Le printemps tunisien est à venir

Des groupes jihadistes prolifèrent en Tunisie. Les « éradicateurs » tunisiens poussent à la confrontation directe. Mais pour l’heure, la Tunisie tient bon, pour remporter une vraie victoire, une victoire politique et idéologique.

 Par Abed Charef

 Djebel Chaambi. C’est un endroit perdu, dans l’ouest de la Tunisie, près de la frontière algérienne. Un endroit qui n’intéresse personne,  à part peut-être quelques moudjahidine de l’ALN, ceux de l’armée des frontières et de la wilaya I et II, ainsi que les contrebandiers. Mustapha Benboulaïd et Tahar Zbiri avaient du le longer, et Houari Boumediene a été souvent obligé de de le contourner, lors de ses inspections du front menées à partir de son PC de Ghardimaou. Djebel Chaambi a aussi servi de repère à de nombreux officiers de l’ALN, qui calculaient la distance les séparant de la frontière à partir de ce repère.

Un demi-siècle plus tard, Dejbel Chaambi est sur le point de devenir le Zebarbar ou le Tamezguida de la Tunisie. Dans cette région montagneuse de l’ouest de la Tunisie, les premiers groupes jihadistes tunisiens se sont implantés, pour tenter d’entrainer leur pays vers une guerre absurde, similaire à celle que l’Algérie a subie pendant durant la décennie 1990. Sans avoir probablement jamais lu la théorie du foco, selon laquelle une guérilla commence par créer un abcès auquel vont se greffer diverses résistances, les jihadistes tunisiens tentent de créer ce qu’ils considèrent comme un nouveau front dans la lutte mondiale pour faire triompher l’Islam. En attendant les fatwas de Kardhaoui, de Dhawahiri et autres stars du jihad,  ils tentent d’imposer un fait accompli. En choisissant une région au symbole très fort, celle qui avait servi de sanctuaire à l’ALN pendant la guerre de libération.

En face, l’armée tunisienne, avec ses modestes moyens, tente jours de les en déloger. Sans résultat probant jusque-là. Une guérilla, aussi limitée soit-elle, est très difficile à éliminer. On peut la contenir, la réduire, mais en venir à bout est une opération autrement plus complexe. L’armée tunisienne le sait. L’expérience algérienne l’a suffisamment montré : il faut battre la guérilla sur le terrain politique pour que la solution militaire devienne possible.

Mais pour l’heure, la Tunisie est sur une autre pente. Elle est en train de basculer dans une autre logique. La Tunisie n’est plus un pays qui tente de gérer une transition démocratique, avec les hauts et les bas consécutifs au fameux printemps arabe ; c’est désormais un pays qui fait face à une tentative d’implantation d’une guérilla islamiste. Avec ces groupes armés qui prennent le maquis, selon ce qui s’apparente à une nouvelle stratégie, est donné le signal d’une évolution majeure dans ce pays, une évolution qui rappelle, de manière douloureuse, les premières actions terroristes en Algérie, début 1992.

Mais le parallèle avec l’Algérie n’est pas évident sur toute la ligne. Certes, les groupes jihadistes procèdent de la même logique, et affichent les mêmes objectifs, pour lesquels ils utilisent les mêmes méthodes. Mais la Tunisie est mieux placée que l’Algérie pour gagner la bataille politique, avec un coût moins élevé, car la Tunisie se trouve sur un terrain plus solide. Elle a voté, et son vote a été respecté. Le gouvernement actuel est issu du choix des urnes, le président actuel a été choisi de manière consensuelle, et il respecte les règles démocratiques.

Des « éradicateurs » tunisiens tentent bien de remettre en cause la légitimité du gouvernement tunisien, mais leurs voix ne portent pas pour le moment. Et c’est tant mieux. Car ce qu’ils prônent, c’est une solution à l’algérienne, avec une opposition frontale entre l’Etat, son armée, ses services de sécurité, d’un côté, et les islamistes, dont la légitimité a été acquise par les urnes, d’un autre côté.

La pondération traditionnelle des Tunisiens a permis jusque-là d’éviter cette confrontation. Le pays, entretemps, découvre les règles de la démocratie, renoue avec l’action politique, avance dans le débat et la recherche de compromis. Les Tunisiens apprennent la complexité de la vie politique, et refusent d’abdiquer. Et le temps fait son  œuvre, en détruisant ce mythe d’une solution miracle brandie par les islamistes. En accédant au pouvoir, les dirigeants d’Ennahdha se révèlent pour ce qu’ils sont : aussi incompétents que la bureaucratie de Ben Ali, aussi corrompus que l’administration policière qui dirigeait le pays depuis deux décennies. Pour les Tunisiens, l’enjeu principal est là : démystifier le projet islamiste, ramener les dirigeants islamistes à un rôle de simples politiciens, aussi bons ou aussi mauvais gestionnaires que les autres,  aussi corrompus ou aussi honnêtes que les autres, mais s’appuyant sur un projet politique et économique qui n’existe pas.

C’est cette victoire que la Tunisie est sur le point de remporter. A condition qu’elle réussisse à contenir ses « janviéristes », à aller jusqu’au bout pour dans l’expérience démocrartique, non pas pour battre Ennahdha, mais pour amener Ennahdha à admettre que son projet ne mène nulle part.

Le vingtième siècle a été dominé par une immense espérance, qui s’est révélée aussi terrible qu’absurde. Elle n’a été vaincue ni par des armées, ni par la bombe atomique. Elle s’est écroulée d’elle-même, quand il est devenu évident qu’elle ne menait nulle part. C’était l’espérance communiste. C’est ce qui se passe aujourd’hui en Tunisie.

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