L’intervention de l’armée égyptienne se précise, les Frères musulmans s’en sortent indemnes

Les Frères musulmans du président Mohamed Morsi étaient sur le point d’échouer. Ils ont montré leur incompétence et leur absence de projet. Ils risquent d’être sauvés par leurs adversaires, trop pressés de prendre le pouvoir.
Abed Charef
Le président Morsi avec le ministre égyptien de la défense

Deux légitimités s’affrontent en Egypte, celle de la rue contre celle de l’urne. Le président Mohamed Morsi, l’organisation des Frères musulmans, qui l’a porté au pouvoir, et les salafistes qui l’appuient, s’en tiennent à la légitimité de l’urne. Pour eux, pas question pour le Raïs d’abdiquer. Il a obtenu une large majorité dans une élection crédible, et il a le droit de rester à son poste jusqu’à l’expiration de son mandat.
Pour les opposants, la formidable mobilisation, qui a mis des millions de personnes dans la rue, lundi 30 juin, tient lieu de référendum anti-Morsi. Un chef d’état désavoué par une frange aussi importante de la population ne peut rester en poste. Il doit démissionner, et laisser le peuple choisir, disent les opposants. Au niveau politique et symbolique, l’argument porte, mais sur un plan juridique, il n’a pas de valeur. Un président n’est pas tenu de démissionner si la population descend dans la rue pour contester sa politique. C’est même dans l’adversité que les grands hommes politiques se révèlent.
Mais dans ce bras de fer dans lequel s’engage l’Egypte, les enjeux ont pris une autre allure. Les adversaires de M. Morsi ont engagé un forcing, et ils ont réussi une mobilisation qui a dépassé leurs espérances. Ils ont acquis une légitimité populaire, qui reste cependant très théorique, car ils n’ont pas un projet politique défini et un cadre pour l’imposer. Plus grave encore, rien ne prouve que si une élection est organisée à court terme, ils puissent la gagner. A l’inverse, et même s’il risque de reculer par rapport la présidentielle précédente, M. Morsi peut parfaitement l’emporter de nouveau, en repartant sur les mêmes bases qui lui avaient permis d’accéder au pouvoir.
Le contre-exemple Chavez
Un seul pays avait vécu une expérience similaire, le Vénézuela. Sous la pression d’une opposition fortement appuyée par les Etats-Unis, Hugo Chavez avait mis ses adversaires à genoux en se soumettant à un référendum de confirmation, à mi-mandat. Sûr de lui, et décidé à jouer le jeu démocratique à fond, Chavez avait brillamment passé l’épreuve, en menant se adversaires plus loin encore dans le jeu démocratique.
Mohamed Morsi, lui, est dans un autre monde. Celui des Frères Musulmans. Il s’est enfermé dans un ghetto idéologique et politique très étroit, multipliant les bavures, et faisant preuve d’un étonnant amateurisme. Certes, l’inexpérience explique peut-être une partie de ses erreurs. Mais l’homme s’est tout de même montré très en deçà de ce qui était attendu. Il n’a pas montré une envergure suffisante pour diriger un pays comme l’Egypte.
Toute son énergie a été accaparée par son souci d’exercer le pouvoir. Mis sous pression par l’opposition, guetté par l’armée, surveillé par les Etats-Unis, qui avaient pourtant joué un rôle essentiel pour en faire un président, il a passé une année à tenter de s’installer au pouvoir. Sans y parvenir réellement.
Pris dans cet engrenage, il n’a rien entrepris sur le plan économique, alors que l’Egypte étouffe. A peine a-t-il obtenu des prêts du FMI pour sauver l’économie égyptienne de l’asphyxie, mais il n’a pas montré le dynamisme nécessaire pour relancer l’économie, y compris en prônant un libéralisme économique s’appuyant sur le conservatisme social, comme ce fut le cas des trucs de l’AKP. Signe de cette absence de cap, il n’a pas réussi à définir une ligne claire dans le secteur clé du tourisme, vital pour l’économie égyptienne, mais remis en cause par les islamistes égyptiens qui y voient une « source de déchéance morale ».
L’armée, encore et toujours
L’épreuve du 30 juin met M. Morsi dos au mur. L’ultimatum de l’armée, l’invitant à trouver une solution consensuelle sous quarante-huit heures, a aggravé la situation. Mohamed Morsi ne pouvait accepter cet ordre, qui signifierait sa soumission à l’armée. Il ne pouvait non plus s’y opposer, car il n’en a pas les moyens. Il n’est pas non plus en mesure de contre-attaquer, en prenant des initiatives politiques pour débloquer la situation. Il n’en n’a pas l’envergure. Il l’a montré mardi soir : il n’a pas réagi sur le fond au communiqué de l’armée, se contentant de le rejeter parce qu’il n’a pas été consulté avant la publication du communiqué !
En outre, M. Morsi n’a pas compris, au départ, que l’Egypte ne peut pas être gouvernée au nom d’une moitié de la population contre une autre. Il s’est comporté comme le président des frères Musulmans, non comme le président de tous els Egyptiens. Une telle erreur ne pardonne pas, même si, en l’occurrence, ses adversaires ne lui ont pas facilité la tâche, et même si l’armée, par ses intrusions régulières, a contribué à brouiller le jeu.
Ultime consolation pour M. Morsi et les Frères Musulmans : ils pourront toujours dire que leur expérience n’est pas allée jusqu’au bout, qu’ils n’ont pas eu le temps de réaliser leur projet, et qu’ils ont été jugés sur une année, alors que leurs adversaires ont eu un siècle pour échouer. Avec cet argumentaire, les Frères Musulmans pourront toujours entretenir l’illusion d’un projet politique qui n’existe pas. Et ce sont leurs adversaires qui leur auront rendu un immense service. En empêchant les Frères musulmans d’aller au bout de leur échec, leurs adversaires leur ont épargné de sombrer. Et, d’une certaine manière, ce sont leurs adversaires, pressés de prendre le pouvoir, qui risquent sauver Morsi et les siens.

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