Novembre, une petite leçon d’Histoire

L’Algérie accepté de payer un prix exorbitant pour redevenir un acteur de l’Histoire. Ce fut le 1er novembre. Mais aujourd’hui, elle décroche, incapable de coller au train de ceux qui font l’Histoire.

Abed Charef

 Le quotidien d’Oran, jeudi 31 octobre 2013

Il y  quatre ans, l’Algérie a vécu un des plus grands moments d’enthousiasme de son histoire. Une euphorie comme elle n’en n’avait jamais vue. Comme si tout le pays avait été pris d’une folie collective, une de ces émotions qu’on connait une seule fois dans sa vie. Ce fut le délire d’Omdourman, lorsqu’une bande de jeunes sportifs, dont beaucoup parlaient difficilement les langues de leurs parents, réussissaient à qualifier l’Algérie pour la phase finale de la coupe du monde, à l’issue d’un match joué dans un contexte exceptionnel.

L’euphorie d’Omdourman a beaucoup contribué à apaiser la tension politique et sociale en Algérie. De là à dire qu’elle a permis au président Abdelaziz Bouteflika de passer un troisième mandat relativement tranquille, il y a un pas, que beaucoup ont franchi. A un point tel qu’il est possible de faire le rapprochement avec ce qui s’est passé il y a deux semaines, avec le « coup » tenté lors du match contre le Burkina-Faso, lorsque la télévision algérienne a diffusé le match de manière illégale. N’y avait-il pas, dans cette décision de « piratage », une volonté de rééditer le coup d’Omdourman, en prenant cette fois-ci pour cible Al-Jazeera, une chaine qui suscite une véritable aversion chez beaucoup d’Algériens ?

Le résultat fut pitoyable. Les auteurs de la tentative se sont trompés sur la nature de l’évènement. Omdourman et Al-Jazeera ne sont pas des batailles. Ce sont plutôt des révélateurs de ce qu’est devenue la société algérienne, de sa manière de concevoir le nationalisme, de percevoir le pays, de ce que les Algériens attendent de l’Algérie et ce qu’ils sont disposés à lui offrir. Après Omdourman, une jeunesse, qui semblait totalement déconnectée de certaines idées (nationalisme, amour de la patrie), a brutalement basculé dans l’euphorie, redécouvrant le drapeau et des symboles considérés jusque-là comme désuets. Et là où le discours politique avait échoué, là où les mots n’avaient pu mobiliser, un but a réalisé l’impossible, en donnant un contenu à quelque chose que des millions d’Algériens cherchaient depuis des années : être fiers de leur pays.

C’est que l’Algérie a changé. En bien, en mal, là n’est pas le plus important. Elle a changé. Elle n’a plus les mêmes repères, ni les mêmes valeurs. Ce qui peut émouvoir un Algérien de 25 ans est totalement incompréhensible pour un autre de 70 ans, qui avait pris l’habitude de vibrer en écoutant un chant patriotique ou en lisant la biographie de Mustapha Ben Boulaïd. Celui qui est né avec facebook, une tablette entre les mains, conçoit forcément la liberté de manière différente de celui qui a vécu dans un gourbi et n’a connu l’électricité qu’à l’âge adulte. Travailler, vivre, militer, tout a changé.

Ce qui pose problème, ne n’est donc pas le décalage entre les premières générations. Ce décalage, produit d’une conjoncture historique, est « normal ». Une génération au sein de laquelle seuls dix enfants sur cent allaient à l’école ne peut pas ressembler à une autre où 95% des enfants sont scolarisés. Dans mon enfance, j’ai le souvenir précis d’une école, la seule d’un village, où il n’y avait pas une seule fille. Non parce que c’était une école de garçons, mais parce qu’aucune fille n’était scolarisée dans ce village. Cette société-là ne peut pas ressembler à celle où plus de la moitié des étudiants sont en fait des étudiantes.

Je disais que ce n’est pas ce décalage entre générations qui inquiète. C’est plutôt le décalage entre la nouvelle génération et ce qui est en vigueur dans les pays avancés, ceux qui ont pris de l’avance dans le domaine des sciences, de la technologie, de l’organisation sociale, du respect des libertés et des Droits de l’Homme. Ce qui inquiète, c’est ce refus collectif d’aller vers ce qui a fait le succès des autres. On voit bien que certains pays ont réussi à avancer et à assurer le bien-être de leur population, en mettant en place certaines règles de fonctionnement de la société, basées sur le respect des libertés, notamment la liberté de penser, d’expression, de conscience. On voit cette réalité, on est émerveillés quand on voyage dans ces pays, mais dès qu’on est entre soi, on s’enferme, on ferme les yeux, on détourne le regard, pour vanter des « constantes » et des traditions, pourtant liberticides et injustes. Ce qui inquiète, c’est qu’après le 1er novembre, point de départ d’une période de sacrifices inouïs consentis pour que l’Algérie redevienne un acteur de l’histoire, on se résigne, aujourd’hui, à voir l’Algérie décrocher, incapable de coller au train de l’Histoire, à défaut d’être parmi ceux qui font l’Histoire.

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Le temps des incertitudes

Même réduits à un strict minimum, les rituels indispensables à un nouveau mandat semblent dépasser les capacités du chef de l’Etat.

 Abed Charef

Côté cour, tout semble indiquer que le président Abdelaziz Bouteflika ne peut aller au-delà de son mandat actuel. Pour une multitude raisons. En premier lieu, la question, délicate, de son état de santé. Celle-ci a déjà eu de graves répercussions sur la situation politique du pays, en altérant gravement le fonctionnement des institutions. Il est difficile d’imaginer le pays continuer ainsi, pendant de longs mois, voire de longues années, avec un chef de l’Etat physiquement diminué, n’effectuant plus aucune visite à l’intérieur du pays ou à l’étranger, incapable de tenir son rôle ou de présider les réunions, réduisant son activité à des rencontres irréelles avec le premier ministre ou le chef d’état-major de l’armée.

Et même s’il voulait rester, il ne pourrait accomplir les quelques impératifs que lui imposerait le cérémonial électoral. Même réduits à un strict minimum, les rituels indispensables semblent en effet au-dessus de ses capacités.  Il faudra qu’il fasse acte de candidature, qu’il fasse au moins un discours, et qu’il assiste à la cérémonie d’investiture. A moins que la constitution ne soit précisément amendée auparavant pour lui épargner ces corvées, et lui permettre de désigner un vice-président qui fera la campagne électorale à sa place, comme il se murmure dans certains cercles d’Alger.

Ce cas de figure poserait un problème aux autres, à ces hommes qui détiennent le vrai pouvoir en Algérie. Accepteraient-ils cette situation ? Ils sont deux, ou cinq, ou dix, officiers supérieurs notamment, qui ont la lourde charge de décider de l’avenir du pays. Choisiront-ils, cette fois-ci encore, de ne pas décider ? Vont-ils fermer les yeux sur cette situation, et opter pour le statuquo, alors que l’Algérie est virtuellement paralysée depuis un mandat, se contentant de manger son pétrole pour éviter l’émeute ?

Et puis, l’arrivée d’un nouveau président est une simple question de bon sens. Dans ce monde qui évolue à une vitesse hallucinante, l’Algérie a déjà pris un retard préjudiciable. Peut-elle rester encore en marge de l’histoire, alors que le discours dominant, y compris au sein du pouvoir, insiste précisément sur la nécessité de ne pas rater ce virage ? Plus qu’un président, M. Bouteflika est devenu, malgré lui, un symbole de ce système politique usé, fatigué, finissant.

Côté jardin, il y a pourtant une autre réalité. De ce côté-ci, tout montre que M. Bouteflika ne quittera pas la scène en avril 2014. Alors qu’il reste six mois avant la présidentielle, rien, absolument rien, ne montre que le chef de l’Etat a l’intention de se retirer. Il n’a fait aucun geste en cens, il n’a fait aucune déclaration qui laisserait percer une intention en ce sens.

Certes, s’il devait quitter le pouvoir, M. Bouteflika a tout intérêt à maintenir le suspens, et à attendre la dernière minute pour afficher ses intentions. Cela lui permettra de contrôler la situation le plus longtemps possible, et de peser sur les décisions, y compris, éventuellement, sur le choix de son successeur. En laissant planer le doute, il fige la scène politique. Il force tous les acteurs, décideurs et postulants éventuels à sa succession, à rester sur leurs positions, ce qui lui permet de garder l’initiative jusqu’au bout.

Mais le chef de l’Etat ne contente pas de maintenir le suspense. Il continue, dans la limite de ses capacités physiques, à agir selon ce qui ressemble à une feuille de route, avec notamment un projet de révision de la constitution. Quelles dispositions compte-t-il modifier ? Nul ne le sait. Mais cela permet de donner l’impression qu’il y a un cap, avec un projet devant aller au-delà d’avril 2014. En demandant au gouvernement de préparer les prochaines échéances politiques, il veut se projeter dans l’après présidentielle. Prolongation de l’actuel mandat pour deux années supplémentaires, nouveau mandat, transformation du quinquennat en septennat, des « sources proches » de M. Bouteflika ont tout dit. Et contribué à instaurer une vraie confusion, dont ressort une seule évidence : le président est là, et pour longtemps.

Lui-même ne monte pas au créneau, mais ses proches sont là, envahissants. Ils répètent, à qui veut l’entendre, qu’ils veulent, qu’ils exigent un quatrième mandat. Le premier ministre Abdelmalek Sellal fait, par procuration, la tournée des wilayas, et distribue l’argent, exactement comme le faisait le président Bouteflika à la veille de son troisième mandat. Une situation qui a fini par déteindre sur les concurrents potentiels, qui attendent, attendent. Jusqu’à avril 2014, quand le quatrième mandat deviendra un fait accompli.

Côté cour ou côté jardin ?

Le syndrome Amar Ghoul

Acheter des avions, ce n’est pas une politique des transports. Et dépenser de l’argent, ce n’est pas investir.

 Abed Charef

Amar Ghoul a été durement caricaturé par un analyste, qui a estimé sa participation au salon de la bande dessinée plus justifiée que sa place au gouvernement. La raison ? Le comportement primaire du ministre des transports, qui semble tout, absolument tout ignorer des règles du commerce. M. Ghoul ne se préoccupe pas de l’opportunité d’un investissement, de la qualité du produit à acheter, de son prix, de son impact, de la manière de l’acquérir et de ce qu’il faut faire pour le gérer. Ce qui lui importe, c’est acheter le produit. Point barre.

On lui a dit, il y a dix ans, que l’Algérie devait construire une autoroute, qui devait traverser le pays d’est en ouest. Alors, il l’a achetée. Il ne s’est pas demandé s’il était possible de créer de grandes entreprises pour les réaliser, s’il fallait y associer des entreprises algériennes qui prendraient ensuite le relais dans le domaine, ou encore si le projet devait se faire par étapes, pour mieux en maitriser le coût et la qualité. Non. M. Ghoul s’est contenté de sortir ses chèques. Cela a débouché sur un prix initial de douze milliards de dollars, qu’il faudra, au final, multiplier par 1.5, avec les avenants, les retards, les surcoûts, les commissions, etc. Pourtant, un expert du FMI avait dit à l’auteur de ces lignes que le projet devait en coûter la moitié.

M. Ghoul a remis ça dès qu’il a débarqué au ministère des transports. Dès son arrivée, on l’a convaincu que le secteur est sous-équipé, ce qui n’est pas un grand secret. Et là encore, M. Ghoul a exhibé ses chèques. En trois jours, il a virtuellement effectué pour 25 à 30 milliards de dollars d’achats, selon le même analyste. M. Ghoul a commencé par donner les instructions nécessaires en vue d’acheter 16 avions. « Dans les plus brefs délais », selon des comptes rendus de presse. Le lendemain, il décidait d’étendre le métro d’Alger jusqu’à des endroits soupçonnés. Enfin, il a annoncé la prochaine acquisition de pas moins de 27 navires pour renforcer le pavillon algérien.

En agissant ainsi, M. Ghoul commet une multitude de fautes. Pour les contrats concernant l’achat des avions et des bateaux, M. Ghoul augmente les prix « d’au moins dix pour cent », par une simple déclaration, selon un économiste qui a géré de nombreux contrats similaires. Dès que M. Ghoul a fait sa déclaration, les compagnies susceptibles de vendre les appareils ont commencé à guetter les acheteurs algériens. Elles savent que les Algériens doivent acheter coûte que coûte, pour plaire à leur ministre, peut-être à leur président. Elles vont donc imposer leurs prix et leurs conditions. C’est élémentaire. C’est tellement primaire que seul M. Ghoul semble l’ignorer. A moins qu’il ne l’ai fait délibérément.

Pourquoi un ministre algérien s’entête à acheter de la courgette le premier jour du Ramadhan ? Un dirigeant algérien qui gère des dizaines de milliards de dollars peut-il ignorer que « quand on va acheter de l’orge, il vaut mieux dire qu’on va acheter de l’avoine », selon un dicton de nos campagnes ? Comment peut-on accumuler ainsi les maladresses ?

Ce mal de l’économie algérienne lié aux importations a été diagnostiqué il y a un quart de siècle. Cela avait amené le gouvernement de l’époque à créer une structure modeste chargée d’aider les entreprises du pays à importer certains produits. Il s’agit de l’observatoire du commerce extérieur. Son rôle était de suivre l’évolution du marché, et de conseiller les entreprises à acheter café, sucre, céréales, etc. quand les produits étaient orientés à la baisse, et non à des échéances connues des vendeurs. « A cette époque, se rappelle un économiste, les prix des céréales augmentaient de quelques points dès que les acheteurs algériens débarquaient avec leurs gros sabots et leurs chèques ». D’où la nécessité de mettre en place de nouveaux procédés pour les importations.

Mais cette époque-là, c’était celle du parti unique, une période où une bureaucratie d’Etat gérait le pays en appliquant les orientations d’une direction politique sortie des maquis. La démarche a débouché sur l’impasse. Entretemps, l’Algérie a formé des managers, des économistes, des spécialistes du commerce, au moment où émergeait une nouvelle génération politique. Une génération avec de nombreux ministres qui confondent encore acheter des avions et avoir une politique des transports, qui confondent acheter des équipements et équiper le pays. Des ministres qui, au vu du syndrome Amar Ghoul, croient encore que dépenser, consommer, dépenser un budget et investir, c’est la même chose.

Et si l’Algérie décidait d’aller vers une vraie solution?

Et s’i l’Algérie décidait d’éviter le pire ? Et si elle décidait d’aller à « une transition pacifique, inclusive », avec « un processus évolutif » ?

 Abed Charef

 Cette fois-ci, la leçon a été bien apprise. A l’exception de M. Ahmed Benbitour, qui n’a ni appareil de parti à sa disposition, ni divisions blindées pour le porter au pouvoir, aucun candidat qualifié de sérieux ne s’est manifesté pour l’élection présidentielle de 2014. Malgré les pressions exercées sur lui pour l’inciter à se déclarer, Ali Benflis reste très prudent. Il a éludé toutes les questions et décliné toutes les sollicitations, en attendant que les choses deviennent plus claires.

Quant à Ahmed Ouyahia et Abdelaziz Belkhadem, c’est le silence radio. Les deux hommes sont soigneusement calfeutrés, se gardant soigneusement d’émettre le moindre commentaire ou d’engager la moindre initiative. Ils savent parfaitement que les règles du système politique algérien sont d’une logique implacable : au moindre mouvement non autorisé, c’est la mort politique ; à la moindre initiative non agréée, la sanction tombe, implacable. C’est le carton rouge.

Seuls les soutiens au quatrième mandat essaient de se manifester, sans véritable conviction. Amar Ghoul et Amara Benyounès se déclarent favorables à un nouveau mandat du président Bouteflika, et font campagne en ce sens. Mais eux-mêmes ne semblent pas sûrs de leur choix. Ils ne paraissent pas totalement convaincus que l’état de santé de M. Bouteflika lui permettre de tenir le coup.

Cette situation a fini par figer toute l’activité politique dans le pays. Il ne se passe plus rien en Algérie. Ni débat politique, ni activité institutionnelle digne de ce nom. Et ce ne sont pas les gesticulations de quelques ministres ou l’activité brouillonne du premier ministre Abdelmalek Sellal qui vont remplir le vide. La machine semble brisée. Elle ne répond plus.

Il y a évidemment ceux qui déplorent cette situation, la critiquent, voire la dénoncent avec une rare virulence. Ils sont nombreux. Mais leur voix ne porte guère. Seuls les milieux initiés et les appareils politiques s’intéressent à eux, et aux gesticulations sans lendemain de quelques personnalités en vue du microcosme algérois. La crise du FLN, qui a défrayé la chronique pendant quelques semaines, a été à son tour oubliée. Et au final, on se retrouve avec un pays qui va, en théorie, vivre une élection présidentielle dans six mois, mais qui n’est animé par aucune fièvre politique, un pays où on ne décèle aucune fièvre électorale, aucun signe de l’approche d’un quelconque scrutin. Rien ne montre que l’Algérie s’apprête à vivre un moment politique supposé majeur.

Pourquoi cette paralysie? Pour une raison simple. Personne n’est aujourd’hui en mesure de répondre à une question dont dépend tout le reste : le président Abdelaziz Bouteflika est-il candidat à sa propre succession ?

Si le chef de l’Etat veut rester au pouvoir, il est clair que rien ni personne ne l’empêchera. Tous les aspirants au pouvoir le savent. Non parce que M. Bouteflika dispose d’un pouvoir absolu, ou parce qu’il aurait pris le dessus sur les autres groupes ; mais parce qu’il gouverne au nom d’un consensus au sein du pouvoir, et s’il décide de rester, il sera maintenu au nom de ce même consensus.

Pour l’heure, partis, personnalités et candidats potentiels ne savent pas si le chef de l’Etat va briguer un nouveau mandat ou non. Alors, ils attendent. Ils prennent leur mal en patience, mais ils ne peuvent rien faire tant qu’ils ne « distinguent pas le fil blanc du fil noir ». Le président Bouteflika a tout à gagner à maintenir ce suspense. S’il veut rester, il va gagner par défaut, ses adversaires ne s’étant même pas manifestés. S’il décide de se retirer, il pourra aller tranquillement au bout de son mandat, sans trop d’épreuves. Il a donc intérêt à retarder l’échéance au maximum.

Toutefois, dès qu’un premier signe apparaitra, la situation risque de basculer. En cas de candidature de M. Bouteflika, des lièvres se lanceront, nombreux et disponibles. Ils joueront le jeu, feront campagne, effectueront de longs périples et feront de très nombreux discours. Puis le rideau retombera, et on aura de nouveau un pays totalement figé.

Dans le cas contraire, la vie politique du pays risque de changer totalement. Une autre lutte sera engagée, même si on ne sait pas si ce sera une vraie bataille, entre des candidats aux projets différents, ou bien une bataille entre candidats dont le principal souci sera de rassurer le pouvoir. Mais le pire n’est pas toujours à venir. Et rien n’interdit de penser que l’Algérie puisse s’orienter vers « une transition pacifique, inclusive », avec « un processus évolutif », selon la formule utilisée par le ministre des affaires étrangères Ramtane Lamara.

Quand le gouvernement redécouvre le conseil des ministres

Le conseil des ministres se réunit, en théorie, chaque semaine. En Algérie, il se réunit une fois par an.

Abed Charef

 Miracle à Alger. Après dix mois de vacance, due à l’état de santé du président Abdelaziz Bouteflika, le conseil des ministres a fini par se réunir. Et il n’a pas chômé. Sept projets de loi ont été débattus et adoptés, selon le communiqué officiel publié à l’issue de la réunion. Un conseil surchargé, donc, mais qui a été en mesure de rattraper une partie du retard accumulé jusque-là, en faisant preuve d’une volonté remarquable.

Résultat des courses : peu de gens en Algérie croient à cette réunion. A part quelques cercles d’irréductibles, les Algériens pensent plutôt que la réunion a été prise juste pour la photo, et pour les besoins des images diffusées par la télévision. La réunion a valu par son côté protocolaire et symbolique, et par le soin qui a été mis à en synchroniser les moments essentiels. Le reste n’était que mise en scène, destinée à confirmer que le président Abdelaziz Bouteflika se remet de son AVC, et qu’il est en train de reprendre les choses en main.

Pourquoi un conseil des ministres, réunion de routine en temps normal, devient-il un évènement politique majeur ? Précisément parce que l’Algérie n’est pas un pays normal, parce qu’elle fonctionne à côté ou en dehors des normes légales et constitutionnelles, et que ceux qui sont au pouvoir ont, pour une fois, décidé de de ne pas franchir la ligne jaune.

Pourtant, le même pouvoir a superbement ignoré la constitution et son célèbre article 88 au printemps, au lendemain du 27 avril, lorsque le chef de l’Etat avait été victime d’un AVC. Il était possible, à ce moment-là, de prononcer une vacance, même temporaire, du pouvoir, mais cette hypothèse a été soigneusement évitée. Il y a cinq ans, le président Bouteflika n’avait pas hésité à changer la constitution pour rester au pouvoir pour un troisième mandat. On lui prête, aujourd’hui, l’intention de vouloir amender de nouveau la même constitution pour s’offrir un texte mieux adapté à sa situation. Ce qui montre que le M. Bouteflika n’a pas pour habituer de se soucier des textes.

Et c’est cet homme-là qui a tenu, cette fois-ci, à respecter la forme sur une question, certes importante, mais pas décisive pour l’avenir du pays. Le chef de l’Etat se devait de réunir un conseil des ministres pour adopter la loi de finances avant le 30 septembre, comme le prévoit la loi organique régissant les relations entre le gouvernement et le parlement. Il l’a fait, dans des conditions difficiles, éprouvantes pour lui.

Pourquoi tant d’efforts ? Et si le projet de loi n’est pas adopté formellement en conseil des ministres, avec photo et images de la télévision, que se passerait-il ? Y a-t-il, quelque part en Algérie, quelqu’un en mesure de dire que M. Bouteflika n’est plus en mesure d’exercer ses fonctions, et qu’il faut donc prononcer la vacance du poste de chef de l’Etat? Difficile à imaginer.

Ce souci de respecter les formes apparait presque incongru dans un pays où le premier ministre affirmait naguère qu’il ne voyait pas l’utilité du conseil des ministres. C’est oublier que ce conseil est la réunion la plus importante pour le fonctionnement des institutions. C’est là que se décide officiellement la politique du gouvernement, que les projets de loi sont discutés et adoptés, et que se font les grands arbitrages. C’est là également que s’organise la coordination de l’action du gouvernement et sa communication.

Y revenir n’est pas seulement un acte symbolique. Cela peut devenir un choix politique. Est-ce le cas ? Est-ce le signe d’une volonté de retour aux normes ? Serait-ce un point de départ à partir duquel le gouvernement, et le pouvoir de manière générale, va refondre son action dans un cadre légal, en respectant les règles constitutionnelles ? Après dix mois d’absence totale du conseil des ministres, il serait hasardeux de croire à un tel miracle.

Un observateur de la vie politique algérienne a toutefois noté que dans la conjoncture actuelle, où le pays tout entier est parti à la dérive, et où les institutions ont besoin d’être réhabilitées dans leur globalité, le simple fait que le gouvernement redécouvre le conseil des ministres est une avancée. C’est dur à admettre, mais l’Algérie en est là. Il suffit, pour s’en convaincre, de rappeler qu’aucun projet de loi n’a été adopté par le conseil des ministres depuis un an, que le parlement est obligé tourner avec des textes déposés en 2012, que certains ministres n’ont jamais assisté à une réunion du conseil des ministres.