Le Roi trébuche, le Maroc avance

Le Roi du Maroc a commis un impair. La rue s’est emparée de l’affaire, et la démocratie a avancé d’un pas au Maroc.

 Par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 08 août 2013)

Mohamed VI a frôlé la correctionnelle, avant de rétablir, partiellement, une situation très compromise. Pris dans une sombre histoire de grâce judiciaire accordée à un pédophile portant la nationalité espagnole, le souverain marocain semble avoir pris une décision insuffisamment mûrie, pour faire plaisir au Roi Juan Carlos d’Espagne. Il a visiblement sous-estimé la réaction de l’opinion marocaine, et mal évalué l’impact de cette affaire sordide. Mais quand la faute, avérée, a fait son effet, il a habilement rebondi, pour reprendre la main. Et il semble avoir réussi.

Dans un premier temps, Mohamed VI avait accordé une grâce à un groupe de prisonniers espagnols, dont un curieux personnage, au passé très lourd. Pour dire les choses crûment, cet homme, qui répond au nom de Daniel Galvan, serait un ancien agent des services spéciaux irakiens, qui a avait trahi son pays, et bénéficié, à ce titre, d’une récompense financière et d’une nouvelle identité pour vivre dans un pays occidental. On l’imagine facilement, utilisant sa fonction sous le régime de Saddam Hussein pour sévir contre ses compatriotes en toute impunité, avant de passer de l’autre bord quand le vent a tourné. Et quand on sait que c’est un pédophile, qui a abusé d’une dizaine d’enfants au Maroc, avant d’être condamné à trente ans de prison, on se demande quelles horreurs il a pu commettre dans son pays, où les hommes des moukhabarate bénéficiaient d’une impunité totale.

Ce personnage a donc atterri au Maroc, où il a été lourdement condamné. Le Roi connaissait-il le motif de la condamnation ? Difficile d’admettre que non. Mais Mohamed VI a commis une faute grave en le graciant, ce qui a provoqué une violente colère populaire. Quand la rue s’est enflammée, le Roi du Maroc a plaidé l’erreur. L’administration a mal fait son travail, a-t-il dit. Lui n’a pas le temps d’étudier les dossiers dans le détail, il se contente de signer. Il promet d’ailleurs de sévir contre les auteurs de cette faute, qui a terni l’image du Roi et de son royaume.

Vrai ou faux, peu importe. Le Roi a reconnu l’erreur. Mais cela n’a pas suffi pour calmer la colère de la rue. Alors, le Roi, par crainte d’un engrenage incontrôlable, dans un élan sincère, par calcul tactique, par souci d’apaisement, ou par nécessité politique, peu importe, le Roi a donc décidé d’aller encore plus loin. Il a annulé la mesure de grâce, et pris contact avec les autorités espagnoles pour tenter de rattraper le coup. Le pédophile en question a été arrêté en Espagne, et l’affaire rebondit de nouveau, promettant de prolonger le feuilleton.

Il y a plusieurs manières d’aborder cette crise. On peut souligner la légèreté avec laquelle le Roi et ses conseillers ont géré cette affaire. Habitués à mépriser leurs concitoyens, ils ont agi avec la même morgue et le même dédain dont ils ont toujours fait preuve. On peut tout aussi admirer la comédie qui entoure ce scandale, pour dire que Mohamed VI et Juan Carlos savaient tout depuis le début, qu’ils ont tenté, à la demande de leurs appareils sécuritaires, de réussir un coup tordu pour sortir du pétrin un homme qui a rendu de grands services aux pays occidentaux durant la guerre d’Irak, mais que la grenade leur explosé entre les mains. On peut également supposer que d’autres pays « amis » avaient besoin d’exfiltrer l’obscur Daniel Galvan pour des besoins tout aussi opaques. Mais au final, ce scandale a permis à Mohamed VI de se relever après avoir trébuché, et à son pays de faire un pas dans son cheminement vers la démocratie.

Car ce qui restera de ce scandale peut se résumer en trois points essentiels. D’abord, le Maroc a changé. Il ne peut plus être géré comme avant. La société a beaucoup évolué pour devenir un véritable acteur de la vie politique, et l’opinion publique est elle aussi devenue un élément important dans la gestion du pays. Ensuite, le Roi du Maroc, malgré un penchant traditionnel à agir dans sa bulle, sans tenir compte de l’opinion, s’est rendu compte qu’il doit désormais compter avec la rue, devenue partenaire et non un simple objet de la vie politique, ce qui l’a amené à faire volte-face pour garder l’image du « bon roi proche de son peuple ». Enfin, le Roi, même s’il n’est pas un citoyen ordinaire, n’est plus un demi Dieu. Il reconnait des erreurs dans sa gestion, et accepte de les corriger si cela s’avère nécessaire. Certes, nombre d’analystes doutent, probablement à raison, de la sincérité du Roi. Son comportement relève plutôt de la communication, qu’il a su adapter aux besoins du moment. Mais le fait d’être obligé de se soucier de son image auprès des citoyens marocains dénote un profond changement de la monarchie marocaine. Une monarchie qui évolue, probablement pas assez vite, mais qui tente de s’adapter, et qui contraint le Roi à se plier à de nouvelles règles.

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