Compétition

Battu par Amine

Chakib Khelil et ses frères

L’Algérie est vulnérable. A cause de son système politique, n’importe quel intrus peut y faire ce qu’il veut. Khalifa, Sawiris, Chakib Khelil, et les autres, ceux dont on ne parle pas aujourd’hui. Pas encore.

Abed Charef

Avec le mandat d’arrêt lancé contre M. Chakib Khelil, l’affaire Sonatrach s’est transformé en un séisme moral et politique. Même s’il faut encore garder les réserves d’usage, et respecter les droits des uns et des autres à se défendre, tout indique avec l’ancien ministre de l’Energie, c’est le loup qui a été chargé de garder le troupeau de moutons. Dans un pays qui a vécu le précédent Khalifa, qui a subi les affres du terrorisme, qui a assisté, impuissant, à la déliquescence de ses institutions et à la disparition de certaines valeurs, cette affaire marque un pas de plus dans la déchéance d’un système politique dont l’agonie se révèle particulièrement meurtrière. Une agonie qui, faut-il le rappeler, a vu des membres du gouvernement mentir sur l’état de santé du président, et d’éminents médecins publier de faux bilans de santé pour plaire au prince. Que reste-t-il à un pays qui ne peut plus faire confiance ni ses médecins, ni à ses ministres ?

Pour l’heure, le côté spectaculaire de cette affaire risque pourtant d’occulter quelques points essentiels, les plus destructeurs pour le pays. En premier lieu, la nature du système politique algérien qui permet au chef de désigner qui il veut, au poste qu’il veut, sans rendre de comptes à qui que ce soit. Ce système politique d’un autre temps, qui s’en remet complètement à un homme « providentiel », lui délégant des pouvoirs exorbitants, sans jamais le contrôler ni avoir la possibilité de le sanctionner, a conduit à des dérives d’une gravité inouïe.

Qu’un homme se remplisse les poches de manière illégale, c’est inacceptable à ce niveau de responsabilité, mais c’est humain. La corruption est l’un des phénomènes les répandus dans le monde. Mais là où c’est inacceptable, c’est quand un pays refuse délibérément de se moderniser et de mettre en place des mécanismes pour réduire la corruption. Là où c’est inacceptable, c’est quand un pays sait qu’il offre les conditions optimales pour que la corruption devienne la règle, et que les dirigeants ferment les yeux et laissent faire. Et qu’on le veuille ou non, M. Chakib Khelil a été ministre sous Abdelaziz Bouteflika, mais il a été ministre dans des gouvernements dirigés par MM. Ahmed Benbitour, Ahmed Ouyahia, Ali Benflis et Abdelaziz Belkhadem. C’est-à-dire les hommes considérés aujourd’hui comme des successeurs potentiels de M. Bouteflika.

Quand M. Khelil était au faite de sa puissance, toutes les institutions étaient tétanisées devant lui. Personne ne pouvait le contredire. On attribue bien à l’ancien ministre de l’intérieur Yazid Zerhouni une attitude opposée à M. Khelil sur la loi sur les hydrocarbures, mais la question a été cantonnée au sérail. Pour le reste, tout le monde a gardé le silence. Les chefs de gouvernement successifs, supposés constituer la hiérarchie au-dessus de M. Khelil, n’avaient aucun pouvoir sur lui. La presse a même rapporté qu’un ancien premier ministre, M. Abdelaziz Belkhadem, est intervenu pour attribuer à une entreprise italienne un contrat remporté légalement par une autre compagnie. Des patrons d’entreprise ont accepté de signer des contrats tout en sachant qu’il y avait un acte de corruption. Comment, en effet, acheter une centrale électrique pour moins d’un milliard de dollars, puis en acheter une autre de même puissance pour deux milliards, sans se poser de questions ? A ce niveau de responsabilité, soit on est complice, soit on est stupide.

Tout ceci révèle que l’Algérie n’est pas immunisée. Et contrairement à ce qu’on pense, l’omniprésence des services de sécurité ne signifie pas que le pays est sécurisé. Bien au contraire. La preuve est là: il y a eu des détournements au ministère de l’énergie et à la tête de la plus grande compagnie algérienne, Sonatrach. Pourtant, si sécurité il doit y avoir, c’est là qu’elle doit se trouver, car Sonatrach, c’est à la fois les recettes du pays en devises, le financement de l’économie, l’achat de la paix sociale et la force de négociation du pays.

Abdelmoumène Khalifa était entré par effraction dans le monde de l’économie, il avait commis l’incroyable avant de prendre la fuite. Rien n’a été fait pour épargner au pays une mésaventure similaire. Chakib Khelil en a donné la preuve en faisant de même. Mais le plus grave est à venir. Car d’autres forces de l’argent ont acquis des positions telles qu’aujourd’hui, elles sont inattaquables. Elles sont au-dessus de la loi. Et curieusement, on peut, aujourd’hui, critiquer le président de la république, le gouvernement, l’armée, voire le DRS, mais on ne peut publiquement critiquer certaines entreprises et certaines personnes. Elles sont devenues trop puissantes. Leur puissance économique et financière s’est transformée progressivement, pour les installer au-dessus de la loi. Ceux qui se délectent aujourd’hui avec l’affaire Chakib Khelil n’en parleront pas. Ils ne pourront pas parler des frères de Chakib Khelil, comme ils n’ont pas dit un mot de Naguib Sawiris, du temps où il faisait la pluie et le beau temps en Algérie.

Le Roi trébuche, le Maroc avance

Le Roi du Maroc a commis un impair. La rue s’est emparée de l’affaire, et la démocratie a avancé d’un pas au Maroc.

 Par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 08 août 2013)

Mohamed VI a frôlé la correctionnelle, avant de rétablir, partiellement, une situation très compromise. Pris dans une sombre histoire de grâce judiciaire accordée à un pédophile portant la nationalité espagnole, le souverain marocain semble avoir pris une décision insuffisamment mûrie, pour faire plaisir au Roi Juan Carlos d’Espagne. Il a visiblement sous-estimé la réaction de l’opinion marocaine, et mal évalué l’impact de cette affaire sordide. Mais quand la faute, avérée, a fait son effet, il a habilement rebondi, pour reprendre la main. Et il semble avoir réussi.

Dans un premier temps, Mohamed VI avait accordé une grâce à un groupe de prisonniers espagnols, dont un curieux personnage, au passé très lourd. Pour dire les choses crûment, cet homme, qui répond au nom de Daniel Galvan, serait un ancien agent des services spéciaux irakiens, qui a avait trahi son pays, et bénéficié, à ce titre, d’une récompense financière et d’une nouvelle identité pour vivre dans un pays occidental. On l’imagine facilement, utilisant sa fonction sous le régime de Saddam Hussein pour sévir contre ses compatriotes en toute impunité, avant de passer de l’autre bord quand le vent a tourné. Et quand on sait que c’est un pédophile, qui a abusé d’une dizaine d’enfants au Maroc, avant d’être condamné à trente ans de prison, on se demande quelles horreurs il a pu commettre dans son pays, où les hommes des moukhabarate bénéficiaient d’une impunité totale.

Ce personnage a donc atterri au Maroc, où il a été lourdement condamné. Le Roi connaissait-il le motif de la condamnation ? Difficile d’admettre que non. Mais Mohamed VI a commis une faute grave en le graciant, ce qui a provoqué une violente colère populaire. Quand la rue s’est enflammée, le Roi du Maroc a plaidé l’erreur. L’administration a mal fait son travail, a-t-il dit. Lui n’a pas le temps d’étudier les dossiers dans le détail, il se contente de signer. Il promet d’ailleurs de sévir contre les auteurs de cette faute, qui a terni l’image du Roi et de son royaume.

Vrai ou faux, peu importe. Le Roi a reconnu l’erreur. Mais cela n’a pas suffi pour calmer la colère de la rue. Alors, le Roi, par crainte d’un engrenage incontrôlable, dans un élan sincère, par calcul tactique, par souci d’apaisement, ou par nécessité politique, peu importe, le Roi a donc décidé d’aller encore plus loin. Il a annulé la mesure de grâce, et pris contact avec les autorités espagnoles pour tenter de rattraper le coup. Le pédophile en question a été arrêté en Espagne, et l’affaire rebondit de nouveau, promettant de prolonger le feuilleton.

Il y a plusieurs manières d’aborder cette crise. On peut souligner la légèreté avec laquelle le Roi et ses conseillers ont géré cette affaire. Habitués à mépriser leurs concitoyens, ils ont agi avec la même morgue et le même dédain dont ils ont toujours fait preuve. On peut tout aussi admirer la comédie qui entoure ce scandale, pour dire que Mohamed VI et Juan Carlos savaient tout depuis le début, qu’ils ont tenté, à la demande de leurs appareils sécuritaires, de réussir un coup tordu pour sortir du pétrin un homme qui a rendu de grands services aux pays occidentaux durant la guerre d’Irak, mais que la grenade leur explosé entre les mains. On peut également supposer que d’autres pays « amis » avaient besoin d’exfiltrer l’obscur Daniel Galvan pour des besoins tout aussi opaques. Mais au final, ce scandale a permis à Mohamed VI de se relever après avoir trébuché, et à son pays de faire un pas dans son cheminement vers la démocratie.

Car ce qui restera de ce scandale peut se résumer en trois points essentiels. D’abord, le Maroc a changé. Il ne peut plus être géré comme avant. La société a beaucoup évolué pour devenir un véritable acteur de la vie politique, et l’opinion publique est elle aussi devenue un élément important dans la gestion du pays. Ensuite, le Roi du Maroc, malgré un penchant traditionnel à agir dans sa bulle, sans tenir compte de l’opinion, s’est rendu compte qu’il doit désormais compter avec la rue, devenue partenaire et non un simple objet de la vie politique, ce qui l’a amené à faire volte-face pour garder l’image du « bon roi proche de son peuple ». Enfin, le Roi, même s’il n’est pas un citoyen ordinaire, n’est plus un demi Dieu. Il reconnait des erreurs dans sa gestion, et accepte de les corriger si cela s’avère nécessaire. Certes, nombre d’analystes doutent, probablement à raison, de la sincérité du Roi. Son comportement relève plutôt de la communication, qu’il a su adapter aux besoins du moment. Mais le fait d’être obligé de se soucier de son image auprès des citoyens marocains dénote un profond changement de la monarchie marocaine. Une monarchie qui évolue, probablement pas assez vite, mais qui tente de s’adapter, et qui contraint le Roi à se plier à de nouvelles règles.

La Tunisie face à la tentation égyptienne

La Tunisie est en pleine tempête. Mais le président Moncef Marzouki tente de maintenir le cap, malgré la pression des extrêmes.

 

Par Abed Charef

La Tunisie est en ébullition. Et la pression augmente sur Moncef Marzouki. Le président tunisien, qui a fait le pari d’une cohabitation, conflictuelle mais nécessaire, entre différents courants de pensée, voit sa marge de manœuvre considérablement réduite. Alors qu’il avait réussi, jusque-là, à maintenir le cap, grâce à un remarquable pragmatisme et à un sens élevé du compromis, il se trouve contraint de faire face à une brusque sortie de route, qui a failli faire avorter l’expérience tunisienne.

Deux évènements tragiques sont venus, coup sur coup, rappeler à Moncef Marzouki la précarité de la situation de son pays. L’assassinat d’un dirigeant de l’opposition, Mohamed Brahmi, et la mort de huit soldats, assassinés par des groupes terroristes dans le fameux Djebel Chaambi, près de la frontière algérienne, ont jeté de sérieux doutes sur la capacité de la Tunisie à contenir ses extrêmes. A contenir les groupes jihadistes, les plus visibles et les plus dangereux pour le processus démocratique tunisien, d’abord ; mais aussi à contenir les courants anti-islamistes radicaux, impatients d’en découdre une bonne fois pour toutes, à « l’algérienne » ou « à l’égyptienne », peu importe, quitte à mettre fin au processus politique en cours.

Le scénario est pourtant d’un grand classique. Il est presque banal. Alors que des discussions laborieuses se poursuivent pour arriver à un accord sur la nouvelle constitution, un groupe jihadiste assassine un député de l’opposition, appartenant à ces courants de gauche nassériens et laïcs très enracinés en Orient. Pour les jihadistes, toute action visant à saborder le processus démocratique est la bienvenue. Le président Marzouki ne s’y est pas trompé. Sa première réaction a été de dire que les terroristes ont atteint la moitié de leurs objectifs, et qu’ils atteindraient tous leurs objectifs si leur action aboutissait à mettre fin au processus politique actuel.

Mais si la menace jihadiste est évidente, une autre, plus diffuse, est tout aussi redoutable. Elle provient de courants anti-islamistes radicaux. Ceux-ci se sont rapprochés, tactiquement, des héritiers de l’ancien régime, eux aussi hostiles aux islamistes d’Ennahdha. Ils veulent coûte que coûte en découdre, avec l’appui éventuel de l’armée. Ils jouent systématiquement l’obstruction à l’Assemblée constituante. Cinquante députés ont ainsi annoncé leur intention de se retirer de l’Assemblée, au risque d’en bloquer les travaux, alors que les tractations pour l’élaboration de la nouvelle constitution n’ont pas encore abouti.

Ces partis demandent une démission pure et simple du gouvernement, dirigé par l’islamiste Ali Laarayedh. Le gouvernement est accusé pêle-mêle d’incompétence, de laxisme, voire de connivence avec les assassins d’opposants. Mais Ali Laarayedh a catégoriquement exclu de démissionner. Il a riposté en appelant «tous les Tunisiens, partis, associations, à éviter de se laisser entraîner dans des appels vers l’inconnu, le chaos et la violence». L’allusion à une solution égyptienne est claire. Le ministre de l’intérieur sait que c’est à la fois ce que cherchent les courants islamistes les plus radicaux, et c’est aussi l’option souhaitée par les jihadistes, qui refusent un régime démocratique, même si, temporairement, il amène des islamistes au pouvoir.

Dans le même temps, les courants dits «modernistes accusent le laïc Moncef Marzouki de « servir la soupe » aux islamistes. Malgré son long itinéraire d’opposant et de militant des droits de l’Homme, Marzouki est accusé de compromission avec Ennahdha. Pourtant, rien n’est venu étayer cette accusation. Moncef Marzouki a côtoyé les dirigeants d’Ennahdha dans l’opposition et en exil. Il a décidé de faire un bout de chemin avec eux, sans jamais se compromettre. L’exercice du pouvoir peut l’amener à céder sur certains points, mais rien n’indique qu’il a, un jour, cédé sur le fond. Il se retrouve un peu dans la posture de Ali Yahia Abdennour, accusé, dans les années 1990 par des éradicateurs forcenés, d’avoir fait allégeance au FIS, alors qu’il s’agissait pour lui de se maintenir dans une défense stricte des droits de l’Homme au profit de tous les courants, y compris les islamistes.

Enfin, ces courants anti-islamistes radicaux réclament de nouvelles élections dans l’immédiat. Ils estiment que le temps a fait son œuvre, et qu’Ennahdha a perdu sa crédibilité. Ils se basent sur des sondages, réels ou fictifs, selon lesquels Ennahdha serait désormais dépassé par Nida Tounès, le parti de Beji Caïd Essebsi. L’électorat d’Ennahdha a-t-il réellement fondu en si peu de temps ? Difficile à dire. Par contre, on peut avancer avec certitude que de nombreux courants laïcs et de gauche vivent encore dans une douce euphorie, et prennent leurs rêves pour la réalité. En voulant manipuler la rue et les grandes capitales européennes, ils finissent par s’auto intoxiquer, et croire à leur propre propagande. Jusqu’au jour où ils découvriront qu’ils se sont trompés de société. Ils cautionneront alors une solution à l’égyptienne, une option qu’ils ont visiblement déjà choisie.