Le malaise d’Etat algérien

Un chef d’Etat victime d’un malaise ? Un évènement banal. Mais en Algérie, c’est tout le pays qui en est affecté.

Le Quotidien d’Oran, 2 mai 2013 

Abed Charef

 

Le président Abdelaziz Bouteflika a eu un malaise, conséquence d’une défaillance physique assez courante, sans danger particulier. C’est un cas « bénin », nous dit un spécialiste, pendant qu’un citoyen minimisait le cas du président Bouteflika, en disant : « rassou dar » (la tête lui a tourné). Ce qui lui arrive ressemble un peu à ce qu’avait subi Nicolas Sarkozy, qui avait eu un malaise alors qu’il faisait un jogging, en juillet 2009. De vingt ans plus jeune que M. Bouteflika, Nicolas Sarkozy avait brièvement perdu connaissance, avant d’être hospitalisé, et maintenu en observation à l’hôpital des armées françaises, le fameux hôpital du Val de Grâce, que les Algériens connaissent désormais si bien : M. Bouteflika est y de nouveau hospitalisé, après y avoir déjà une opération chirurgicale lourde en 2007. Pour M. Sarkozy, on avait parlé d’un « malaise vagal », un cas bénin, causé essentiellement par une suractivité. Pour M. Bouteflika, il s’agit, cette fois-ci, d’un «accident ischémique transitoire sans séquelles», mais qui a nécessité des examens complémentaires pour éviter toute mauvaise surprise, selon un médecin devenu célèbre, le Pr Rachid Bougherbal.

Dans le cas de M. Sarkozy, quelques rares voix, notamment sur internet, avaient mis en doute les informations officielles sur son état de santé. On avait parlé de problème cardiaque, que les médecins auraient tenté de cacher. Mais l’information officielle s’était rapidement imposée, et M. Sarkozy en avait tiré profit. Les commentateurs avaient mis en avant le fait que son malaise était probablement du à une surcharge de travail, conforme à l’image que le chef de l’Etat français voulait donner de lui-même.

Deux ans plus tôt, Jacques Chirac, alors président en exercice, âgé de 72 ans, avait été hospitalisé après un « petit accident vasculaire », qui s’était notamment traduit par des troubles de la vision. Officiellement, l’accident ne devait pas laisser de séquelles, mais de nombreux témoins ont émis des doutes sur la question, notant que l’ancien chef de l’Etat français avait gardé quelques signes visibles de cet accident.

En Algérie, toute l’information officielle s’est mise en branle pour affirmer que le chef de l’Etat n’est pas en danger, qu’il se porte bien, qu’il n’y a rien à craindre et qu’il rentrera bientôt en Algérie. Un simple incident, qui nécessite des contrôles, mais pas plus. Le Pr Rachid Bougherbal a donné le ton. M. Bouteflika subira des examens complémentaires routiniers, sans conséquence, a-t-il assuré. Le premier ministre Abdelmalek Sellal a pris le relais, pour tenir des propos similaires.

Mais plus les officiels parlaient pour tenter de rassurer, plus le doute gagnait l’opinion. Plus M. Sellal insistait, plus les Algériens devenaient soupçonneux. M. Bouteflika était, en outre, attendu pour la finale de la coupe d’Algérie. Son absence constituait, aux yeux de l’opinion, une preuve supplémentaire que tout ce qui était dit par le gouvernement était faux. Jusqu’à ce que les rumeurs les plus sordides et les manipulations les plus grossières apparaissent. Pourtant, que les informations communiquées officiellement étaient parfaitement plausibles.

Ce contraste entre ce que disent les officiels et ce que pensent les Algériens a confirmé une amère réalité de l’Algérie : quand le gouvernement dit que c’est blanc, la rue comprend que c’est noir. Quand le gouvernement affirme que ça marche très bien, les Algériens comprennent que ça va très mal. La société n’accorde plus le moindre crédit au pouvoir et à ses représentants. Ce qui rend la communication officielle totalement inopérante, à la limite du ridicule.

L’état de santé du chef de l’Etat a également révélé la fragilité des projections politiques en Algérie. En premier lieu, la fragilité de l’idée du 4ème mandat. Celui-ci est devenu politiquement ingérable, et moralement difficile à soutenir. Pourtant, tout le personnel politique est tétanisé par cette échéance. Ceux qu’on considère comme des candidats potentiels à la présidence de la république sont tous réduits au silence. Se maintenant dans une prudente expectative, ils ne savent s’ils doivent se prononcer dès maintenant, pour avoir une longueur d’avance, ou au contraire, s’ils doivent se faire discrets, au cas où M. Bouteflika rempilerait de nouveau, ce qui risquerait de les griller. Et c’est tout le pays qui se trouve désormais figé, dans l’attente d’une décision, d’un signe, pour savoir dans quel sens le vent va tourner.

C’est du moins l’image qui apparait. Car en réalité, l’Algérie n’est pas si figée. Elle bouge, elle bouillonne. Ceux qui pillent continuent à le faire, ceux qui tirent profit d’une situation précise pour s’enrichir, légalement ou non, licitement ou non, continuent à s’enrichir. Et les institutions du pays continuent à se déliter. Mais si le chef de l’Etat a trouvé un hôpital où se soigner, l’Etat algérien, lui, n’a pas encore trouvé de médecin, ni de remède.

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