Mauvaise gestion et non gestion

Kadhadi, Ben Ali, Moubarak. Aveuglés par le pouvoir, ils n’avaient pas vu le décalage entre eux et leurs pays. Le même décalage existe aujourd’hui en Algérie.

Par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 11 avril 2013)

L’image avait frappé les Algériens, qui en avaient retenu cette formule devenue célèbre : « zenga zenga, dar dar ». C’était Mouammar Kadhafi, sur la muraille d’une forteresse, s’adressant à ses supporters, et menaçant de poursuivre ses opposants, de les pourchasser maison par maison, ruelle par ruelle, jusqu’à les éliminer tous, alors que la révolte grondait dans les rues de Benghazi et s’étendait inexorablement vers toutes les régions du pays. L’homme pensait qu’il lui était encore possible de leur faire la guerre, de livrer bataille, une guerre dans laquelle le courage et la détermination finiraient par avoir raison. Il voulait en découdre, montrer qu’il était porteur de valeurs de sacrifices et de résistance, qu’il était le véritable héritier de Omar El-Mokhtar.

Aux yeux de Kadhafi, les autres, les opposants, les rebelles, ceux qui contestaient son pouvoir, et qui devaient devenir plus tard des « thouar », des révolutionnaires, portés par l’aviation de l’OTAN jusqu’à Tripoli, étaient des traitres, des vendus. Ils constituaient des bandes de déviants manipulés par quelque force occulte, à la solde de l’étranger. Kadhafi pensait être le seul à détenir la légitimité, pour diriger le pays.

Kadhafi est mort, un autre régime s’est mis en place, avec la bénédiction de l’Amérique et de l’Europe. Mais le discours de Kadhafi, ce jour-là, a montré à quel point le dirigeant libyen était en décalage avec le monde moderne, avec la Libye, avec la société libyenne et le peuple libyen. Il a montré à quel point un dirigeant, coupé du réel, vivant dans un monde virtuel qu’il s’était inventé, pouvait dériver, pour atteindre une sorte de folie du pouvoir, et se créer un monde dans lequel seule sa pensée était juste.

La crise libyenne avait montré à quel point la manière de Kadhafi de gérer la Libye était archaïque, anachronique, dépassée. C’était si évident que nombre de proches du dirigeant libyen avaient fini par claquer la porte, excédés par les frasques de leur chef. D’autres avaient discrètement pris leurs distances, ses anciens compagnons l’avaient abandonné, l’un après l’autre, certains passant à l’opposition pendant que d’autres se contentaient, impuissants, de mesurer l’ampleur du désastre, sans pouvoir y remédier.

Mais le retrait de ces hommes n’avait pas laissé place au vide. Une autre cour avait émergé, de nouveaux cercles, composés d’hommes appartenant à la nouvelle génération, gravitant autour des enfants de Kadhafi, avaient pris le relais. Branchés sur l’argent et les affaires, plutôt que sur la politique et le pouvoir, les nouveaux arrivants se sont enrichis, sans se soucier de la dérive institutionnelle et morale de leur pays. Et, au bout du compte, Kadhafi s’est retrouvé à la tête d’un pouvoir fou, dirigeant une armée virtuelle, avec des coquilles vides à la place des institutions.

Kadhafi a passé quarante ans à acheter du matériel militaire. Au moment décisif, son armée a été incapable de le sauver. Elle ne l’a même pas renversé, ce qui aurait permis de préserver la stabilité et la sécurité, pour amorcer le changement de manière ordonnée. L’échec de Kadhafi était total: il n’avait même pas d’armée. Ses services spéciaux, accusés de mener des attentats partout dans le monde, n’étaient même pas capables de gérer un petit groupe de jeunes manifestants.

Les illusions de Ben Ali

Zine El-Abidine Ben Ali a vécu la même illusion. Il pensait diriger un pays moderne, branché sur l’Occident, prêt à entrer dans la compétition internationale malgré ses maigres atouts. Il avait même réussi à vendre cette illusion aux Occidentaux, qui trouvaient que Ben Ali avait réussi la modernisation de son pays, ce qui justifiait qu’on ferme les yeux sur les violations des Droits de l’Homme. Mais du jour au lendemain, Ben Ali a découvert l’autre Tunisie, celle avec laquelle il avait rompu depuis longtemps, et qui avait, elle aussi, rompu avec lui. Il cohabitait avec les Tunisiens mais ne les connaissait pas. Comme Kadhafi dirigeait la Libye sans en connaitre ni sentir les mutations sociales, politiques, générationnelles et culturelles.

L’Algérie avait subi un décalage similaire dans les années 1980. Ce fut octobre 1988. Elle a ensuite tenté de mettre en adéquation son système politique et économique avec l’évolution de la société, d’une part, et avec l’évolution du monde, d’autre part. Elle semblait avoir compris que le mur de Berlin était tombée, qu’un monde nouveau allait émerger, dans lequel de nouveaux acteurs allaient surgir, notamment les Droits de l’Homme et les moyens de communication moderne.

L’Algérie a fait quelques pas, avant de s’enfoncer de nouveau. Depuis, elle est a tenté de revenir sur les avancées de cette époque. L’embellie financière a achevé la dérive : l’Algérie s’est progressivement installée dans un monde virtuel, sans se rendre compte du décalage général qui touche tous les secteurs : elle ne se rend plus compte que son argent ne produit plus de richesses, que ses ministères ne font plus l’Etat, que le pouvoir n’est plus en mesure d’imposer son autorité, que les services de sécurité ne sont plus capables d’assurer la sécurité, que la justice ne rend plus la justice, et que les structures chargées de lutter contre la corruption ne sont plus en mesure de remplir leur mission.

Mauvaise gestion et non gestion

Il ne s’agit pas de mettre en cause un homme incompétent, la défaillance d’un dirigeant, ou une absence quelconque d’un responsable. Il ne s’agit même pas de de se demander si un homme diminué physiquement peut diriger un pays dont la société est aussi dynamique. Non, il s’agit de se rendre compte que l’Algérie évolue dans un environnement pour lequel elle n’est plus adaptée. Elle se demande encore comment une facture de téléphone n’arrive pas à l’usager alors que celui-ci dispose de l’internet. Elle continue à affirmer que ses forces armées n’interviendront jamais au Mali au moment où des troupes tchadiennes, sous commandement français, appuyées par des avions français et guidés par des drones américains, survolent la frontière algéro-malienne. L’Algérie continue à former des walis alors que tous les pays qui ont réussi forment les élus. Elle continue à organiser de fausses élections alors que les pays sérieux trouvent que la démocratie n’est plus suffisante.

Ce qui inquiète, au bout du compte, ce n’est pas de se demander si M. Abdelaziz Bouteflika va faire un quatrième mandat. Ce qui inquiète, c’est que des Algériens puissent envisager cette idée. Ce qui inquiète aussi, c’est que des Algériens pensent que M. Bouteflika peut rester en poste, ou être remplacé par un autre président, qui va gérer le pays de la même manière, en s’appuyant sur les mêmes appareils, les mêmes partis, en organisant les mêmes débats sur la place du secteur privé dans l’économique algérienne. Enfin, ce qui inquiète, c’est qu’on continue de penser que le pays est mal géré alors qu’il n’est pas géré.

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