La Tunisie face à la tentation égyptienne

La Tunisie est en pleine tempête. Mais le président Moncef Marzouki tente de maintenir le cap, malgré la pression des extrêmes.

 

Par Abed Charef

La Tunisie est en ébullition. Et la pression augmente sur Moncef Marzouki. Le président tunisien, qui a fait le pari d’une cohabitation, conflictuelle mais nécessaire, entre différents courants de pensée, voit sa marge de manœuvre considérablement réduite. Alors qu’il avait réussi, jusque-là, à maintenir le cap, grâce à un remarquable pragmatisme et à un sens élevé du compromis, il se trouve contraint de faire face à une brusque sortie de route, qui a failli faire avorter l’expérience tunisienne.

Deux évènements tragiques sont venus, coup sur coup, rappeler à Moncef Marzouki la précarité de la situation de son pays. L’assassinat d’un dirigeant de l’opposition, Mohamed Brahmi, et la mort de huit soldats, assassinés par des groupes terroristes dans le fameux Djebel Chaambi, près de la frontière algérienne, ont jeté de sérieux doutes sur la capacité de la Tunisie à contenir ses extrêmes. A contenir les groupes jihadistes, les plus visibles et les plus dangereux pour le processus démocratique tunisien, d’abord ; mais aussi à contenir les courants anti-islamistes radicaux, impatients d’en découdre une bonne fois pour toutes, à « l’algérienne » ou « à l’égyptienne », peu importe, quitte à mettre fin au processus politique en cours.

Le scénario est pourtant d’un grand classique. Il est presque banal. Alors que des discussions laborieuses se poursuivent pour arriver à un accord sur la nouvelle constitution, un groupe jihadiste assassine un député de l’opposition, appartenant à ces courants de gauche nassériens et laïcs très enracinés en Orient. Pour les jihadistes, toute action visant à saborder le processus démocratique est la bienvenue. Le président Marzouki ne s’y est pas trompé. Sa première réaction a été de dire que les terroristes ont atteint la moitié de leurs objectifs, et qu’ils atteindraient tous leurs objectifs si leur action aboutissait à mettre fin au processus politique actuel.

Mais si la menace jihadiste est évidente, une autre, plus diffuse, est tout aussi redoutable. Elle provient de courants anti-islamistes radicaux. Ceux-ci se sont rapprochés, tactiquement, des héritiers de l’ancien régime, eux aussi hostiles aux islamistes d’Ennahdha. Ils veulent coûte que coûte en découdre, avec l’appui éventuel de l’armée. Ils jouent systématiquement l’obstruction à l’Assemblée constituante. Cinquante députés ont ainsi annoncé leur intention de se retirer de l’Assemblée, au risque d’en bloquer les travaux, alors que les tractations pour l’élaboration de la nouvelle constitution n’ont pas encore abouti.

Ces partis demandent une démission pure et simple du gouvernement, dirigé par l’islamiste Ali Laarayedh. Le gouvernement est accusé pêle-mêle d’incompétence, de laxisme, voire de connivence avec les assassins d’opposants. Mais Ali Laarayedh a catégoriquement exclu de démissionner. Il a riposté en appelant «tous les Tunisiens, partis, associations, à éviter de se laisser entraîner dans des appels vers l’inconnu, le chaos et la violence». L’allusion à une solution égyptienne est claire. Le ministre de l’intérieur sait que c’est à la fois ce que cherchent les courants islamistes les plus radicaux, et c’est aussi l’option souhaitée par les jihadistes, qui refusent un régime démocratique, même si, temporairement, il amène des islamistes au pouvoir.

Dans le même temps, les courants dits «modernistes accusent le laïc Moncef Marzouki de « servir la soupe » aux islamistes. Malgré son long itinéraire d’opposant et de militant des droits de l’Homme, Marzouki est accusé de compromission avec Ennahdha. Pourtant, rien n’est venu étayer cette accusation. Moncef Marzouki a côtoyé les dirigeants d’Ennahdha dans l’opposition et en exil. Il a décidé de faire un bout de chemin avec eux, sans jamais se compromettre. L’exercice du pouvoir peut l’amener à céder sur certains points, mais rien n’indique qu’il a, un jour, cédé sur le fond. Il se retrouve un peu dans la posture de Ali Yahia Abdennour, accusé, dans les années 1990 par des éradicateurs forcenés, d’avoir fait allégeance au FIS, alors qu’il s’agissait pour lui de se maintenir dans une défense stricte des droits de l’Homme au profit de tous les courants, y compris les islamistes.

Enfin, ces courants anti-islamistes radicaux réclament de nouvelles élections dans l’immédiat. Ils estiment que le temps a fait son œuvre, et qu’Ennahdha a perdu sa crédibilité. Ils se basent sur des sondages, réels ou fictifs, selon lesquels Ennahdha serait désormais dépassé par Nida Tounès, le parti de Beji Caïd Essebsi. L’électorat d’Ennahdha a-t-il réellement fondu en si peu de temps ? Difficile à dire. Par contre, on peut avancer avec certitude que de nombreux courants laïcs et de gauche vivent encore dans une douce euphorie, et prennent leurs rêves pour la réalité. En voulant manipuler la rue et les grandes capitales européennes, ils finissent par s’auto intoxiquer, et croire à leur propre propagande. Jusqu’au jour où ils découvriront qu’ils se sont trompés de société. Ils cautionneront alors une solution à l’égyptienne, une option qu’ils ont visiblement déjà choisie.

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