Place à la légèreté

Tiens, revoilà le FLN. Dans un nouveau rôle. Mais lequel ? Le FLN lui-même ne le sait pas.

Abed Charef

 

C’est l’été. Le temps des vacances et de la légèreté. Le peuple a besoin de se détendre, d’oublier les peines de l’hiver et les difficultés d’une année de labeur. Il préfère l’insouciance, les belles histoires qui font rêver, comme celle du royal baby qui a ému la Grande Bretagne. A défaut, des feuilletons aux rebondissements nombreux et heureux, ou des histoires drôles, de l’humour, beaucoup d’humour. Il ne faut surtout pas prétendre aborder les sujets sérieux, ceux qui sapent le moral ou qui risquent d’altérer la bonne humeur ambiante.

Ce changement est entré dans les mœurs. Les télévisions changent leurs grilles, pour adopter des programmes plus adaptés. Détendre le spectateur est leur priorité. Le journaliste de la presse écrite est, quant à lui, sommé d’oublier les articles rébarbatifs, de laisser pour la rentrée les indigestes analyses économiques, et d’accompagner son lecteur dans la douce euphorie de l’été. Et quand l’été est doublé du Ramadhan, le chroniqueur se trouve soumis à une nouvelle contrainte. Ne jamais forcer son lecteur à faire un effort, à réfléchir, à se concentrer. Il lui faut des « papiers » qu’on lit comme on mangerait un bout de pastèque : il n’est même pas nécessaire de mâcher, ça passe tout seul.

Dans un climat pareil, il est mal venu de parler de la maladie du président Abdelaziz Bouteflika. Dès qu’on évoque le sujet, il y a comme un malaise, lié à la fois au côté humain de l’affaire, et à ses conséquences politiques. De n’importe quelle manière qu’on aborde la question, la gêne s’installe. Ça navigue entre le pathétique et le ridicule. Entre la déchéance institutionnelle et le mensonge. Entre l’échec consommé et l’incertitude du lendemain. Non, c’est un sujet qu’il faut à tout prix éviter.

L’Egypte non plus ne fournit pas non plus un sujet adéquat. Certes, ce qui se passe au pays des pharaons ressemble à un feuilleton égyptien, avec ses drames, ses lueurs d’espoir, ses personnages controversés, ses manipulations et ses mensonges. Mais il y a trop de sang. Il y a trop de morts. Avec l’incertitude qui entoure l’avenir de cet immense pays, il est difficile de faire de la situation en Egypte un sujet de vacances. Trop lourd, trop indigeste.

Il n’y a même pas eu la traditionnelle flambée des prix du Ramadhan, qui offre chaque année un sujet intarissable. Avec la courgette à vingt dinars et la tomate à moins de cinquante dinars, il n’y a pas de quoi se mettre colère pour pester contre le gouvernement et son incompétence, ses fausses promesses et son incapacité à agir.

Non, décidément, la politique et l’économie n’offrent pas de sujet intéressant, pour meubler les longues heures de l’été algérien. Et c’est dans cette situation très délicate que surgit un sujet qui réunit tous les ingrédients nécessaires pour l’été. C’est un feuilleton interminable, avec de multiples rebondissements, des trahisons à toutes les étapes, des fausses promesses, de fausses déclarations d’amour, des engagements qu’on a déjà reniés avant même de les avoir prix. Un feuilleton où les couples se font et se défont au gré de la conjoncture, où la fidélité dure cinq minutes, et où la parole donnée a la même valeur qu’un dollar chez Amar Ghoul. Et puis, c’est un sujet léger, avec des personnages pittoresques, hauts en couleur, à la limite du loufoque. Avec eux, on est certain qu’à défaut de sauver l’Algérie, le FLN va sauver notre été.

Ce feuilleton, c’est donc celui du FLN. Le bureau politique, qui a comploté contre Abdelaziz Belkhadem, après avoir comploté contre Ali Benflis et bien d’autres dirigeants, a accusé son « coordinateur » du moment, Abdelrrahmane Belayat, de comploter pour nommer ses copains et proches dans les structures du parti. Selon les nouveaux adversaires de M. Belayat, celui-ci voudrait verrouiller les structures du parti pour être en position de force lorsque sonnera l’heure d’appuyer le futur candidat à la présidentielle.

Evidemment, il est hors de question pour le FLN d’avoir son candidat, issu de ses structures, désigné par son congrès, pour défendre son programme. Le FLN parait d’ailleurs perdu. Il ne sait pas quoi faire. Doit-il désigner un nouveau secrétaire général ou non ? Aura-t-il un candidat aux prochaines présidentielles, et dans ce cas, celui-ci sera-t-il élu, ou bien jouera-t-il le lièvre seulement ? Personne n’est en mesure de répondre. En l’absence de directives venues d’en haut, le FLN est déboussolé, car devenu pavlovien. Il soutient instinctivement le candidat du pouvoir. Son seul souhait, c’est d’animer la scène. De faire le spectacle. Là, il sait faire. Il sait si bien faire qu’en ces temps de légèreté et d’insouciance, il peut avoir un rôle très important. Car après tout, quand on va au spectacle, on veut voir des clowns et des saltimbanques, pas des hommes politiques et des producteurs d’idées.

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La guerre contre l’école se poursuit

Des parents manifestent avec leurs enfants, qui ont triché au bac. Quelles valeurs veulent-ils leur transmettre, et quelle société veulent-ils construire ?

 

Abed Charef

Entre le premier ministre Abdelmalek Sellal et son ministre de l’Education, M. Baba Ahmed, la concertation ne doit pas être de règle. Sinon, comment expliquer la cacophonie qui a entouré les sanctions décidées contre les fraudeurs au bac ?

Dans cette affaire honteuse, le premier ministre a fait preuve d’une incroyable légèreté, alors qu’il avait, pour une fois, toutes les cartes en main pour imposer l’autorité de l’Etat. Il avait la possibilité de faire preuve de la fermeté nécessaire, car il avait avec lui la loi, la morale et l’opinion publique. Pour une fois également, syndicats d’enseignants et administration ont fait bloc, pour défendre la crédibilité d’un examen, l’un des rares à garder encore une certaine crédibilité. Il pouvait même s’appuyer sur la fermeté des syndicats d’enseignants, unanimes, qui avaient demandé que la règlementation soit appliquée de manière stricte. Il pouvait tout aussi bien laisser le ministre de l’éducation gérer le dossier, M. Baba Ahmed ayant adopté, dès le départ, la ligne de conduite la plus cohérente.

Se laissant aller à un populisme ambiant, et à un laxisme qui laisse entendre qu’en Algérie, toutes les règles peuvent être violées sans crainte, M. Sellal a déclaré que les sanctions pouvaient être révisées. Il intervenait  au lendemain d’une manifestation organisée par des élèves et leurs parents, des parents qui appuyaient la triche, et défendaient publiquement des enfants ayant fraudé. Ces élèves ont, certes, des droits, mais l’attitude de leurs parents est particulièrement grave. Elle montre la déchéance morale d’une société, dans laquelle parents et enfants se solidarisent pour tricher. Comme, dans d’autres domaines, parents et proches s’organisent pour voler, détourner l’argent de l’Etat ou trafiquer les élections.

Par son intervention, M Sellal a désavoué son ministre. De manière inutile, improductive. Il a aussi ouvert la voie à toutes les dérives. Car dans un examen, il y a des règles qu’on ne peut dépasser. Accepter le moindre glissement mène droit à la catastrophe. Lever les sanctions cette année, c’est justifier la fraude massive de l’année prochaine, puisque les élèves seront enclins à penser qu’il n’y aura pas de sanction.

Faut-il pour autant ne voir, dans l’attitude de M. Sellal, qu’une légèreté coupable ? Ou faudrait-il plutôt y voir une sorte de guerre contre l’école, menée en Algérie par différents acteurs depuis de longues années déjà ? Ces parents qui demandent une sorte de reconnaissance du droit à la fraude, en inculquant à leurs propres enfants des valeurs aussi dégradantes, ont-ils innové, ou bien se situent-il simplement dans une longue tradition de destruction de l’école, une pratique banalisée en Algérie ? Quel acteur de la vie politique algérienne a pris soin de protéger l’école, et a réellement cherché à la faire avancer.

Cette guerre à outrance a été menée à son paroxysme par les groupes islamistes armés, qui ont brûlé les écoles, assassiné les enseignants, et tenté d’interdire le savoir. S’inspirant d’une pensée primaire, qui considère le savoir différent de leur propre enseignement comme un ennemi, ils ont voulu talibaniser la société, en éliminant toute différence. Dans leur folie, ils devenus des symboles de du refus du savoir. Ils ont mené des actes qui symbolisent leur dégénérescence. Comme l’assassinat collectif des enseignantes de Sfisef, près de Sidi Bel-Abbès.

Ils ont fait des émules, ou ils ont appris auprès d’autres maîtres, on ne le sait. En Afghanistan, une adolescente de quinze ans, Malala, victime d’une tentative d’assassinat pour être allée à l’école, est devenue le symbole de la lutte contre cette pensée qui a complètement dégénéré. Elle est allée jusqu’aux Nations-Unies pour témoigner de cette barbarie. Au Nigéria, l’organisation Boko Haram a fait assassiner une quarantaine de d’adolescents parce qu’ils allaient dans un lycée dit « moderne » et non dans une école comme ils souhaitent.

« Dans tous les pays, et dans toutes les conditions, même en temps de guerre, on essaie de protéger l’école, de ne pas l’entrainer dans le conflit », nous disait récemment un ancien haut responsable. Mais pas en Algérie. Tout le monde tente d’entrainer l’école avec lui, ou de la prendre en otage. Une « grève du cartable » a ainsi été organisée en Algérie pendant près d’une année scolaire. Des opposants, soucieux d’en découdre avec un pouvoir qu’ils contestaient, ont entrainé les enfants de toute une région à boycotter l’école pendant toute une année.

Un autre courant avait, pendant des années, fait main basse sur l’école, celui issu de l’association des oulémas. Glorifiant un passé mythique, il a imposé une lecture exclusivement islamique de l’histoire de l’Algérie. Il a aussi tenté de faire main basse sur les manuels scolaires, à un point tel que trois étudiants, interrogés par l’auteur de cet article, ont affirmé que la guerre de libération avait été initiée par l’association des oulemas.

Le gouvernement lui-même n’a pas épargné l’école. Réduit à la défensive, il a cédé face à toutes les revendications, y compris les plus absurdes. A un point tel que les élèves ont imposé une limitation des thèmes sur lesquels doivent porter les sujets des examens. Par des dérives successives, la pédagogie a peu à peu cédé face au populisme et à la volonté de préserver la paix sociale, débouchant sur une école en laquelle plus personne ne croit. Mais en laquelle il faut pourtant croire. Malgré Benbouzid et malgré la légèreté de M. Sellal.

Bouteflika, le retour

La maladie du président Bouteflika a révélé l’ampleur des dysfonctionnements du système politique algérien.

par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 18 juillet 2013)

En 2013, l’Algérie a géré la maladie du président Abdelaziz Bouteflika comme elle a géré la maladie du président Houari Boumediène, 35 ans plus tôt. Dans l’opacité la plus totale, avec le culte du secret, des tentatives de manipulation de l’opinion, et de fausses informations abondamment servies par tous les officiels qui s’exprimaient sur la question. Il faut reconnaitre que ces hommes ont fait ce qu’ils pouvaient pour jouer leur rôle, et cacher la vérité. Ils n’ont pas hésité à mettre leur crédibilité en jeu, ils ont oublié l’éthique de leur fonction, ils ont mis un trait sur leur responsabilité, ils ont même oublié la loi et la constitution. Ils ont ensuite tenté d’organiser des fuites par le biais de réseaux « amis », ce qui débouché sur des opérations de communication ridicules, comme ils ont essayé d’entretenir un suspense inutile sur la date du retour du chef de l’Etat.

Tous ces hommes ont fait preuve d’une grande discipline pour rééditer le comportement officiel observé lors de l’épisode de la mort du président Boumediène. Mais ces hommes ont oublié un détail. Depuis cette époque, l’Union soviétique s’est effondrée, le mur de Berlin est tombé, l’internet a été créé, Google est devenue la première entreprise au monde, facebook et twitter informent plus de gens que n’importe que chaine de télévision, le télex a disparu au profit du mail, la parabole a inventé de nouveaux citoyens, et quelque chose qu’on appelle « le printemps arabe » a emporté de nombreux dirigeants. L’Algérie elle-même est passé au multipartisme, les ministres n’y sont plus sacrés, la population du pays a été multipliée par 2.5, le pays compte près de dix millions de téléviseurs, et autant de téléphones portables que d’habitants.

Ces changements, le pouvoir algérien ne semble pas s’en être rendu compte. Il ne mesure pas pleinement leur impact. Il continue de fonctionner à l’ancienne. Il considère qu’un évènement n’a pas eu lieu si sa télévision n’en a pas parlé. Il estime qu’il y a encore des Algériens à croire ces communiqués absurdes selon lesquels le président Bouteflika continuait à gérer les affaires du pays depuis son lieu de convalescence, et qu’il assurait le suivi de tous les dossiers au quotidien. Quant aux dommages collatéraux subis par la constitution et différentes institutions du pays, il n’est même nécessaire d’en parler.

Que donne, au final, cette attitude des dirigeants algériens ? Un président Bouteflika revenu en Algérie en fauteuil roulant, visiblement hémiplégique, très diminué physiquement. Des dirigeants que plus personne ne croit, tant ils ont menti. Dans leur dérive, ils ont entrainé de paisibles professeurs en médecine à donner des informations biaisées, incomplètes, pour ne pas dire mensongères. AIT ou AVC ? Les Algériens s’étaient plongés dans wikipédia pour tenter de comprendre la différence entre les deux formules, avant que le premier ministre lui-même, M. Abdelmalek Sellal, ne parle d’AVC, balayant tout de qui avait été dit auparavant sur un accident « sans gravité » et un état de santé qui « s’améliore ». Que reste-t-il quand on apprend, 80 jours plus tard, que le président Bouteflika n’a récupéré qu’une partie infime de ses capacités, qu’il n’est visiblement pas en mesure d’assumer certaines fonctions, et qu’il sera contraint à une longue, et probablement définitive période de repos ?

Un discours séduisant, une pratique archaïque

A côté de cela, le secret, que les officiels ont tant voulu garder, apparait dans toute son absurdité. Ou dans son cynisme le plus absolu. Le secret ne concernait pas les puissances étrangères qui pouvaient tirer profit de la situation. Français, Américains et leurs amis savaient tout depuis le début. Dans le détail. Ils connaissaient l’évolution de l’état de santé de M. Bouteflika, et pouvaient prévoir les échéances politiques du pays. Ce sont donc les Algériens qui n’avaient pas le droit de savoir la vérité concernant un homme qu’ils sont supposés avoir élu, pour diriger leur pays.

Pourquoi ces dirigeants agissent-ils ainsi ? Sont-ils totalement hermétiques, au point de ne pas sentir la nécessité de changer leur rapport au peuple et aux institutions ? Pourtant, pris individuellement, nombre de hauts responsables algériens donnent l’impression d’avoir compris à la fois cette évolution du monde, et cet impératif d’inventer de nouvelles méthodes. En privé, ils reconnaissent la nécessité de s’adapter. Certains font même de très beaux discours sur la question. Mais dans leur fonctionnement, ils ont un siècle de retard. Et dès qu’ils sont en public, ils se parent de l’habit officiel, celui de la langue de bois et de l’obéissance aveugle. Quitte à apparaitre ridicules. Et, contrairement à ce qu’on pense, ce n’est pas une question d’âge. C’est une question de profil politique. Abdelmalek Sellal est relativement jeune, et il a fait l’ENA.

Faut-il blâmer ces responsables? Certainement. Mais il faut surtout se demander comment et pourquoi le pays est resté figé, englué dans ce mode de gestion d’un autre âge, qui en a fait la risée du monde. Il faut aussi se demander comment passer, en 2014 peut-être, à un autre modèle, « normal », capable d’anticiper ce genre de situation, de la gérer, et de permettre au pays de fonctionner correctement. Et puis, surtout, il faut faire en sorte que, quand un ministre algérien rencontre un homologue français, le ministre algérien en sache plus sur l’état de santé de son président que son vis-à-vis.

Un coup d’Etat pour rien en Egypte

Nouvelle épreuve pour l’Egypte. Le pays a frôlé le dérapage. Aura-t-il les ressources pour éviter de sombrer ?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 11 juillet 2013)

L’Egypte, c’est un drame. Mais c’est aussi une impasse politique. Ces morts, qui creusent un fossé entre une partie du peuple égyptien et son armée, ont soulevé une vive et légitime émotion. Ils confirment qu’une armée, dans le monde arabe, sert d’abord à conquérir et à garder le pouvoir, à réprimer les récalcitrants, rarement à faire la guerre à un ennemi extérieur. Ils ont aussi montré que les pays arabes évoluent dans une marge très étroite, et que la moindre fausse manœuvre peut déboucher sur un bain de sang.

Ce qui s’est passé en Egypte est un coup d’Etat. En bonne et due forme. Même si les Etats-Unis savent tout, et savent mieux que nous ce qu’est un coup d’Etat, pour en avoir organisé des dizaines, et que dans le cas égyptien, ils affirment que ce n’est pas vraiment un coup d’Etat, on peut les contrarier sans crainte de se tromper. En Egypte, un président légitime, élu régulièrement, dans un scrutin crédible, a été éjecté par l’armée avant la fin de son mandat. Difficile de trouver meilleure définition du coup d’Etat. Dire si la politique de M. Morsi était bonne ou mauvaise, si elle faisait avancer l’Egypte ou non, est une affaire. Mais un président élu a, lui aussi, le droit d’être un parfait imbécile, un escroc, un mauvais gestionnaire, ou même un clown. Silvio Berlusconi a été tout cela à la fois. Personne n’a, pour autant, pensé à le destituer par un coup d’Etat.

Ramener vingt millions de personnes dans la rue constitue une belle opération de mobilisation. Faire signer une pétition par 22 millions de personnes est tout aussi admirable. Mais ce sont de belles opérations de propagande qui ne peuvent justifier un coup d’Etat. La légitimité de la rue ne peut balayer la légitimité de l’urne. Autrement, il suffira, demain, de rassembler une « meliounia », une manifestation qui dépasse le million, pour destituer un gouvernement. Ceci pour dire que l’élection est une condition nécessaire, mais pas suffisante, pour faire une démocratie.

Les belles tirades visant à occulter cette réalité ont été accompagnées par de longues démonstrations selon lesquelles la situation de l’Egypte serait différente de celle de l’Algérie de 1992. La géographie de l’Egypte ne favorise pas le terrorisme, a-t-on dit. Et les Frères musulmans, ce n’est pas le FIS. Des discours destinés à se persuader que le pire est totalement exclu, et que les mêmes causes ne produiront pas les mêmes effets. Mais ce discours pêche sur un point, central : la violence n’est pas le produit de l’islamisme seul, c’est d’abord le résultat de l’injustice.

Indigence des « frères »,

D’autre part, ce qui s’est passé en Egypte a aussi révélé l’indigence des Frères Musulmans. Mohamed Morsi a oublié qu’il était président de tous les Egyptiens. Il s’est installé en chef de clan, dans un pays de plus de 80 millions d’habitants. A aucun moment il n’a montré une vision à la hauteur de ce qu’attendait de lui l’Egypte dans une conjoncture aussi délicate. Là où le consensus était nécessaire, il a choisi de passer en force. Quand il fallait intégrer les opposants, il a été sectaire. Là où il devait se montrer rassembleur, il a choisi de se recroqueviller sur le noyau dur de son parti. Au lieu d’aller à un projet inclusif, pour que tout le monde se sente concerné, il a cherché à imposer sa vision et ses hommes. Sans parler de l’économie et du social, où il a été absent, faute de moyens et d’imagination.

Mohamed Morsi n’est pourtant pas mort. Son meilleur allié, aujourd’hui, c’est le général Essissi, l’homme qui l’a éjecté. En destituant le président élu, le ministre de la Défense a rendu un fier service aux Frères Musulmans. Il leur a épargné de sombrer dans la gestion du pays. Pourront-ils pour autant  éviter de sombrer à l’avenir, en prenant soin d’éviter la violence ?

Les démocrates derrière les chars

L’avenir de l’Egypte est largement tributaire de cette question, comme il est tributaire des réponses que l’armée et les grands courants politiques apporteront aux défis de la gouvernance de ce pays. Des défis que les drames récents ont clairement définis. Malgré sa brutalité, l’expérience égyptienne a montré ce qu’il est possible de faire dans un pays arabe de cette envergure, et ce qui ne l’est pas. Elle a dessiné les contours de solutions possibles, pour ceux qui sont réellement intéressés par la transition démocratique, et montré des limites qui semblent difficiles à franchir, ainsi que les handicaps, aujourd’hui insurmontables.

Trois points méritent notamment d’être soulignés. Ce qui s’est passé a montré que l’Egypte ne peut pas être dirigée par un bloc, politique ou religieux, contre les autres. Tout dirigeant qui aspire à gouverner l’Egypte doit être transpartisan, en mesure de discuter avec tous les courants, même si lui-même a un ancrage politique et idéologique bien marqué. Ce qui a cruellement manqué à Mohamed Morsi. Ensuite, tout dirigeant qui aspire à diriger l’Egypte doit tenir compte du poids insurmontable de l’armée. Celle-ci garde un poids excessif, dangereux, parce qu’il relève d’une logique étouffante. Ce n’est plus une armée qui pousse à moderniser le pays, c’est une armée qui empêche le pays de se moderniser. Enfin, les courants démocratiques sont encore frileux. Ils préfèrent s’abriter derrière les chars, et cherchent la sympathie des occidentaux  plutôt que celle de la populace.

Dans ce dernier paragraphe, je précise que je parle de l’Egypte. Pas de l’Algérie.

Les islamistes du printemps arabe ont montré peu d’imagination

La vague verte qui a balayé l’Afrique du Nord est dans l’impasse. Absence d’un projet, manque d’initiatives, crise économique, ont progressivement amené les vainqueurs des élections d’hier à tenter de s’adapter pour survivre.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 4 juillet 2013)

Du Caire à Tunis, de Tripoli à Rabat, les islamistes ont réussi, dans l’euphorie du printemps arabe, à conquérir de vastes territoires de l’Afrique du Nord. Promettant une cité idéale dans laquelle règnerait une justice sans faille et une morale parfaite, ils ont remporté des victoires électorales crédibles, pour accéder au pouvoir qu’ils ont exercé avec des fortunes diverses.
Ayant à gouverner toute cette partie monde arabe, les islamistes sont cependant été rapidement contraints de déchanter. Pour les « Frères », le mouvement le plus ancien, et qui prétend être le plus mûr pour gérer un pays, l’inexpérience, les longues décennies passées dans l’opposition, et la crise économique, expliquent partiellement ce bilan controversé. A l’inverse, leurs adversaires parlent d’incompétence, d’absence de choix économique et de recours aux recettes les plus traditionnelles, comme la hausse d’impôts et la réduction des subventions pour faire face aux difficultés économiques. Les islamistes ont-ils forcé le trait, pour montrer qu’eux aussi, ils sont capables de se mouler dans le monde moderne ? Toujours est-il que les gouvernements islamistes du Maroc, de Tunisie et d’Egypte ont tous eu recours au FMI pour dépasser l’impasse économique dans laquelle ils se sont retrouvés.
Autre déception, la générosité des pays « frères » n’a pas été aussi importante qu’attendu. Bien qu’elle soit souvent discrète, l’aide des pays du Golfe à la Tunisie et à l’Egypte ne semble pas significative. Des spécialistes l’expliquent par le différend idéologique qui sépare les Frères musulmans, au pouvoir dans ces pays d’Afrique du Nord, et le wahabisme, prôné par les riches monarchies du Golfe. Mais au final, l’Algérie, qui a un intérêt immédiat à la stabilité de la Tunisie, par exemple, a fait plus d’efforts que certains pays « islamistes » du Golfe, selon un diplomate algérien.
D’autre part, ces pouvoirs islamistes qui ont pris le pouvoir en Afrique du Nord à la faveur du printemps arabe, ont adopté des stratégies largement différentes. En Egypte, les frères musulmans pensaient être en mesure de prendre le pouvoir, pour se résigner à le partager. Ils ne contrôlent ni le ministère de la défense, ni les affaires étrangères, ni les services de renseignements. C’est pourtant là que se trouve le vrai pouvoir en Egypte.
Mais les frères Musulmans de M. Mohamed Morsi ont, surtout, envisagé de gérer le pays selon une vision étriquée, oubliant que près de la moitié de l’Egypte ne leur était pas acquise. N’ayant pas l’épaisseur requise pour gérer tout le pays, ils se sont recroquevillés sur eux-mêmes, se contentant de satisfaire leur clientèle.
Ennahdha et le « trou noir » libyen
A l’inverse, les Tunisiens d’Ennahdha semblent avoir, dès le départ, compris le danger. Ils ont choisi de s’allier avec des courants plutôt laïcs, au risque de perdre leur identité. Mais grâce à cette démarche, ils ont pu amortir les attaques frontales de leurs adversaires les plus radicaux. La présence de Moncef Marzouki à leur côté leur a épargné de subir, seuls, les attaques les plus violentes. Ils ont ainsi réussi à traverser, sans trop de dégâts, la crise née de l’assassinat de l’opposant radical Chokri Belaïd.
Pourtant, le parcours d’Ennahdha n’a pas été sans faute. En livrant l’ancien premier ministre libyen, Baghdadi Mahmoudi, au nouveau pouvoir de Tripoli, ils ont commis une faute grave. Leur erreur est apparue dans toute son ampleur quand des informations crédibles ont confirmé que M. Baghdadi a été probablement torturé par les nouveaux maitres de la Libye. Inacceptable pour des hommes qui ont précisément subi la torture sous le régime de Ben Ali.
Pourtant, à la différence des frères Egyptiens, Ennahdha assume son exercice du pouvoir. Quand a sonné l’heure de combattre les jihadistes, le gouvernement Ennahdha l’a fait, et l’a assumé. En se plaçant dans cette perspective, le parti de Rached Ghannouchi se place comme un parti de pouvoir, dans la durée, et non comme un intermittent qui risque de disparaitre après un tour de piste.
Au Maroc, c’est une réalité totalement différente. Les islamistes du PJD ne veulent surtout pas déranger. Face au poids du maghzen, ils veulent seulement faire profiter leurs réseaux de la rente jusqu’ici réservée à ce makhzen. Ils ne veulent ni instaurer un état islamique, ni islamiser la société. Ils veulent juste être reconnus et respectés, et en tirer quelques dividendes. De ce point de vue, non seulement l’islamisme politique ne constitue pas une menace pour la monarchie marocaine, mais il tend à la consolider, pour espérer en devenir un nouveau pilier.
A l’autre extrême, se pose le cas libyen. Dans ce pays, l’islamisme politique n’arrive pas à s’imposer réellement. Il accompagne la dislocation de l’Etat libyen, et se montre incapable de jouer un rôle de fédérateur, pour pallier à l’absence de mouvements politiques d’envergure nationale. L’absence d’un Etat, d’une armée structurée, et d’organisations politiques et sociales nationales offrait pourtant un terrain favorable. Mais les mouvements islamistes libyens hésitent entre prosélytisme, jihadisme et conservatisme social, alors que l’implantation de la confrérie des frères musulmans demeure faible. Ces mouvements « sont dans un trou noir, à l’image de la Libye », selon la formule d’un sociologue, qui se dit « frappé par le peu d’imagination dont ont fait preuve les partis islamistes de gouvernement ».

L’intervention de l’armée égyptienne se précise, les Frères musulmans s’en sortent indemnes

Les Frères musulmans du président Mohamed Morsi étaient sur le point d’échouer. Ils ont montré leur incompétence et leur absence de projet. Ils risquent d’être sauvés par leurs adversaires, trop pressés de prendre le pouvoir.
Abed Charef
Le président Morsi avec le ministre égyptien de la défense

Deux légitimités s’affrontent en Egypte, celle de la rue contre celle de l’urne. Le président Mohamed Morsi, l’organisation des Frères musulmans, qui l’a porté au pouvoir, et les salafistes qui l’appuient, s’en tiennent à la légitimité de l’urne. Pour eux, pas question pour le Raïs d’abdiquer. Il a obtenu une large majorité dans une élection crédible, et il a le droit de rester à son poste jusqu’à l’expiration de son mandat.
Pour les opposants, la formidable mobilisation, qui a mis des millions de personnes dans la rue, lundi 30 juin, tient lieu de référendum anti-Morsi. Un chef d’état désavoué par une frange aussi importante de la population ne peut rester en poste. Il doit démissionner, et laisser le peuple choisir, disent les opposants. Au niveau politique et symbolique, l’argument porte, mais sur un plan juridique, il n’a pas de valeur. Un président n’est pas tenu de démissionner si la population descend dans la rue pour contester sa politique. C’est même dans l’adversité que les grands hommes politiques se révèlent.
Mais dans ce bras de fer dans lequel s’engage l’Egypte, les enjeux ont pris une autre allure. Les adversaires de M. Morsi ont engagé un forcing, et ils ont réussi une mobilisation qui a dépassé leurs espérances. Ils ont acquis une légitimité populaire, qui reste cependant très théorique, car ils n’ont pas un projet politique défini et un cadre pour l’imposer. Plus grave encore, rien ne prouve que si une élection est organisée à court terme, ils puissent la gagner. A l’inverse, et même s’il risque de reculer par rapport la présidentielle précédente, M. Morsi peut parfaitement l’emporter de nouveau, en repartant sur les mêmes bases qui lui avaient permis d’accéder au pouvoir.
Le contre-exemple Chavez
Un seul pays avait vécu une expérience similaire, le Vénézuela. Sous la pression d’une opposition fortement appuyée par les Etats-Unis, Hugo Chavez avait mis ses adversaires à genoux en se soumettant à un référendum de confirmation, à mi-mandat. Sûr de lui, et décidé à jouer le jeu démocratique à fond, Chavez avait brillamment passé l’épreuve, en menant se adversaires plus loin encore dans le jeu démocratique.
Mohamed Morsi, lui, est dans un autre monde. Celui des Frères Musulmans. Il s’est enfermé dans un ghetto idéologique et politique très étroit, multipliant les bavures, et faisant preuve d’un étonnant amateurisme. Certes, l’inexpérience explique peut-être une partie de ses erreurs. Mais l’homme s’est tout de même montré très en deçà de ce qui était attendu. Il n’a pas montré une envergure suffisante pour diriger un pays comme l’Egypte.
Toute son énergie a été accaparée par son souci d’exercer le pouvoir. Mis sous pression par l’opposition, guetté par l’armée, surveillé par les Etats-Unis, qui avaient pourtant joué un rôle essentiel pour en faire un président, il a passé une année à tenter de s’installer au pouvoir. Sans y parvenir réellement.
Pris dans cet engrenage, il n’a rien entrepris sur le plan économique, alors que l’Egypte étouffe. A peine a-t-il obtenu des prêts du FMI pour sauver l’économie égyptienne de l’asphyxie, mais il n’a pas montré le dynamisme nécessaire pour relancer l’économie, y compris en prônant un libéralisme économique s’appuyant sur le conservatisme social, comme ce fut le cas des trucs de l’AKP. Signe de cette absence de cap, il n’a pas réussi à définir une ligne claire dans le secteur clé du tourisme, vital pour l’économie égyptienne, mais remis en cause par les islamistes égyptiens qui y voient une « source de déchéance morale ».
L’armée, encore et toujours
L’épreuve du 30 juin met M. Morsi dos au mur. L’ultimatum de l’armée, l’invitant à trouver une solution consensuelle sous quarante-huit heures, a aggravé la situation. Mohamed Morsi ne pouvait accepter cet ordre, qui signifierait sa soumission à l’armée. Il ne pouvait non plus s’y opposer, car il n’en a pas les moyens. Il n’est pas non plus en mesure de contre-attaquer, en prenant des initiatives politiques pour débloquer la situation. Il n’en n’a pas l’envergure. Il l’a montré mardi soir : il n’a pas réagi sur le fond au communiqué de l’armée, se contentant de le rejeter parce qu’il n’a pas été consulté avant la publication du communiqué !
En outre, M. Morsi n’a pas compris, au départ, que l’Egypte ne peut pas être gouvernée au nom d’une moitié de la population contre une autre. Il s’est comporté comme le président des frères Musulmans, non comme le président de tous els Egyptiens. Une telle erreur ne pardonne pas, même si, en l’occurrence, ses adversaires ne lui ont pas facilité la tâche, et même si l’armée, par ses intrusions régulières, a contribué à brouiller le jeu.
Ultime consolation pour M. Morsi et les Frères Musulmans : ils pourront toujours dire que leur expérience n’est pas allée jusqu’au bout, qu’ils n’ont pas eu le temps de réaliser leur projet, et qu’ils ont été jugés sur une année, alors que leurs adversaires ont eu un siècle pour échouer. Avec cet argumentaire, les Frères Musulmans pourront toujours entretenir l’illusion d’un projet politique qui n’existe pas. Et ce sont leurs adversaires qui leur auront rendu un immense service. En empêchant les Frères musulmans d’aller au bout de leur échec, leurs adversaires leur ont épargné de sombrer. Et, d’une certaine manière, ce sont leurs adversaires, pressés de prendre le pouvoir, qui risquent sauver Morsi et les siens.