Incertitudes

De quoi demain sera fait ? L’Algérie est dans le doute, alors que le l’enjeu est précisément de chasser le doute.

 

Abed Charef

L’Algérie a changé d’incertitudes. Un mois après l’hospitalisation du président Abdelaziz Bouteflika à l’hôpital français du val de Grâce, la question n’est plus de savoir si le chef de l’Etat sera candidat pour un quatrième mandat ; on spécule désormais sur son état de santé, pour savoir s’il serait en mesure d’aller au terme du mandat en cours, dans des conditions correctes. L’Algérie ne se demande pas non plus combien de temps tiendra le gouvernement de M. Abdelmalek Sellal, et qui lui succèdera ; la question porte désormais plus haut, pour savoir qui sera le successeur du chef de l’Etat lui-même. Autre incertitude qui s’est imposée, on ne se demande plus si les institutions actuelles peuvent encore colmater les brèches d’un système politique qui part en lambeaux; on se demande désormais par quel miracle ne s’est pas écroulé un système institutionnel dans lequel on ne sait même plus faire un communiqué officiel concernant la santé du chef de l’Etat.

Il y a quelques mois, parler des élections présidentielles de 2014 ressemblait à une aventure assez risquée. C’était un tabou qu’on évoquait à voix basse, entre personnes de confiance ou dans des cercles restreints. Les rares personnes qui ont osé laisser apparaitre leurs ambitions ont été sèchement éjectées du circuit politique, pour leur imposer silence. Des personnalités très en vue affirmaient publiquement leur choix pour un quatrième mandat. Parmi elles, des ministres, comme MM. Amara Benyounès et Amar Ghoul, et des chefs de partis, comme Mm Louisa Hanoun. Aujourd’hui, leurs propos paraissent totalement incongrus. Un homme comme Ahmed Benbitour, qui a décidé de se porter candidat aux présidentielles quelles que soient les conditions, peut dès lors se targuer d’avoir une longueur d’avance sur les autres postulants.

Sur le plan économique aussi, le pays a basculé. En quelques mois, le climat a totalement changé. Au début de l’année, avant Tiguentourine, on parlait encore d’exportations de gaz, de réserves de change qui pouvaient encore augmenter, et d’opulence, ou plutôt d’insouciance financière. En quelques mois, de nouvelles vérités se sont imposées. Y compris dans le cercle des décideurs économiques, comme le révèle la récente polémique entre le ministre de l’énergie, M. Youcef Yousfi, et le patron de Sonatrach Abdelhamid Zerguine.

Ce qui a changé sur le terrain économique? On admet désormais que l’Algérie a atteint son pic énergétique durant la seconde moitié de la décennie écoulée, en gros entre 2005 et 2010. Et que désormais, la production d’hydrocarbures va baisser, au mieux stagner, sauf découverte majeure, peu probable, ou recours massif au gaz de schiste sur le long terme. On admet aussi, et surtout, que le rythme des exportations va baisser progressivement, avec le boom de la consommation interne. Et que ces exportations vont ramener moins de recettes en devises, d’autant plus que le prix du gaz va baisser, face à une concurrence féroce, à une offre abondante et à une consommation mondiale en berne.

Face à ces indices inquiétants, le pays a peu de choses à proposer, à l’exception d’un niveau de consommation élevé, d’une exigence de consommation encore plus élevée, alors que la production reste désespérément faible. Le premier ministre Abdelmalek Sellal l’a encore reconnu la semaine dernière, lui qui n’arrive pas à s’expliquer la faible performance des entreprises. La production industrielle représente à peine 5% du PIB, un chiffre si bas qu’il est impossible d’envisager, à court terme, de voir l’activité industrielle atteindre un seuil acceptable.

Cette somme d’incertitudes paralyse le pays, qui se trouve face à ce paradoxe, si souvent relevé : comment un pays, avec autant d’atouts, parvient-il à faire aussi mal, au point de s’installer dans le doute ? Comment a-t-il réussi à créer de mauvais partis, des entreprises non performantes, une administration inefficace ? Comment a-t-il pu détruire les valeurs morales et politiques qui ont fait son histoire ?

En ces temps d’incertitude, où le doute s’installe, où une pensée insidieuse laisse entendre que c’est comme ça et pas autrement, que le pays est condamné à vivoter, à ne pas avoir d’ambitions, à subir le cours de l’histoire ; en ces temps où un discours révisionniste s’instaure et menace de devenir dominant, il devient nécessaire de revenir à quelques fondamentaux qui ont permis au pays d’avancer. Pour faire en sorte que demain soit synonyme de certitudes et d’espoir, non un monde d’incertitudes et de menaces.

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Ahmed Benbitour, l’homme qui voulait partir à point

Premier candidat déclaré aux présidentielles de 2014, Ahmed Benbitour veut prendre de l’avance. En campagne depuis des mois, il veut mobiliser autour d’un programme ambitieux.

Ahmed Benbitour est en campagne. Depuis qu’il a annoncé, en décembre 2012, sa candidature aux élections présidentielles de 2014, l’ancien chef de gouvernement sillonne le pays, pour tenter de faire connaitre son programme, et de tisser des réseaux en mesure de porter sa candidature.

Certes, sa campagne ne mobilise pas encore les foules, mais M. Benbitour s’en contente pour le moment. D’autant plus qu’il estime avoir pris la bonne décision. Tous les autres candidats potentiels à l’élection présidentielle attendaient de savoir si le président Abdelaziz Bouteflika se présenterait ou non pour un quatrième mandat, avant de se prononcer. Car selon une règle non écrite, si le président en exercice est candidat, il ne laisserait rien aux autres. C’est évident.  M. Benbitour l’a lui-même reconnu publiquement il y a dix ans.

Le calendrier a changé. Il a donné raison à M. Benbitour, qui marque un point. Premier parti, cela peut-il avoir une quelconque influence sur le résultat final ? M. Benbitour ne se fait pas d’illusion. Rien n’est fait, et on ne sait même pas si l’élection aura lieu à son terme, en avril 2014, ou si elle sera anticipée. Vers novembre. Le mieux, ce serait de maintenir le calendrier, pour respecter le jeu institutionnel. Mais pour le bien du pays, le mieux, ce serait d’organiser l’élection le plus tôt possible, affirme M. Benbitour, car pour lui, chaque jour qui passe voit le pays s’enfoncer davantage.

Trop jeune pour avoir fait la guerre de libération, trop âgé pour se lancer dans une nouvelle carrière, M. Benbitour, 67 ans, fait partie de cette génération qui a vécu à l’ombre de celle des moudjahidine. Il s’en est émancipé sur le tard, mis il admet que l’âge constitue pour lui une limite. Il le dit. Et précise que pour lui, la candidature à une élection présidentielle n’est pas une fin en soi. Il a adopté une formule originale. Il veut créer un parti après la présidentielle, en tirant profit de l’élan qui sera né durant la campagne. L’objectif, pour lui, est de porter un programme en lequel il croit.

Un programme très détaillé

S’il n’est pas élu, M. Benbitour affirme qu’il est disposé à soutenir un candidat qui présenterait un programme de renouveau, mais il accordera la priorité à accompagner le mouvement qu’il veut susciter, en vue de préparer d’autres échéances. Pour 2019, peut-être, dit-il. Mais aussi pour passer le relais à d’autres, qui se reconnaitront dans ce programme, qu’il estime en mesure de redresser l’Algérie.  Invité au forum de Radio M, mardi dernier, M. Benbitour se montre justement très critique envers la situation du pays.

L’Algérie est dans un état de « délabrement » auquel il ne peut se résoudre. Il est « urgent » de changer de cap, insiste-t-il. Mais il élude prudemment l’épisode gênant de sa carrière, celui qui l’a vu devenir le premier chef de gouvernement de M. Bouteflika. Il en a tiré plusieurs conclusions, dont la plus importante est qu’il est vital de changer la manière de gérer le pays.

Comment procéder ? M. Benbitour propose des formules. Certaines semblent toutes prêts, trop faciles pour être opérationnelles. Mobiliser les Algériens, aller à leur rencontre, utiliser les moyens modernes. Une fois arrivé au pouvoir, moderniser l’Etat et les institutions, moraliser la vie publique, réorganiser l’économie, revoir l’organisation territoriale de l’Etat, en revenant à une quinzaine de grandes régions qui auraient une large autonomie dans la mise en place de politiques économiques.

Mais M. Benbitour n’est pas un grand orateur. Economiste de formation, il a tendance à privilégier les aspects techniques, et à énumérer les mesures à prendre. Il se rend bien compte que la situation économique du pays va se dégrader, sous l’effet conjugué de trois facteurs, la baisse de la production des hydrocarbures, la hausse de la consommation interne et la chute des prix. Mais il ne veut pas baisser les bras. Le pays dispose encore d’une fenêtre de tir pour changer de cap, et se mettre en orbite dans les délais, dit-il.

Rendre des comptes

L’argent pour conquérir le pouvoir ? Il considère que ce n’est pas vital. Il ne trouve pas non plus gênant de demander aux Algériens de serrer la ceinture, dans une campagne à venir, alors que le pays a appris à consommer sans compter. Il a confiance, les Algériens comprendront. M. Benbitour croit en son étoile. Cet homme discret, un peu timide, a des raisons d’y croire. Il a traversé l’ère Bouteflika sans trop de dégâts, alors qu’il a été son premier chef de gouvernement. Mieux : à côté des stars de l’ère Bouteflika, les sulfureux Chakib Khelil, Amar Ghoul et Mohamed Bedjaoui, il apparait comme un modèle de probité et de modestie. Et il en compte en tirer profit.

M. Benbitour veut expliquer, convaincre. Il parle calmement. Mais il est gêné par certaines questions, qui ne lui paraissent pas prioritaires. Il laisse transparaitre de la colère quand il évoque la nécessité, pour les responsables de rendre compte. Pas uniquement pour leur gestion, mais aussi pour leurs déclarations. Il s’en prend vertement à Louisa Hanoune, présidente du parti des Travailleurs, qui l’a accusé d’être derrière les manifestations de protestation dans le sud. Une accusation liée au fait que M. Benbitour est un Chaambi, né dans la wilaya de Ghardaïda. « On ne peut pas se cacher derrière l’immunité parlementaire pour dire n’importe quoi », se laisse-t-il emporter.

Les ratés de Sonatrach dans le dossier du gaz

Sonatrach se trouve en difficulté au moment de négocier les contrats de gaz. Des experts expliquent, pour Maghreb Emergent, les principaux ratés de cet itinéraire.

Abed Charef

Sur le site source: http://www.maghrebemergent.info/energie/hydrocarbures/item/24027-les-rates-de-sonatrach-dans-le-renouvellement-des-contrats-de-gaz.html

Sonatrach a raté le virage de la négociation sur le gaz. Elle n’a pas vu le changement venir, faute de stratégie. Brutalement, déclare à Maghreb Emergent un économiste, « le patron de Sonatrach ne peut pas négocier avec Omar Ghrib le rachat du Mouloudia d’Alger, faire de l’emploi des jeunes dans le sud, et négocier en même temps les contrats à long terme pour la fourniture du gaz à l’Italie et à la France ». « On gère le Mouloudia, ou le marché international du gaz. Pas les deux », dit-il, excédé par la tournure des évènements.
Cette attaque frontale contre les dirigeants de Sonatrach montre le décalage entre le poids et la puissance de la compagnie publique des hydrocarbures, qui pèse plus de 70 milliards de dollars par an, et le rôle qui lui est imposé dans un système défaillant. Résultat : elle ne fait pas bien son métier, et ne peut pas faire des métiers étrangers à sa vocation.
Un de ses métiers, c’est précisément de vendre le gaz. C’est-à-dire connaitre le marché, en suivre l’évolution, anticiper les bouleversements, en disposant de la marge nécessaire pour négocier les bons dossiers, au bon moment, dans le cadre d’une stratégie cohérente. Des spécialistes énumèrent, pour Maghreb Emergent, les ratés accumulés par Sonatrach dans cette affaire.
Le marché du gaz, nous dit un ancien haut responsable du secteur, a subi de profonds bouleversements depuis plusieurs années, en raison des mutations chez les grands consommateurs, incluant des économies d’énergie, des coupes budgétaires, le développement des énergies renouvelables, etc. A cela s’est ajouté l’effet de la crise économique, avec une baisse de la consommation d’énergie, ainsi que le développement vertigineux de l’exploitation du gaz de schiste aux Etats-Unis, et la compétition entre deux poids lourds du marché du gaz, la Russie et le Qatar.

Prix et parts de marché, il faut choisir

Selon lui, Sonatrach ne s’est pas adaptée à ces changements. Elle n’en pas tenu compte. Elle a aussi eu « une attitude hésitante ou de rejet des différentes possibilités de négocier ». Elle avait la possibilité de négocier les volumes, ou les prix, ou une combinaison des deux, en fonction de ses atouts, à condition de le faire au bon moment. A défaut, elle risquait de mener le dossier à l’arbitrage international, « croyant que les besoins énergétiques des clients et les dispositions des contrats en vigueur allaient pousser les clients à éviter les arbitrages ». Dans le même temps, les russes ont déjà lâché sur une partie des prix il y a un an, en acceptant une indexation sur le spot d’une partie des livraisons, alors que les qataris ont privilégiés les parts de marchés plutôt que les prix.
« Mais il ne faut pas se voiler la face », nous dit un économiste. Sonatrach n’a pas négocié parce que la confiance a disparu. Les négociateurs n’ont même pas confiance en eux-mêmes, dit-il. Ils préfèrent aller à l’arbitrage, qui engage moins leur responsabilité ».
Ce spécialiste note également que « la plupart des négociations entamées par Sonatrach ces dernières années ont abouti à des accords transitoires, sur un très court terme, comme si les dirigeants du secteur se disaient : on règle le problème pour une ou deux années, et puis on verra ; ce qui prouve soit une absence de vision à long terme, soit un attentisme d’indécision, en pensant qu’il ne faut pas se précipiter, les choses vont changer ».

Pas d’effet Fukushima

Autre erreur d’appréciation, Sonatrach semble avoir misé sur un hypothétique effet Fukushima. La catastrophe qui a frappé le Japon pouvait amener une désaffection envers le nucléaire et booster la consommation de gaz. C’est le contraire qui s’est produit, le lobby du nucléaire réussissant à limiter les dégâts sans trop de problèmes. C’est même le gaz qui est dans le collimateur, avec l’opposition à l’exploitation du gaz de schiste !
Autre problème pour Sonatrach, elle était préoccupée par le déclin de la production et la réduction de sa marge destinée à l’exportation, en raison de la consommation interne. Bien qu’ayant consenti des investissements exceptionnels pour augmenter les exportations, avec le développement du GNL, MEDGAZ, GALSI et l’augmentation de la capacité des gazoducs vers l’Italie, elle n’était pas sûre de pouvoir tenir ses engagements à terme, alors que de nouvelles productions ne sont pas attendues avant 2016.
Au final, nous dit un expert, « Sonatrach pouvait choisir le prix ou les parts de marché. Elle a choisi les commissions ».

Le million de logements par mandat présidentiel, un mythe à la peau dure

Officiellement, l’Algérie a réalisé un million de logements durant le second mandat de M. Abdelaziz Bouteflika, et en promet autant pour le troisième mandat. Des chiffres totalement déconnectés de la réalité.

Abed Charef
Sur le site source: http://www.maghrebemergent.com/politiques-publiques/algerie/item/24023-le-million-de-logements-un-mythe-a-la-peau-dure.html

Jongler avec les chiffres. En Algérie, dans le domaine du logement, c’est un art parfaitement maitrisé. Qu’importe si les chiffres sont approximatifs, quand ils ne sont pas franchement farfelus. Visiblement, le but n’est pas d’établir des prévisions réalistes, ni de faire des bilans sérieux en fin de parcours. Il s’agit d’abord de cautionner une intention, énoncée au plus haut niveau : construire un million de logements durant un mandat présidentiel.
Ce chiffre magique a été lancé par le président Abdelaziz Bouteflika, et endossé par le gouvernement, sans retenue. Malgré quelques critiques discrètes. Des spécialistes et des patrons d’entreprises avaient souligné tous les déficits, notamment en entreprises, en capacités de réalisation et en main d’œuvre spécialisée. Mais qu’importe. La parole du président ne peut être mise en doute.
Au moment de sa nomination, Noureddine Moussa prenait connaissance de chiffres effrayants. Les résultats n’atteignaient pas la moitié de ce qui était annoncé. Il décidait alors de prendre les devants, peut-être pour se protéger. Fin 2007, après trois années, seuls 25% du programme était réalisé, déclarait M. Noureddine Moussa. Au mieux, on pouvait donc arriver à 50% à la fin du mandat. Mais M. Moussa était rapidement recadré. Il était alors revenu aussitôt à la charge, pour rectifier, et affirmer que, tout compte fait, le million de logements sera atteint. Il annonçait qu’il allait lancer en urgence tous les programmes en suspens, et parvenir, en deux ans, à rattraper les retards et réaliser les trois quarts du programme encore en attente.
Et miracle s’est produit. A la fin du quinquennat, Noureddine Moussa arborait un bilan exceptionnel. Le million de logements a été atteint, disait-il. Selon lui, on est passé de 120.000 logements par an à 220.000. Ultime coquetterie, il précisait que l’objectif avait été dépassé de 45.000 unités. Ahmed Ouyahia, dans une curieuse surenchère, affirmait lui aussi qu’on avait dépassé cet objectif. Il parlait de 1.2 millions de logements réalisés. Pas moins. Une pure fiction, mais personne n’en a tenu compte.

Prudence de M. Teboune

Et puisqu’il était désormais question de mots, et d’engagements sans conséquence, il était possible de repartir sur les mêmes bases, en refaisant la même promesse pour le plan suivant, 2010-2014. Un autre million de logements était annoncé pour le troisième mandat de M. Bouteflika. Noureddine Moussa poursuivait son œuvre, mais il était embarqué dans une pure fiction. En 2012, son plan de travail accusait un retard énorme. Il était impossible de réaliser un tel résultat. Un nouveau ministre du logement, M. Abdelmadjid Teboune, était nommé. A son tour, il prenait connaissance des vrais chiffres, qui donnent le tournis. Prudent, il ne dit rien publiquement, mais il le laisse clairement entendre. Des cadres du ministère, soulagés de pouvoir enfin parler vrai, évoquaient quelques réalités. « il faut diviser les chiffres publiés par deux», reconnait un proche du secteur, parti à la retraite depuis.
Abdelmadjid Teboune se place sur un autre terrain pour exprimer son scepticisme. Selon lui, les capacités de réalisation de l’Algérie se situent à un peu plus de 80.000 logements par an. Les contrats passés avec les entreprises étrangères, chinois, turques et égyptiennes notamment, n’atteignent pas 10.000 logements par an. En étant généreux, on pourrait donc parler de 100.000 logements réalisés chaque année. Loin, très loin, des 250.000 logements nécessaires pour réaliser le million de logements, officiellement retenu pour le troisième mandat.
Ces capacités n’ont pas beaucoup changé depuis 2005. Le rythme de réalisation a peu évolué, et le monde de l’entreprise du bâtiment n’a pas subi de bouleversement. M. Teboune lui-même le déplore, en soulignant que 85% des entreprises privées sont en fait de « petites unités», plus proches du monde de l’artisanat que de celui de l’entreprise. Leur faible envergue contraint le ministère de l’habitat à passer par les compagnies étrangères, pour tenter de changer d’échelle, d’introduire de nouvelles techniques et moderniser le secteur.

Confusion

Mais M. Teboune travaille dans un système dont il doit tenir compte. Il est donc contraint de tenir un discours précis, auquel il ne semble guère croire. Il ne peut dire publiquement que le projet du million de logements est irréaliste et irréalisable. Il se contente donc d’annoncer son intention de lancer le « plus grand nombre de logements possible » en 2013, près de 650.000, et il espère en réceptionner 286.000 durant la même année. Mais dans le même temps, il sait que la capacité de réalisation installée dans le pays peut à peine dépasser les 100.000 logements par an, même si une arrivée massive de firmes étrangères peut augmenter ce chiffre de quelques dizaines de points. D’où viendra le reste ?
Un ancien patron d’une grande entreprise du bâtiment est formel. « Le défi est impossible à tenir », dit-il. Mais il souligne aussi la confusion introduite par ces chiffres fantaisistes. « Officiellement, l’Algérie aura, en 2014, deux millions de logements de plus qu’en 2004. En réalité, il y aura un million de logements de plus. Cela fausse toutes les statistiques sur la consommation de gaz, d’eau, d’électricité, de ciment, etc. », dit-il, ajoutant que cela « détruit surtout la crédibilité de ceux qui publient ces chiffres ».

La Tunisie et la Libye empruntent des chemins différents pour régler le sort des anciens dirigeants

La Tunisie et la Libye tentent, de manière différente, de gérer le dossier des collaborateurs de l’ancien régime. Avec une certaine pondération en Tunisie, de la surenchère et des dérapages en Libye.

Sur le site source: http://www.maghrebemergent.info/actualite/maghrebine/item/24063-la-tunisie-et-la-libye-empruntent-des-chemins-differents-pour-regler-le-sort-des-anciens-dirigeants.html

Ebullition et règlements de comptes en Libye, tentatives d’apaisement en Tunisie. Les deux pays du Maghreb qui ont changé de régime à la faveur du « printemps arabe » suivent des trajectoires opposées, dans leur manière de gérer le dossier des responsables de l’ancien régime. Faisant preuve d’un sens de l’Etat et de la justice nettement plus relevés, le président tunisien Moncef Marzouki a imposé sa modération au gouvernement Ennahdha, et tente de désamorcer un dossier devenu brûlant, alors qu’en Libye, la surenchère continue, avec les dérapages et les abus inévitables.

Dans les deux cas, une sorte de ligne rouge semble avoir été tracée. Ceux qui faisaient partie du premier cercle de l’ancien pouvoir sont poursuivis et jugés, en Tunisie, victimes de règlements de comptes ou de sévices en Libye. Les organisations des Droits de l’Homme ont noté une prédominance de solutions violentes en Libye, alors qu’en Tunisie, les dérapages sont rares. Une affaire a cependant défrayé la chronique, celle de l’ancien premier ministre libyen, Baghdadi Al-Mahmoudi, réfugié en Tunisie, livré ensuite à la Libye dans des conditions opaques par le gouvernement Ennahdha, et torturé à son retour en Libye, selon des organisations des Droits de l’Homme. Mais la tendance générale, en Tunisie, est à l’apaisement. Le président Marzouki y joue un rôle central. Il veut favoriser une réconciliation nationale, de crainte que l’instabilité ne débouche sur une dégradation de la situation économique. Agissant avec une certaine prudence, il veut lever les restrictions qui touchent des dirigeants sur qui pèsent encore de sérieux soupçons de collaboration avec le régime de Zine El-Abidine Ben Ali. Il a ainsi appelé, en début de semaine, à lever l’interdiction de voyage qui frappe des hommes d’affaires soupçonnés de corruption. « Nous devons œuvrer à lever immédiatement ces interdictions pour mettre en place un mécanisme de réconciliation », a-t-il déclaré, affirmant son souci de « de relancer l’économie et d’établir la justice ». Mais cette réconciliation doit se faire « dans la transparence », a insisté le président Marzouki, alors que la tendance, en Tunisie, était jusque-là dominée par des soupçons systématiques : tout homme d’affaires prospère était considéré, peu ou prou, comme un proche de l’ancien régime. Le passé de M. Marzouki, ancien militant des Droits de l’Homme, a été déterminant dans ces choix.

« Les débris de l’ancien régime »

En Libye, le climat est nettement plus violent. L’Etat s’est écroulé, et les milices, auréolées de leur succès contre le régime de Maammar Kadhafi, imposent encore leur loi, face à un gouvernement incapable de rétablir l’ordre. La chasse aux sorcières se poursuit dans une atmosphère de désordre et de chaos. Des opposants indésirables sont accusés d’être des partisans de l’ancien régime et pourchassés. A Tripoli, on parle de « fouloul ennidham essabik » (les restes, ou les débris de l’ancien régime), que les « thouar », les révolutionnaires, continuent de les pourchasser, en Libye et à l’étranger, en vue d’« assainir » le pays, son administration, ses services de sécurité et sa diplomatie, en chassant tous les dirigeants et fonctionnaires qui ont travaillé pour l’ancien régime. Une loi, préparée à cet effet, a provoqué de nouvelles violences, avec des milices qui ont encerclé ou occupé le siège de nombreux ministères, pour exiger des mesures radicales contre tous les anciens fonctionnaires soupçonnés de collaboration. Il a fallu deux semaines de négociations pour arriver, dimanche, à un accord en vue de mettre fin au siège du ministère des affaires étrangères, encerclé par des miliciens. Le ministère de la justice a également été bloqué par des hommes armés. Pris dans une surenchère meurtrière pour demander des sanctions contre les partisans de Kadhafi, les miliciens ont fini par demander le départ du premier ministre Ali Zeidane lui-même. Celui-ci avait été diplomate sous le régime Kadhafi, et s’en tire ainsi à bon compte en obtenant de rester à son poste, alors que d’autres ministres ont été révoqués pour satisfaire les miliciens. Mais le dérapage n’est jamais loin. Les dirigeants libyens craignent en fait une réédition de l’épisode du 11 septembre, lorsque le consulat des Etats-Unis à Benghazi avait été attaqué, provoquant la mort de l’ambassadeur et de quatre autres personnes. La répétition des actes de violence peut en effet favoriser des actions terroristes, d’autant plus que la Libye semble être devenue une terre de repli pour nombre d’organisations jihadistes chassées du Mali.

Premier choc en Tunisie

 La Tunisie a résisté au premier choc. Mais l’épreuve sera longue, pour vaincre le mythe, et consacrer la victoire définitive de la raison en politique.

 Abed Charef

Ça bouge en Tunisie. Sur plusieurs fronts. Et ça bouge dans le bon sens, signe que le reflux social a atteint sa limite, et que le pays a réussi à contenir le reflux idéologique enregistré depuis la chute de ben Ali. La Tunisie a donc résisté à la vague de fond islamiste, elle a réussi à maintenir un consensus autour de quelques idées de base, sans pour autant déboucher sur une opposition frontale entre les institutions et les islamistes. Elle a, pour le moment, évité le pire de l’expérience algérienne.

Cette évolution a été facilitée par plusieurs facteurs. En premier lieu, la fragmentation du courant islamiste. Contrairement à l’Algérie où le FIS avait réussi à fédérer de larges courants, totalement antagoniques, la Tunisie a rapidement vécu une fracture entre Ennahdha, qui se veut un parti de gestion, et Ansar Echariaa (Partisans de la charia), organisation salafiste de rupture, prônant un islam intégral, n’admettant aucune sorte de compromis. Et c’est Ennahdha qui a la charge, aujourd’hui, de combattre les dérives de Ansar Echariaa.

La confrontation a débuté cette semaine, avec le congrès que les salafistes voulaient organiser à tout prix, y compris sans l’aval de l’administration. Dans le discours de ce mouvement, on retrouvait certains slogans connus en Algérie, comme par exemple celui selon lequel un partir de Dieu n’a pas besoin de respecter les procédures administratives. Mais le premier ministre Ali Laarayedh, lui aussi islamiste, qui a passé de longues années en prison sous Ben Ali, n’a pas la même vision de la légalité. Il a interdit le rassemblement des salafistes, qu’il a qualifiés de « terroristes », et a engagé un bras de fer. Les affrontements ont fait un mort, et risquent de creuser un fossé définitif entre Ennahdha et les autres courants plus radicaux.

Dans le même temps, une dynamique de surenchère guette les uns et les autres. Ennahdha est contraint de montrer son aptitude à gouverner, donc à faire respecter la loi. Aucun compromis n’est possible envers les salafistes. Ceux-ci sont également tentés par une radicalisation dans l’autre sens. Il n’est pas exclu qu’un courant salafiste bascule dans le jihadisme, pour rejoindre symboliquement les groupes armés qui se sont retranchés dans le Djebel Chaambi, près de la frontière algérienne. Ennahdha sera alors contraint de consolider le consensus national qui l’a porté au pouvoir. Il le fera en s’appuyant encore plus sur les partis non islamistes, avec lesquels il partage les principes de démocratie et d’état de droit. Pour peu que le jeu institutionnel fonctionne, Ennahdha deviendra un parti comme un autre, avec quelques références vagues à l’Islam, sans plus. Un peu comme le MSP. Après Amar Ghoul et Boudjerra Soltani, qui peut encore croire en Algérie que le PSM est un  parti islamiste ?

Cette évolution en douceur a permis de préserver l’armée tunisienne et les services de sécurité tunisiens, qui gardent leur statut. La légitimité du gouvernement n’est pas remise en cause non plus, ni en Tunisie, ni à l’étranger. Bien au contraire, ils sortent renforcés de l’épreuve, car leur intervention éventuelle face aux jihadistes et aux salafistes sera appuyé par un large consensus national.

Sur un autre front, la mutation en Tunisie a également commencé sur le terrain des mœurs. Avec ce premier scandale auquel est mêlé Rafik Abdesselam, ancien ministre tunisien des affaires étrangères et gendre du chef du mouvement islamiste Ennahda. M. Abdesselam sera poursuivi dans une affaire, celle du Sheraton Gate, dans lequel on retrouve le cocktail traditionnel argent, pouvoir et sexe. Selon des documents publiés par des opposants, l’ancien ministre aurait séjourné dans un luxueux hôtel de Tunis, aux frais de l’Etat tunisien, en ayant recours à une formule opaque de facturation, pour des soirées sulfureuses. Il aurait également reçu, de manière illégale, des fonds provenant d’entrepreneurs chinois. En attendant ce que décidera la justice, le ministère public a franchi un premier pas. Il a engagé des poursuites contre l’ancien ministre des affaires étrangères pour abus de confiance, recel d’abus de biens sociaux et corruption.

D’une manière ou d’une autre, ces affaires permettent d’engager un mouvement, celui de désacraliser l’islamisme politique. Derrière un discours religieux, promettant un monde parfait, qui réussit souvent à abuser de larges franges de la société, les dirigeants islamistes ont des comportements d’une extrême banalité, comportant aussi bien la corruption que la liberté des mœurs. Pour le simple citoyen, qui veut trouver en chaque responsable un modèle de moralité et d’exemplarité, l’illusion peut durer longtemps. Elle ne se dissipe que quand le mythe s’effondre, pour laisser place à une demande rationnelle, celle de l’établissement de règles de gestions transparentes, seul moyen de moraliser la vie publique et de lutter contre la corruption de manière efficace.

Le printemps tunisien est à venir

Des groupes jihadistes prolifèrent en Tunisie. Les « éradicateurs » tunisiens poussent à la confrontation directe. Mais pour l’heure, la Tunisie tient bon, pour remporter une vraie victoire, une victoire politique et idéologique.

 Par Abed Charef

 Djebel Chaambi. C’est un endroit perdu, dans l’ouest de la Tunisie, près de la frontière algérienne. Un endroit qui n’intéresse personne,  à part peut-être quelques moudjahidine de l’ALN, ceux de l’armée des frontières et de la wilaya I et II, ainsi que les contrebandiers. Mustapha Benboulaïd et Tahar Zbiri avaient du le longer, et Houari Boumediene a été souvent obligé de de le contourner, lors de ses inspections du front menées à partir de son PC de Ghardimaou. Djebel Chaambi a aussi servi de repère à de nombreux officiers de l’ALN, qui calculaient la distance les séparant de la frontière à partir de ce repère.

Un demi-siècle plus tard, Dejbel Chaambi est sur le point de devenir le Zebarbar ou le Tamezguida de la Tunisie. Dans cette région montagneuse de l’ouest de la Tunisie, les premiers groupes jihadistes tunisiens se sont implantés, pour tenter d’entrainer leur pays vers une guerre absurde, similaire à celle que l’Algérie a subie pendant durant la décennie 1990. Sans avoir probablement jamais lu la théorie du foco, selon laquelle une guérilla commence par créer un abcès auquel vont se greffer diverses résistances, les jihadistes tunisiens tentent de créer ce qu’ils considèrent comme un nouveau front dans la lutte mondiale pour faire triompher l’Islam. En attendant les fatwas de Kardhaoui, de Dhawahiri et autres stars du jihad,  ils tentent d’imposer un fait accompli. En choisissant une région au symbole très fort, celle qui avait servi de sanctuaire à l’ALN pendant la guerre de libération.

En face, l’armée tunisienne, avec ses modestes moyens, tente jours de les en déloger. Sans résultat probant jusque-là. Une guérilla, aussi limitée soit-elle, est très difficile à éliminer. On peut la contenir, la réduire, mais en venir à bout est une opération autrement plus complexe. L’armée tunisienne le sait. L’expérience algérienne l’a suffisamment montré : il faut battre la guérilla sur le terrain politique pour que la solution militaire devienne possible.

Mais pour l’heure, la Tunisie est sur une autre pente. Elle est en train de basculer dans une autre logique. La Tunisie n’est plus un pays qui tente de gérer une transition démocratique, avec les hauts et les bas consécutifs au fameux printemps arabe ; c’est désormais un pays qui fait face à une tentative d’implantation d’une guérilla islamiste. Avec ces groupes armés qui prennent le maquis, selon ce qui s’apparente à une nouvelle stratégie, est donné le signal d’une évolution majeure dans ce pays, une évolution qui rappelle, de manière douloureuse, les premières actions terroristes en Algérie, début 1992.

Mais le parallèle avec l’Algérie n’est pas évident sur toute la ligne. Certes, les groupes jihadistes procèdent de la même logique, et affichent les mêmes objectifs, pour lesquels ils utilisent les mêmes méthodes. Mais la Tunisie est mieux placée que l’Algérie pour gagner la bataille politique, avec un coût moins élevé, car la Tunisie se trouve sur un terrain plus solide. Elle a voté, et son vote a été respecté. Le gouvernement actuel est issu du choix des urnes, le président actuel a été choisi de manière consensuelle, et il respecte les règles démocratiques.

Des « éradicateurs » tunisiens tentent bien de remettre en cause la légitimité du gouvernement tunisien, mais leurs voix ne portent pas pour le moment. Et c’est tant mieux. Car ce qu’ils prônent, c’est une solution à l’algérienne, avec une opposition frontale entre l’Etat, son armée, ses services de sécurité, d’un côté, et les islamistes, dont la légitimité a été acquise par les urnes, d’un autre côté.

La pondération traditionnelle des Tunisiens a permis jusque-là d’éviter cette confrontation. Le pays, entretemps, découvre les règles de la démocratie, renoue avec l’action politique, avance dans le débat et la recherche de compromis. Les Tunisiens apprennent la complexité de la vie politique, et refusent d’abdiquer. Et le temps fait son  œuvre, en détruisant ce mythe d’une solution miracle brandie par les islamistes. En accédant au pouvoir, les dirigeants d’Ennahdha se révèlent pour ce qu’ils sont : aussi incompétents que la bureaucratie de Ben Ali, aussi corrompus que l’administration policière qui dirigeait le pays depuis deux décennies. Pour les Tunisiens, l’enjeu principal est là : démystifier le projet islamiste, ramener les dirigeants islamistes à un rôle de simples politiciens, aussi bons ou aussi mauvais gestionnaires que les autres,  aussi corrompus ou aussi honnêtes que les autres, mais s’appuyant sur un projet politique et économique qui n’existe pas.

C’est cette victoire que la Tunisie est sur le point de remporter. A condition qu’elle réussisse à contenir ses « janviéristes », à aller jusqu’au bout pour dans l’expérience démocrartique, non pas pour battre Ennahdha, mais pour amener Ennahdha à admettre que son projet ne mène nulle part.

Le vingtième siècle a été dominé par une immense espérance, qui s’est révélée aussi terrible qu’absurde. Elle n’a été vaincue ni par des armées, ni par la bombe atomique. Elle s’est écroulée d’elle-même, quand il est devenu évident qu’elle ne menait nulle part. C’était l’espérance communiste. C’est ce qui se passe aujourd’hui en Tunisie.

Sonatrach, en pleine crise de gouvernance, tarde à définir une stratégie de négociations

Sonatrach est en pleine tempête. La compagnie algérienne doit négocier des dossiers délicats, au mauvais moment, alors qu’elle subit une sérieuse crise de gouvernance.

Abed Charef

Sonatrach subit une très forte pression. Au pire moment. Comme si le sort s’acharnait sur cette entreprise qui assure 40% du PIB de l’Algérie. Mais pour les spécialistes, ce n’est pas la pression en elle-même qui pose problème, car Sonatrach a traversé bien des tempêtes, et a toujours pu s’en sortir, même si elle a pu y laisser quelques plumes. Ce qui inquiète cette fois-ci, c’est la conjonction de plusieurs facteurs, internes et externes, contribuant à donner de l’entreprise l’image d’un boxeur à demi groggy, acculé dans un coin, et contraint de subir les coups, sans avoir une stratégie de défense.
Premier handicap, la situation interne de l’entreprise. Sérieusement ébranlée par le scandale qui a mis en cause son ancien PDG, Mohamed Meziane, Sonatrach traverse une grave crise de gouvernance. Son actuel PDG, Mohamed Zerguine, est dans une situation très délicate, car sa marge de manœuvre est particulièrement réduite, alors que l’entreprise a précisément besoin d’un patron capable de faire feu de tout bois.
Déjà placée sous haute surveillance, Sonatrach se retrouvait doublement surveillée après le tragique épisode de Tiguentourine. Comment allait-il elle faire face aux nouveaux impératifs de sécurité imposés par cette prise d’orages, et comment allait-elle réagir face à ses partenaires devenus de plus en plus exigeants ? Son patron, annoncé sur un siège éjectable depuis des mois, semble avoir perdu toute initiative, ce qui contribue à paralyser l’entreprise. Même si, dans les milieux spécialisés, on affirme que toutes les décisions importantes se prennent au ministère de l’Energie.
Faut-il ajouter à cela tous les déboires subis à cause de la gestion de M. Chakib Khelil ? Tous les contrats passés par l’entreprise durant la décennie écoulée sont, de facto, sujets au doute. D’autant plus que les révélations continuent, et qu’on en est à Sonatrach 2, avec peut-être des prolongations.

Emploi de jeunes et contrats internationaux
Dans cette conjoncture délicate, Sonatrach apparait singulièrement désarmée pour faire face aux pressions d’un autre type, liées à ses choix de gestion. Dans le grand sud, l’entreprise est accusée, à tort ou à raison, de privilégier des gens du nord dans son recrutement, ce qui provoque la colère des habitants du Sahara. Du coup, Sonatrach est invitée à réviser sa politique, et à faire de l’emploi.
Mais le plus dure est encore à venir. Et de l’extérieur cette fois-ci, après la brèche ouverte par la compagnie américaine Anadarko. Remettant en cause des règles fiscales imposées par Chakib Khelil, Anadarko a eu recours à un arbitrage international, qui lui a offert le jackpot. Elle a obtenu des dédommagements pour 4.4 milliards de dollars. Cerise sur le gâteau, elle a obtenu de ne pas être payé cash, mais d’être dédommagée sous forme de livraisons de pétrole.
Un quotidien a révélé ensuite que la compagnie italienne Edison a obtenu, à son tour, 300 millions d’euros de dédommagements, à la suite d’un arbitrage rendue par la chambre internationale de commerce. A son tour, la grande compagnie ENI, accusée d’avoir versé des pots-de-vin pour décrocher des contrats en Algérie, menace elle aussi de recourir à des arbitrages pour exiger la baisse du prix du gaz livré par l’Algérie, aux termes de contrats à long terme.
Pour des spécialistes que nous avons interrogés, cette offensive multiforme subie par Sonatrach n’est pas fortuite. Bien au contraire, et c’est de bonne guerre, les partenaires de Sonatrach l’attaquent passivement parce qu’ils savent qu’elle est en pleine tourmente. Dans cette période creuse, elle est vulnérable, sa défense est faible, sans véritable stratégie.

Défaillance dans la gouvernance

Un économiste de premier plan relève ainsi que « la révision des contrats est prévue à la fin des contrats, en 2015 pour le contrat GDF, et 2017-2018 pour le contrat ENI ». ces compagnies veulent « remettre en cause la rigidité des volumes dans les contrats à long terme, et revoir les prix en les liant plus directement à ceux en cours sur le marché spot». Ces compagnies ont beau jeu de profiter d’une abondance du gaz, due à l’exploitation du gaz de schiste aux Etats-Unis, et à la crise, qui a provoqué une baisse de la consommation, alors que le Qatar est toujours prêt à alimenter le marché, pour élargir ses parts.
Mais ce que souligne ce spécialiste, c’est que « les derniers résultats de l’arbitrage international reflètent la dégradation des capacités d’engineering juridique de Sonatrach, dans la rédaction des contrats et d’anticipation des résultats de l’arbitrage ». Autrement dit, Sonatrach négocie mal ses contrats, et n’arrive pas à anticiper pour éviter ce genre de déboires.
Un autre spécialiste est encore plus dur envers Sonatrach. « ll n’y a pas de stratégie tout court ; il n’y a plus de pilote à bord pour prendre des initiatives au bon moment», dit-il. « Que les clients demandent des révisions à la baisse, c’est normal et c’était prévisible depuis deux ou trois ans », pour plusieurs raisons, notamment parce que « tout le monde savait que Sonatrach allait arriver entre 2013-2015 à une phase, prévue contractuellement, de renouvellement de presque tous ses contrats de vente ». Mais, relève-t-il, « en face, et avec tous les bouleversements vécus jusqu’à aujourd’hui, le secteur était plus préoccupé à panser ses blessures » et à gérer l’immédiat. La défaillance dans la gouvernance a finalement amené l’entreprise à « rater les opportunités de négocier les bons dossiers, au bon moment ».

Bad boy

A défaut de fabriquer de fabriquer de héros, l’Algérie produit des bad boys en série. Omar Ghrib est bien parti pour détrôner Chakib Khelil.

 Par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 9 mai 2013)

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L’Algérie a trouvé son bad boy. Avec Omar Ghrib, c’est le top. Le modèle absolu, définitif. Le nirvana. On est au-dessus de tout. C’est le soleil. Impossible de faire mieux. A côté de lui, les mauvais garçons de la politique et du spectacle font figure de petits garçons innocents. Avoir trouvé ce personnage, c’est le jackpot. Il représente tout ce qu’il est possible de détester, sans risque. Particulièrement après sa disgrâce. Car avant la disgrâce, il y avait un petit doute.

Omar Ghrib, c’est d’abord un look. Blouson cuir, jeans, crâne rasé. Au stade, au bureau, au milieu des supporters, dans les tribunes, il est toujours habillé ainsi. Ça fait populo, c’est supposé proche du supporter, qui aime ce profil de dirigeant en lequel il peut s’identifier. Omar Ghrib est aussi un enfant de la balle, un garçon des rues, un self made man qui a réussi à se frayer un chemin à la force du poignet. Parti de rien, il a monté son petit commerce, tout en devenant un supporter très proche des joueurs du Mouloudia. Il franchi un nouveau palier en entrant dans le cercle des dirigeants du club. Et là, surprise : il a rapidement découvert qu’il n’y avait rien en face, que ce grand club, avec toute son histoire, était entouré du vide. Il suffit d’un peu de bluff, de crier plus fort que les autres, de s’attirer la sympathie des supporters pour prendre possession du club. Il l’a fait avec une facilité déconcertante.

Il, a certes, bénéficié d’un coup de pouce d’appareils de l’Etat et de structures de la FAF, qui cherchaient alors des hommes à poigne, capables de parler aux supporters et de se battre avec eux. Des dirigeants qui cherchent à percer, mais capables de descendre dans l’arène. Et les terrains de foot sont devenus une arène depuis longtemps. Les services de sécurité ont dénombré sept morts autour des stades durant les dernières années. En parallèle, une impunité totale s’est développée dans les terrains de football. On peut y faire ce qu’on veut, y compris des actes qui devraient valoir à leurs auteurs des années de prison. Mais dans un stade, c’est permis. On a le droit de cracher sur un joueur, d’insulter un arbitre, de jeter une bouteille d’eau ou un  siège sur un dirigeant ou un adversaire. Le tout, sous l’œil indifférent de Mohamed Raouraoua, le grand ordonnateur de toutes ces fêtes du week-end, qui a plus ou moins parrainé l’ascension de Omar Ghrib.

Dans ce nouveau climat, le public qui fréquente encore les stades de football a été trié au fil des ans. Pères de famille tranquille, bobos, quadras et quinquas ont été progressivement expulsés par des jeunes au comportement de plus en plus violent. Comme si un accord tacite avait été conclu entre les autorités et une fraction de la jeunesse, accord au terme duquel les jeunes ont le droit de tout faire, de tout casser, de tout dire, pendant une heure et demie, au stade, dans une sorte de parenthèse de type Mad Max.

Dans ce monde-là, Omar Ghrib était dans son élément. Il gérait tant bien que mal ses troupes, se faisant tantôt insulter, tantôt applaudir, au gré des résultats et de l’humeur du moment. Il joutait convenablement son rôle, mais il était dans son itinéraire à lui. Et il voulait aller encore plus loin, franchir un pas supplémentaire dans la hiérarchie de la respectabilité et du pouvoir. A un point tel qu’il a voulu devenir le parrain du quatrième mandat ! Il faut dire que la présidence d’un club de foot est quelque chose de fascinant. Quand il s’agit du Mouloudia, c’est le nirvana. On fréquente les plus grands, on serre la main des ministres et des cadres de Sonatrach, on tutoie ces hommes qui gèrent 70 milliards de dollars, et qui deviennent des familiers, prêts à toutes les bassesses pour se faire photographier avec un joueur que Omar Ghrib peut engueuler à n’importe quel moment, ou pour discuter avec un entraineur que Ghrib peut renvoyer chaque matin.

Pour compléter ce portrait de bad boy parfait, Omar Ghrib tient un langage à la limite de la vulgarité. Inculte, il a longtemps vécu à la frontière de la légalité. Il sait brasser des sommes énormes au noir, payer des milliards sans rien déclarer au fisc. Un quotidien a même rapporté qu’il a été condamné à trois ans de prison avec sursis dans une affaire de drogue. La rumeur lui accorde un passé sulfureux, hérité de cette époque grise de sa vie. Et c’est ce volet précisément qui lui a permis de triompher de nombre de ses adversaires. Ceux-ci hésitaient à affronter un homme au passé trouble, mais bénéficiant visiblement d’appuis aussi occultes que puissants, ce qui lui a permis de faire main basse sur le club le plus populaire du pays, refusant de le céder à Ali Haddad et à ses milliards.

Voilà donc le nouveau bad boy du pays, l’homme qui n’a peur de rien, et qui ose tout, qui défie l’Etat et ses symboles. L’homme que déteste les bobos et les intellos, qui le considèrent comme un intrus dans le personnel chargé de gérer les affaires du pays, parce qu’il n’est pas des leurs. C’est, enfin, l’homme qui ose déployer une banderole appelant à un quatrième mandat au profit de M. Abdelaziz Bouteflika.

Comme bad boy, c’est mieux que Chakib Khelil, non ?

Mauvaise gestion et non gestion

 Kadhadi, Ben Ali, Moubarak. Aveuglés par le pouvoir, ils n’avaient pas vu le décalage entre eux et leurs pays. Le même décalage existe aujourd’hui en Algérie.

 

Par Abed Charef

 

L’image avait frappé les Algériens, qui en avaient retenu cette formule devenue célèbre : « zenga zenga, dar dar ». C’était Mouammar Kadhafi, sur la muraille d’une forteresse, s’adressant à ses supporters, et menaçant de poursuivre ses opposants, de les pourchasser maison par maison, ruelle par ruelle, jusqu’à les éliminer tous, alors que la révolte grondait dans les rues de Benghazi et s’étendait inexorablement vers toutes les régions du pays. L’homme pensait qu’il lui était encore possible de leur faire la guerre, de livrer bataille, une guerre dans laquelle le courage et la détermination finiraient par avoir raison. Il voulait en découdre, montrer qu’il était porteur de valeurs de sacrifices et de résistance, qu’il était le véritable héritier de Omar El-Mokhtar.

Aux yeux de Kadhafi, les autres, les opposants, les rebelles, ceux qui contestaient son pouvoir, et qui devaient devenir plus tard des « thouar », des révolutionnaires, portés par l’aviation de l’OTAN jusqu’à Tripoli, étaient des traitres, des vendus. Ils constituaient des bandes de déviants manipulés par quelque force occulte, à la solde de l’étranger. Kadhafi pensait être le seul à détenir la légitimité, pour diriger le pays.

Kadhafi est mort, un autre régime s’est mis en place, avec la bénédiction de l’Amérique et de l’Europe. Mais le discours de Kadhafi, ce jour-là, a montré à quel point le dirigeant libyen était en décalage avec le monde moderne, avec la Libye, avec la société libyenne et le peuple libyen. Il a montré à quel point un dirigeant, coupé du réel, vivant dans un monde virtuel qu’il s’était inventé, pouvait dériver, pour atteindre une sorte de folie du pouvoir, et se créer un monde dans lequel seule sa pensée était juste.

La crise libyenne avait montré à quel point la manière de Kadhafi de gérer la Libye était archaïque, anachronique, dépassée. C’était si évident que nombre de proches du dirigeant libyen avaient fini par claquer la porte, excédés par les frasques de leur chef. D’autres avaient discrètement pris leurs distances, ses anciens compagnons l’avaient abandonné, l’un après l’autre, certains passant à l’opposition pendant que d’autres se contentaient, impuissants, de mesurer l’ampleur du désastre, sans pouvoir y remédier.

Mais le retrait de ces hommes n’avait pas laissé place au vide. Une autre cour avait émergé, de nouveaux cercles, composés d’hommes appartenant à la nouvelle génération, gravitant autour des enfants de Kadhafi, avaient pris le relais. Branchés sur l’argent et les affaires, plutôt que sur la politique et le pouvoir, les nouveaux arrivants se sont enrichis, sans se soucier de la dérive institutionnelle et morale de leur pays. Et, au bout du compte, Kadhafi s’est retrouvé à la tête d’un pouvoir fou, dirigeant une armée virtuelle, avec des coquilles vides à la place des institutions.

Kadhafi a passé quarante ans à acheter du matériel militaire. Au moment décisif, son armée a été incapable de le sauver. Elle ne l’a même pas renversé, ce qui aurait permis de préserver la stabilité et la sécurité, pour amorcer le changement de manière ordonnée. L’échec de Kadhafi était total: il n’avait même pas d’armée. Ses services spéciaux, accusés de mener des attentats partout dans le monde, n’étaient même pas capables de gérer un petit groupe de jeunes manifestants.

 

Les illusions de Ben Ali

 

Zine El-Abidine Ben Ali a vécu la même illusion. Il pensait diriger un pays moderne, branché sur l’Occident, prêt à entrer dans la compétition internationale malgré ses maigres atouts. Il avait même réussi à vendre cette illusion aux Occidentaux, qui trouvaient que Ben Ali avait réussi la modernisation de son pays, ce qui justifiait qu’on ferme les yeux sur les violations des Droits de l’Homme. Mais du jour au lendemain, Ben Ali a découvert l’autre Tunisie, celle avec laquelle il avait rompu depuis longtemps, et qui avait, elle aussi, rompu avec lui. Il cohabitait avec les Tunisiens mais ne les connaissait pas. Comme Kadhafi dirigeait la Libye sans en connaitre ni sentir les mutations sociales, politiques, générationnelles et culturelles.

L’Algérie avait subi un décalage similaire dans les années 1980. Ce fut octobre 1988. Elle a ensuite tenté de mettre en adéquation son système politique et économique avec l’évolution de la société, d’une part, et avec l’évolution du monde, d’autre part. Elle semblait avoir compris que le mur de Berlin était tombée, qu’un monde nouveau allait émerger, dans lequel de nouveaux acteurs allaient surgir, notamment les Droits de l’Homme et les moyens de communication moderne.

L’Algérie a fait quelques pas, avant de s’enfoncer de nouveau. Depuis, elle est a tenté de revenir sur les avancées de cette époque. L’embellie financière a achevé la dérive : l’Algérie s’est progressivement installée dans un monde virtuel, sans se rendre compte du décalage général qui touche tous les secteurs : elle ne se rend plus compte que son argent ne produit plus de richesses, que ses ministères ne font plus l’Etat, que le pouvoir n’est plus en mesure d’imposer son autorité, que les services de sécurité ne sont plus capables d’assurer la sécurité, que la justice ne rend plus la justice, et que les structures chargées de lutter contre la corruption ne sont plus en mesure de remplir leur mission.

 

Mauvaise gestion et non gestion

 

Il ne s’agit pas de mettre en cause un homme incompétent, la défaillance d’un dirigeant, ou une absence quelconque d’un responsable. Il ne s’agit même pas de de se demander si un homme diminué physiquement peut diriger un pays dont la société est aussi dynamique. Non, il s’agit de se rendre compte que l’Algérie évolue dans un environnement pour lequel elle n’est plus adaptée. Elle se demande encore comment une facture de téléphone n’arrive pas à l’usager alors que celui-ci dispose de l’internet. Elle continue à affirmer que ses forces armées n’interviendront jamais au Mali au moment où des troupes tchadiennes, sous commandement français, appuyées par des avions français et guidés par des drones américains, survolent la frontière algéro-malienne. L’Algérie continue à former des walis alors que tous les pays qui ont réussi forment les élus. Elle continue à organiser de fausses élections alors que les pays sérieux trouvent que la démocratie n’est plus suffisante.

Ce qui inquiète, au bout du compte, ce n’est pas de se demander si M. Abdelaziz Bouteflika va faire un quatrième mandat. Ce qui inquiète, c’est que des Algériens puissent envisager cette idée. Ce qui inquiète aussi, c’est que des Algériens pensent que M. Bouteflika peut rester en poste, ou être remplacé par un autre président, qui va gérer le pays de la même manière, en s’appuyant sur les mêmes appareils, les mêmes partis, en organisant les mêmes débats sur la place du secteur privé dans l’économique algérienne. Enfin, ce qui inquiète, c’est qu’on continue de penser que le pays est mal géré alors qu’il n’est pas géré.