Premier choc en Tunisie

 La Tunisie a résisté au premier choc. Mais l’épreuve sera longue, pour vaincre le mythe, et consacrer la victoire définitive de la raison en politique.

 Abed Charef

Ça bouge en Tunisie. Sur plusieurs fronts. Et ça bouge dans le bon sens, signe que le reflux social a atteint sa limite, et que le pays a réussi à contenir le reflux idéologique enregistré depuis la chute de ben Ali. La Tunisie a donc résisté à la vague de fond islamiste, elle a réussi à maintenir un consensus autour de quelques idées de base, sans pour autant déboucher sur une opposition frontale entre les institutions et les islamistes. Elle a, pour le moment, évité le pire de l’expérience algérienne.

Cette évolution a été facilitée par plusieurs facteurs. En premier lieu, la fragmentation du courant islamiste. Contrairement à l’Algérie où le FIS avait réussi à fédérer de larges courants, totalement antagoniques, la Tunisie a rapidement vécu une fracture entre Ennahdha, qui se veut un parti de gestion, et Ansar Echariaa (Partisans de la charia), organisation salafiste de rupture, prônant un islam intégral, n’admettant aucune sorte de compromis. Et c’est Ennahdha qui a la charge, aujourd’hui, de combattre les dérives de Ansar Echariaa.

La confrontation a débuté cette semaine, avec le congrès que les salafistes voulaient organiser à tout prix, y compris sans l’aval de l’administration. Dans le discours de ce mouvement, on retrouvait certains slogans connus en Algérie, comme par exemple celui selon lequel un partir de Dieu n’a pas besoin de respecter les procédures administratives. Mais le premier ministre Ali Laarayedh, lui aussi islamiste, qui a passé de longues années en prison sous Ben Ali, n’a pas la même vision de la légalité. Il a interdit le rassemblement des salafistes, qu’il a qualifiés de « terroristes », et a engagé un bras de fer. Les affrontements ont fait un mort, et risquent de creuser un fossé définitif entre Ennahdha et les autres courants plus radicaux.

Dans le même temps, une dynamique de surenchère guette les uns et les autres. Ennahdha est contraint de montrer son aptitude à gouverner, donc à faire respecter la loi. Aucun compromis n’est possible envers les salafistes. Ceux-ci sont également tentés par une radicalisation dans l’autre sens. Il n’est pas exclu qu’un courant salafiste bascule dans le jihadisme, pour rejoindre symboliquement les groupes armés qui se sont retranchés dans le Djebel Chaambi, près de la frontière algérienne. Ennahdha sera alors contraint de consolider le consensus national qui l’a porté au pouvoir. Il le fera en s’appuyant encore plus sur les partis non islamistes, avec lesquels il partage les principes de démocratie et d’état de droit. Pour peu que le jeu institutionnel fonctionne, Ennahdha deviendra un parti comme un autre, avec quelques références vagues à l’Islam, sans plus. Un peu comme le MSP. Après Amar Ghoul et Boudjerra Soltani, qui peut encore croire en Algérie que le PSM est un  parti islamiste ?

Cette évolution en douceur a permis de préserver l’armée tunisienne et les services de sécurité tunisiens, qui gardent leur statut. La légitimité du gouvernement n’est pas remise en cause non plus, ni en Tunisie, ni à l’étranger. Bien au contraire, ils sortent renforcés de l’épreuve, car leur intervention éventuelle face aux jihadistes et aux salafistes sera appuyé par un large consensus national.

Sur un autre front, la mutation en Tunisie a également commencé sur le terrain des mœurs. Avec ce premier scandale auquel est mêlé Rafik Abdesselam, ancien ministre tunisien des affaires étrangères et gendre du chef du mouvement islamiste Ennahda. M. Abdesselam sera poursuivi dans une affaire, celle du Sheraton Gate, dans lequel on retrouve le cocktail traditionnel argent, pouvoir et sexe. Selon des documents publiés par des opposants, l’ancien ministre aurait séjourné dans un luxueux hôtel de Tunis, aux frais de l’Etat tunisien, en ayant recours à une formule opaque de facturation, pour des soirées sulfureuses. Il aurait également reçu, de manière illégale, des fonds provenant d’entrepreneurs chinois. En attendant ce que décidera la justice, le ministère public a franchi un premier pas. Il a engagé des poursuites contre l’ancien ministre des affaires étrangères pour abus de confiance, recel d’abus de biens sociaux et corruption.

D’une manière ou d’une autre, ces affaires permettent d’engager un mouvement, celui de désacraliser l’islamisme politique. Derrière un discours religieux, promettant un monde parfait, qui réussit souvent à abuser de larges franges de la société, les dirigeants islamistes ont des comportements d’une extrême banalité, comportant aussi bien la corruption que la liberté des mœurs. Pour le simple citoyen, qui veut trouver en chaque responsable un modèle de moralité et d’exemplarité, l’illusion peut durer longtemps. Elle ne se dissipe que quand le mythe s’effondre, pour laisser place à une demande rationnelle, celle de l’établissement de règles de gestions transparentes, seul moyen de moraliser la vie publique et de lutter contre la corruption de manière efficace.

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