barcelone a créé une nouvelle légende, samedi 6 avril 2013. Ce soir-là, le fameux Barça était attendu sur plusieurs fronts. Entre deux matches de gala, selon la formule d’un journal français, devant l’opposer au Paris Saint-Germain du célèbre Zlatan Ibrahimovic, en champion’s league, le Barça devait affronter un modeste adversaire en championnat d’Espagne. Comment se comporterait le Barça ? Allait-il faire preuve de la même hargne, pour poursuivre sa marche à un rythme infernal, ou bien allait-il prendre de haut cette modeste équipe de Majorque ? Allait-il maintenir son rythme de jeu et ses résultats, ou bien allait-il sombrer, en raison des absences de nombreux cadres de l’équipe ?

Et puis, le monde entier se demandait ce que serait Barcelone sans son messie, Lionel Messi. Le petit argentin, blessé au match aller contre le Paris Saint-germain, ratait son premier match depuis longtemps. On parlait déjà de messi-dépendance, et des résultats médiocres obtenus par le Barça quand Messie jouait mal. En réalité, il a raté deux matches, en tout et pour tout, mais ce fut suffisant pour émettre l’hypothèse selon laquelle le doute s’était introduit dans la meilleure équipe du monde.

En plus de Messie, Barcelone enregistrait, samedi, de nombreuses défaillances : ses défenseurs Carlos Puyol et Alejandro Mascherano sont blessés, et Jordi Alba a été laissé au repos. Le précieux demi défensif Sergio Bousquets et le maître à jouer de l’équipe, Xavi Hernadez, étaient égalent absents. En attaque, il n’y avait ni le Messi, ni David Villa, ni Pedro Rodriguez.

Tito Vilanova, convalescent, était de retour sur le banc. Mais l’entraineur de Barcelone était soumis à une forte pression. Il devait prouver que le départ e Pepe Gardiola n’avait pas déséquilibré l’équipe ; que l’esprit du jeu de Barcelone était encore là, basé sur les mêmes valeurs, avec ce jeu collectif typique, qui a fait la légende du Barça.

Autre défi, Barcelone devait également marquer son territoire. Le titre de champion est acquis, mais il y a aussi la Champions’s league. En prévision du match contre le Paris Saint-Germain prévu pour mardi, le Barça devait rappeler tout le monde à l’ordre. Le jeu de Barcelone, dont les fondements ont été mis en place depuis une décennie, devait à nouveau triompher, face à un PSG qui apparait comme une équipe de nouveaux riches, bâtie en six mois par un émir amoureux du clinquant, et convaincu qu’il suffit d’exposer ses pétrodollars pour tout conquérir. Face à ce nouveau défi, Barcelone devait prouver qu’il reste une valeur sûre, basée sur le travail, l’abnégation, la force collective, la solidarité et l’esprit du sport.

En cette soirée du 6 avril 2013, le Barça a non seulement réussi ses objectifs, mais il a accompli un nouveau miracle. Dans le jeu, l’équipe, a montré une maitrise exceptionnelle, peut-être parce que les joueurs alignés étaient plus frais, et qu’ils avaient envie de briller, de prouver qu’ils n’étaient pas de simples remplaçants ou des talents en devenir. Ils ont été étincelants, gagnant sur un score barcelonais, 5-0.

Mais c’est au-delà du sport que Barcelone a montré sa supériorité. Son entraineur, Vilanova, est atteint d’un cancer, et il dirige son équipe en alternance avec des soins, sous forme de pénibles séances et de périodes de convalescence. Opéré une première fois, il a rechuté, et il est contraint à un suivi très strict.

Cet esthète du jeu a également ressuscité un autre opéré d’un cancer, Eric Abidal. Noir, originaire des Antilles, musulman, marié à une ancienne sportive algérienne, Abidal a été opéré une première fois d’un cancer du foie. Il a rechuté, et été contraint de subir une greffe du foie début 2012. Cet  international français a ensuite entamé une lente remontée, avec de longs mois de convalescence, suivis d’une reprise progressive des entrainements, avant d’espérer revenir en première ligne. A 33 ans passés, il avait peu de chances de retrouver le haut niveau, en raison de la maladie, mais aussi de l’âge. Alors, quand il cumule les deux handicaps, revenir au plus haut niveau, au sein d’une «équipe aussi exigeante que Barcelone, relevait du miracle.

C’est ce miracle que Barcelone a précisément réalisé : jouer un match de très haute facture, avec un entraineur qui se remet d’un cancer, et faire un footballeur qui vient de subir une greffe du foie, après un cancer. Dans ce geste, qui ne se réduit pas uniquement à de la com, Barcelone a élevé très haut le niveau du sport. Le prestigieux club a prouvé que dans un football où dominent l’argent, les affaires, la pub, le marketing, les calculs et les coups tordus, il y avait encore de la place pour des valeurs humaines. Le jeu de Barcelone l’a prouvé depuis des années, en mettant en avant le sens du collectif, de l’individu au service du groupe, et de ce sens du beau et du beau geste qui reste une dominante au sein de l’équipe, plus forte que le résultat lui-même. En maintenant sa confiance à ces deux hommes qui passent par une période délicate, la plus difficile de leur vie, Barcelone a écrasé tous les clubs du monde. Il a déjà remporté une champion’s league, celle de l’humain.

L’impossible quatrième mandat

C’est parti. L’idée d’un quatrième mandat pour le président Bouteflika est lancée. Mais le moment est particulièrement défavorable, avec l’accumulation des affaires dans un climat délétère.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 04 avril 2013)

Le troisième mandat de de M. Abdelaziz Bouteflika au poste de président de la république prend fin dans un an. Et, déjà, le pays s’agite, autour d’un enjeu central : le quatrième mandat. Les uns veulent préparer le terrain pour permettre au chef de l’Etat de « poursuivre son œuvre » à la tête du pays, pendant que d’autres veulent à tout prix l’en empêcher, pensant que le pays a déjà perdu trop de temps.
Le signal a été donné par un mystérieux article de presse, dans lequel un tout aussi mystérieux personnage, se présentant comme un « proche » de M. Bouteflika, affirmait que le chef l’Etat serait disposé à rempiler pour un quatrième mandat. Certes, M. Bouteflika ne serait pas très enthousiaste, mais il serait disposé à se sacrifier pour le bien du pays, confiait l’homme qui murmure aux oreilles des journalistes. C’était suffisant pour pousser des opposants, dont un candidat déclaré aux élections présidentielles, M. Ahmed Benbitour, à lancer une opération destinée à empêcher le chef de l’Etat de rester au pouvoir. Pas question de quatrième mandat pour un président dont la présence gèle, de fait, la vie politique et économique du pays, disent-ils.
Mais au-delà de cette agitation, s’impose à l’Algérie une autre réalité : un quatrième mandat de M. Abdelaziz Bouteflika est devenu impossible. Cela ne veut pas dire que l’hypothèse soit exclue, et qu’il faille l’écarter totalement. Bien au contraire. Le maintien de M. Abdelaziz Bouteflika reste une hypothèse plausible, qui a de nombreux partisans, et beaucoup y trouveraient leur compte. Au sein du pouvoir, c’est une hypothèse de travail prise au sérieux.
Mais un quatrième mandant est impossible dans le sens où il serait ingérable. Il créerait dans le pays une situation intenable. Le pouvoir peut l’imposer, mais ce serait trop risqué, face à une société en ébullition. Un quatrième mandat signifierait que le pouvoir s’engage dans ce qu’un analyste a qualifié de « guerre psychologique contre les Algériens ». Il ouvrirait trop de fronts, avec trop d’incertitudes, en prenant un risque inutile, alors que le pouvoir a la possibilité d’engager en douceur un virage mieux adapté, y compris pour le pouvoir lui-même.
Un quatrième mandat signifierait aussi qu’on balaie d’un revers de la main le « printemps arabe » et ses effets. Il y a deux ans, faut-il le rappeler, trois chefs d’Etat étaient balayés par un vent de révolte. Zine El-Abidine Ben Ali, Hosni Moubarak et Maammar Kadhafi, incapables de sentir le monde nouveau qui est en train d’émerger, pensaient garder indéfiniment le pouvoir et envisageaient de le transmettre de manière héréditaire. Ils ont fini dans le drame ou la honte. Ou les deux. Un quatrième, Bachar El-Assad, qui a hérité du pouvoir, a mené son pays à la destruction.
Il n’est guère utile de se demander, ici, s’il s’agissait de vraies révoltes, si elles vont aboutir à de vrais changements, si elles étaient manipulées, et quel rôle y ont joué le Qatar ou les Etats-Unis. Ce sont les faits qui s’imposent, et ces faits montrent que des pays, incapables de s’adapter, l’ont payé très cher.
Dans la foulée de ce printemps arabe, une idée s’était imposée en Algérie : l’Algérie ne pouvait plus envisager que le président Bouteflika se maintienne indéfiniment au pouvoir. Pourtant, le pouvoir a plié, il a fait le dos rond, il a laissé passer la tempête, en distribuant de l’argent, puis il a peu à peu relevé la tête, et envisage de nouveau la possibilité de maintenir M. Bouteflika pour un quatrième mandat. Comme s’il ne s’était tien passé ! Certes, l’idée n’est pas affirmée de manière tranchée, mais elle est suggérée, répétée, avec de plus en plus d’insistance, jusqu’à ce que l’opinion se familiarise avec cette hypothèse, et s’y résigne, à défaut d’y adhérer.
Cette démarche insidieuse ne peut toutefois occulter le réel, qui interdit certains choix. D’abord, le pays n’est plus géré. Il a dépassé le stade de la mauvaise gestion ; il en est au stade de la non gestion. C’est un pays où le conseil des ministres ne se réunit plus, un pays qui fait 2.6% de croissance alors qu’il a la demande et les financements pour en faire huit. Et c’est aussi un pays où les institutions meurent, les unes après les autres, dans une indifférence générale.
A cet immobilisme, s’ajoute un climat politique particulièrement délétère, qui domine en cette fin de règne de M. Bouteflika. Ce n’est pas de la propagande, mais un simple constat : jamais le pays n’a connu un climat aussi malsain. On ne parle plus que de corruption, de vol, de coups tordus, de détournements et de gaspillage. Les valeurs positives dont les gens ont été fiers il y a peu -travail, sacrifice, service du pays- sont devenues totalement décalées. Parler de quatrième mandat dans un tel climat relève de la provocation.
Il est difficile de maintenir une telle inefficacité dans la gestion, dans un climat aussi lourd, alors que l’environnement régional du pays est en pleine mutation. Aucune frontière n’est sûre. Tiguentourine a rappelé la vulnérabilité d’un pays géré de manière aussi archaïque. Mali, Tunisie, Libye, Sahara Occidental, frontière fermée avec le Maroc, tout est à redessiner. L’état de de santé de M. Bouteflika question délicate s’il en est, est un handicap sérieux sur ces terrains.
Enfin, un autre élément devrait contribuer à exclure un quatrième mandat et pousser le pouvoir à tenter une sortie honorable : la génération de novembre est en train de tirer sa révérence. Dans quel état laissera-t-elle le pays ? Pour elle, 2014 sera a dernière occasion pour finir en beauté. Soit elle prend le virage, remet le pays sur rails, et lui permet de repartir ; soit elle consacre définitivement son échec post-indépendance. Cela n’effacera pas son mérite immense, mais si elle n’a pas un ultime sursaut, elle risque de sortir par la petite porte, après avoir fait une entrée fracassante dans l’histoire.
A-t-elle gardé la grandeur nécessaire pour sentir le poids d’un tel enjeu politique et moral ? Réponse dans un an.