La guerre contre l’école se poursuit

Des parents manifestent avec leurs enfants, qui ont triché au bac. Quelles valeurs veulent-ils leur transmettre, et quelle société veulent-ils construire ?

 

Abed Charef

Entre le premier ministre Abdelmalek Sellal et son ministre de l’Education, M. Baba Ahmed, la concertation ne doit pas être de règle. Sinon, comment expliquer la cacophonie qui a entouré les sanctions décidées contre les fraudeurs au bac ?

Dans cette affaire honteuse, le premier ministre a fait preuve d’une incroyable légèreté, alors qu’il avait, pour une fois, toutes les cartes en main pour imposer l’autorité de l’Etat. Il avait la possibilité de faire preuve de la fermeté nécessaire, car il avait avec lui la loi, la morale et l’opinion publique. Pour une fois également, syndicats d’enseignants et administration ont fait bloc, pour défendre la crédibilité d’un examen, l’un des rares à garder encore une certaine crédibilité. Il pouvait même s’appuyer sur la fermeté des syndicats d’enseignants, unanimes, qui avaient demandé que la règlementation soit appliquée de manière stricte. Il pouvait tout aussi bien laisser le ministre de l’éducation gérer le dossier, M. Baba Ahmed ayant adopté, dès le départ, la ligne de conduite la plus cohérente.

Se laissant aller à un populisme ambiant, et à un laxisme qui laisse entendre qu’en Algérie, toutes les règles peuvent être violées sans crainte, M. Sellal a déclaré que les sanctions pouvaient être révisées. Il intervenait  au lendemain d’une manifestation organisée par des élèves et leurs parents, des parents qui appuyaient la triche, et défendaient publiquement des enfants ayant fraudé. Ces élèves ont, certes, des droits, mais l’attitude de leurs parents est particulièrement grave. Elle montre la déchéance morale d’une société, dans laquelle parents et enfants se solidarisent pour tricher. Comme, dans d’autres domaines, parents et proches s’organisent pour voler, détourner l’argent de l’Etat ou trafiquer les élections.

Par son intervention, M Sellal a désavoué son ministre. De manière inutile, improductive. Il a aussi ouvert la voie à toutes les dérives. Car dans un examen, il y a des règles qu’on ne peut dépasser. Accepter le moindre glissement mène droit à la catastrophe. Lever les sanctions cette année, c’est justifier la fraude massive de l’année prochaine, puisque les élèves seront enclins à penser qu’il n’y aura pas de sanction.

Faut-il pour autant ne voir, dans l’attitude de M. Sellal, qu’une légèreté coupable ? Ou faudrait-il plutôt y voir une sorte de guerre contre l’école, menée en Algérie par différents acteurs depuis de longues années déjà ? Ces parents qui demandent une sorte de reconnaissance du droit à la fraude, en inculquant à leurs propres enfants des valeurs aussi dégradantes, ont-ils innové, ou bien se situent-il simplement dans une longue tradition de destruction de l’école, une pratique banalisée en Algérie ? Quel acteur de la vie politique algérienne a pris soin de protéger l’école, et a réellement cherché à la faire avancer.

Cette guerre à outrance a été menée à son paroxysme par les groupes islamistes armés, qui ont brûlé les écoles, assassiné les enseignants, et tenté d’interdire le savoir. S’inspirant d’une pensée primaire, qui considère le savoir différent de leur propre enseignement comme un ennemi, ils ont voulu talibaniser la société, en éliminant toute différence. Dans leur folie, ils devenus des symboles de du refus du savoir. Ils ont mené des actes qui symbolisent leur dégénérescence. Comme l’assassinat collectif des enseignantes de Sfisef, près de Sidi Bel-Abbès.

Ils ont fait des émules, ou ils ont appris auprès d’autres maîtres, on ne le sait. En Afghanistan, une adolescente de quinze ans, Malala, victime d’une tentative d’assassinat pour être allée à l’école, est devenue le symbole de la lutte contre cette pensée qui a complètement dégénéré. Elle est allée jusqu’aux Nations-Unies pour témoigner de cette barbarie. Au Nigéria, l’organisation Boko Haram a fait assassiner une quarantaine de d’adolescents parce qu’ils allaient dans un lycée dit « moderne » et non dans une école comme ils souhaitent.

« Dans tous les pays, et dans toutes les conditions, même en temps de guerre, on essaie de protéger l’école, de ne pas l’entrainer dans le conflit », nous disait récemment un ancien haut responsable. Mais pas en Algérie. Tout le monde tente d’entrainer l’école avec lui, ou de la prendre en otage. Une « grève du cartable » a ainsi été organisée en Algérie pendant près d’une année scolaire. Des opposants, soucieux d’en découdre avec un pouvoir qu’ils contestaient, ont entrainé les enfants de toute une région à boycotter l’école pendant toute une année.

Un autre courant avait, pendant des années, fait main basse sur l’école, celui issu de l’association des oulémas. Glorifiant un passé mythique, il a imposé une lecture exclusivement islamique de l’histoire de l’Algérie. Il a aussi tenté de faire main basse sur les manuels scolaires, à un point tel que trois étudiants, interrogés par l’auteur de cet article, ont affirmé que la guerre de libération avait été initiée par l’association des oulemas.

Le gouvernement lui-même n’a pas épargné l’école. Réduit à la défensive, il a cédé face à toutes les revendications, y compris les plus absurdes. A un point tel que les élèves ont imposé une limitation des thèmes sur lesquels doivent porter les sujets des examens. Par des dérives successives, la pédagogie a peu à peu cédé face au populisme et à la volonté de préserver la paix sociale, débouchant sur une école en laquelle plus personne ne croit. Mais en laquelle il faut pourtant croire. Malgré Benbouzid et malgré la légèreté de M. Sellal.

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