Le prix du changement

Certains pays arabes ont subi une violence inouïe. Faut-il y voir la main de l’étranger, ou est-ce tout simplement le prix de la modernisation de la société ?

Abed Charef

Quels sont les pays arabes qui ont le plus souffert de guerres civiles ? L’Irak, la Syrie, la Libye, le Yémen, l’Algérie et, on l’oublie trop souvent, la Palestine, encore divisée entre Fatah et Hamas. Qu’avaient de commun ces pays ? Ils ont, à un moment de leur histoire, fait partie d’une organisation qui s’appelait « le Front du refus », une alliance qui s’était opposée au processus de pays au Proche-Orient mis en place au lendemain des accords de Camp David.
Y a-t-il une relation de cause à effet entre cette appartenance au « front du refus » et les guerres subies, sous une forme ou une autre ? Ou est-ce une simple manière de succomber à la théorie du complot, pour imputer à d’autres les échecs de ces pays ? N’y a-t-il pas, dans la manière dont ces pays, les plus prometteurs, à l’exception du Yémen, les plus modernes, ceux qui étaient portés par l’idéologie la plus avancée, n’y a-t-il pas, dans leurs échecs et dans les guerres qu’ils ont été amenés à subir, une part de revanche, une sorte de facture qu’il fallait payer coûte que coûte pour avoir osé défier l’ordre impérial ?
L’histoire de ces pays révèle quelques vérités troublantes. Ces pays ne sont pas les plus riches, ni les plus pauvres. La Syrie et le Yémen n’ont pas d’hydrocarbures, mais l’Irak et l’Algérie avaient des ressources financières pour réussir leur décollage économique. En outre, des pays moins riches ont évité la guerre civile, tout comme les pays les plus riches, qui ont utilisé leur manne financière pour échapper à l’instabilité. Des pays plus fragiles, comme la Jordanie, ont été épargnés.
Ce n’est pas non plus leur seul régime politique qui est en cause. Autrement, des pays comme l’Arabie saoudite, totalement verrouillé, n’a pratiquement pas été touché par la violence. Seul le Soudan constitue, à contrario, un contre-exemple, car ce pays n’a pas fait preuve de véritable velléité d’opposant à l’empire, mais il a été contraint au morcellement. Au final, donc, peu de choses relient ces pays, à l’exception de l’idéologie qu’ils ont prônée à un moment de leur histoire.
Faut-il en conclure qu’une main puissante, moins visible en Algérie, mais évidente en Irak et en Palestine, plus subtile au Yémen et Syrie, a organisé ce chaos dans un certain nombre de pays, pour les punir de leur passé, et écraser chez eux, et pour toujours, de toute velléité de résistance? Peut-être.
Mais aussi puissante soit cette main, elle ne peut agir que sur un terrain favorable, selon la fameuse théorie de Malek Bennabi, qui voudrait que seuls les peuples colonisables soient colonisés. Deux facteurs peuvent également expliquer la fragilité de ces pays. Le premier concerne la nature de leur système politique. Avec des pouvoirs autoritaires, fermés sur la société, incapables de supporter ou d’assumer la contradiction, ils ne peuvent fonctionner que de manière hermétique. La moindre faille constitue une menace très dangereuse.
Ce sont des systèmes évidemment inadaptés au monde moderne. Ils pouvaient survivre quand chaque pays fonctionnait avec une chaine de télévision, et aucun moyen d’accès à ce que qui se passait ailleurs dans le monde. Mais avec l’explosion de la communication moderne, ils ne savent plus comment évoluer. Les dirigeants en place adoptent une attitude pathétique : dans leur discours, ils évoquent souvent, comme en Algérie, ce monde nouveau qui est en train de naitre, et dans lequel chaque citoyen consomme et produit de l’information en même temps ; mais dans les faits, comme cela se passe encore une fois en Algérie, ils gèrent à la manière soviétique, avec une absurde volonté de tout contrôler, et d’interdire ce qu’ils ne peuvent contrôler. Leur rêve, c’est la Corée du Nord : eux seuls devraient avoir le droit de parler au peuple, lequel doit se contenter d’obeir.

Une mutation inévitable
Une dernière explication, plus optimiste, de ce vent de violence qui a ravagé un certain nombre de pays arabes et pas les autres, serait d’ordre sociologique. Les pays qui ont connu le désordre sont en fait sociologiquement les plus avancés, ceux dont les sociétés ont le plus évolué. Sans aller jusqu’à créer une nouvelle société, moderne, libre, basée sur la citoyenneté, ces pays ont subi de profonds bouleversements, qui ont largement entamé les anciennes valeurs, avec des régimes qui se voulaient « révolutionnaires » et poussaient visiblement vers l’émergence d’un nouvel ordre de valeurs. Ils voulaient en fait remplacer d’anciennes valeurs par de nouvelles, mais les pesanteurs sociales les ont rattrapés, parce qu’ils ont probablement sous-estimé le poids de la religion, qui a brutalement refait surface, et servi de prétexte ou d’argument pour refuser un ordre nouveau.
Dans cet ordre d’idées, les pays qui ont subi la violence étaient en avance sur les autres, qui seront contraints, tôt ou tard, d’engager les mutations nécessaires. Il semble en effet difficile d’envisager que les pays, jusqu’ici épargnés, pays puissent se maintenir en l’état sur les décennies, voire les siècles à venir, avec des règles sociales aussi absurdes que l’interdiction faite aux femmes de conduire ou de voyager. Ils sont condamnés à engager les changements nécessaires. Sauront-ils s’y engager en douceur, en prenant le temps, comme tente de le faire le Maroc, ou bien vont-ils s’accrocher à un monde dépassé, pour être un jour balayé par un vent de violence ? Autrement dit, sauront-ils mener les réformes nécessaires, ou bien seront-ils eux aussi emportés par de nouvelles révolutions ?
Le pire, ce serait cependant de tout rater. De subir la violence sans changement. De payer la facture sans rien obtenir en contrepartie. Comme tentent de le faire certains pays, dont l’Algérie, qui a subi la vague de violence la plus meurtrière, après l’Irak, mais qui garde l’illusion qu’il est encore possible de faire comme avant.

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