Tiercé gagnant d’une pénible fin de règne

La fin de l’ère Bouteflika est pénible. Sur le plan moral comme sur le plan politique. L’Algérie a vraiment besoin de passer à autre chose.

Abed Charef
(Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 juin 2013)

C’est le tiercé gagnant de l’ère Bouteflika. Après le ministre de l’Energie Chakib Khelil, dont on ne sait plus ce qu’il est devenu, et Mohamed Meziane, ancien patron de Sonatrach, placé sous contrôle judiciaire, est venu le tour du PDG de Sonelgaz, Noureddine Bouterfa. Bien qu’il soit encore à la tête de la seconde entreprise du pays, Sonelgaz, M. Bouterfa a été placé lui aussi sous contrôle judiciaire. Des enquêtes portant sur des dossiers lourds le mettent gravement en cause. Et quand il donnait sa conférence de presse, il y a dix jours, pour annoncer les grands projets de son entreprise, il devait savoir qu’il était sous contrôle judiciaire.
Les informations disponibles montrent M. Bouterfa dans une posture très délicate. Son entreprise a signé des contrats douteux. Elle a acheté des centrales électriques pour le double de leur prix. Il ne s’agit pas de petite monnaie, même pas de quelques milliers, ou millions de dinars. Il est question de milliards de dollars. Selon ce qu’on peut déduire des déclarations du ministre de l’Energie, M. Youcef Yousfi, l’Algérie aurait perdu deux milliards de dollars dans deux contrats portant sur l’acquisition de deux centrales électriques.
Il est facile de tout mettre sur le dos de M. Khelil. Tout puissant ministre de l’Energie, l’homme avait placé ses hommes à lui dans des postes névralgiques, pour faire ce qu’il voulait. Pour appliquer sa politique, pensait-on. En réalité, il avait mis sur pied un système de pots-de-vin d’une ampleur insoupçonnée. L’Algérie indépendante ne semble pas avoir connu des affaires dans lesquelles des sommes de cette envergure étaient en jeu, même si l’affaire de l’autoroute est-ouest, en cours d’instruction, pourrait donner lieu à des surprises aussi désagréables.
Mais quand les historiens se mettront un jour à décrire l’Algérie du 21ème siècle, ils commenceront probablement par ce chapitre. Entrée dans le nouveau siècle avec le président Abdelaziz Bouteflika au pouvoir, l’Algérie aura brillé d’abord par ses scandales et ses immenses gaspillages. Les forces K, Khelil et Khalifa, seront les astres de cette époque, durant laquelle le pays dépensait deux dollars quand il en fallait un seul ; une période où l’argent était utilisé à tort et à travers, les réseaux de corruption devenant des acteurs importants de la vie économique.
La dérive n’était pas seulement économique. Elle était aussi politique et morale. Politique, car les institutions n’ont pas fonctionné, la loi n’a pas été respectée, et les dirigeants sont devenus des personnages au-dessus de la loi, n’ayant plus de comptes à rendre ; dérive morale aussi, car en ce début de siècle, l’Algérie a cédé sur les valeurs qui ont fait son histoire, pour dériver peu à peu vers une sorte de Chakibland, dans lequel les gardiens du trésor ont été les premiers à le piller. Faut-il rappeler que Sonatrach a cumulé près de 60 milliards de dollars d’investissements en quatre ans, et Sonelgaz 48 milliards ? Faut-il rappeler que Sonatrach pèse 72 milliards de dollars à l’exportation, sans compter les produits vendus en Algérie ? Et ce sont les patrons de ces entreprises qui sont aujourd’hui sous contrôle judiciaire, alors que l’opinion est sans nouvelles du ministre qui les chapeautait. Difficile de faire en matière de fiasco moral.
Mais le pays n’est pas au bout de ses peines, car les choses évoluent comme si le sort s’acharnait sur l’Algérie. En effet, la fin de l’ère Bouteflika est devenue encore plus pénible, avec cette fin de règne interminable. Et plus le temps passe, plus les choses se dégradent. La semaine passée a révélé un nouveau mensonge. Pénible. Parlant de l’état de santé du président Bouteflika, ses médecins ont fait état d’une « évolution favorable », mais ils ont parlé d’un AVC (accident cardio-vasculaire), et non plus d’un AIT (accident ischémique transitoire). Cela veut dire clairement que tous ceux qui s’étaient exprimés officiellement sur le sujet, jusque-là, avaient menti. Au moins par omission. Quelle considération pouvaient, dès loors, avoir les médecins français, les dirigeants français, leurs appareils diplomatiques et sécuritaires pour des dirigeants algériens unis dans le mensonge à propos de la santé du chef de l’Etat? On peut également imaginer que les dirigeants français ont partagé l’information avec leurs partenaires, américains et britanniques par exemple. C’est donc finalement tout ce monde occidental qui savait, et qui savait que les dirigeants algériens ne disaient pas la vérité à leur peuple, en leur assurant que la maladie du chef de l’Etat ne serait bientôt qu’un « mauvais souvenir ».
L’Algérie a besoin, rapidement, de vivre une autre ère ; d’oublier ce personnel politique, pour ne s’en rappeler que comme un mauvais souvenir.

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3 Commentaires

  1. Youcef Tahar

     /  20 juin 2013

    Tu veux dire, cher Abed, le tiercé perdant oui !…Parce que le vrai tiercé gagnant, si toutefois les Algériens décident de gagner cette fois, c’est bien le trio : Benflis,- Hamrouche-,Benbitour (ce dernier, sans vouloir le vexer, serait en effet à sa place au Ministère des Finances et du Budget).

    Réponse
  2. rafik

     /  20 juin 2013

    Excellente analyse. je rappelle aussi que le Quotidien d,oran avait misé sur Bouteflika durant  »ses heures de gloire », mais de courageux journalistes ont tout de meme su maintenir une ligne critique. Bravo et bonne continuation

    Réponse
  3. MOUSSA Kacem

     /  20 juin 2013

    Baraka allaho fika ya si Abed, toujours talentueux et critique réaliste
    .

    Réponse

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