Je jure, sur la tête du baril de pétrole

En exploitant l’énergie fossile, l’Algérie a adopté une pensée économique fossilisée…

Par Abed Charef

L’Algérie a-t-elle un avenir dans les hydrocarbures ? Les experts étaient divisés depuis bientôt une décennie. Deux grands courants s’affrontaient. Les institutionnels, tenant un discours destiné à rassurer l’opinion et le pouvoir, affirmaient que oui. L’Algérie a des capacités de production établies, et elle a une marge de progression énorme. Son sous-sol est sous-exploré, encore peu connu, et des grands espoirs sont permis. Même si on ne s’attend pas à trouver un nouveau Hassi-Messaoud, la multiplication de périmètres comme celui de Berkine peut très bien en tenir lieu. La récente découverte d’un gisement contenant 1.3 milliards de barils a donné un argument supplémentaire à ce courant.

Ce courant regroupe des « spécialistes » en fonction, et d’autres proches du pouvoir, en faits des bureaucrates « adoptant des positions fossiles pour défendre l’énergie fossile », dit avec sarcasme un de leurs détracteurs. Ce discours officiel soutient que les réserves de l’Algérie peuvent être reconstituées par un effort modeste de recherche. Ils rappellent que ces réserves sont, en 2010, supérieures à ce qu’elles étaient quarante ans plus tôt, alors que le pays tablait sur une extinction des exportations au tournant du siècle, avec un tarissement des ressources deux décennies plus tard. C’était compter sans la dynamique de la recherche et les progrès scientifiques accomplis depuis.

A l’inverse, un courant, sceptique, mais qui se veut réaliste, tentait de tirer la sonnette d’alarme. L’Algérie a atteint son peak-oil entre 2006 et 2008, et elle ne pourra plus revenir à ce plateau de production. En parallèle, ajoutaient ces spécialistes, la baisse de la production est accompagnée d’une explosion de la consommation interne. A ce rythme, l’Algérie cesserait d’être exportatrice très rapidement, dès les années 2020, selon eux. La baisse de douze pour cent des exportations d’hydrocarbures durant le premier semestre 2013, confirmée mercredi par le ministre des finances Karim Djoudi, donne du poids à cet argumentaire.

Les défenseurs de ce point de vue sont des indépendants jouissant d’une certaine crédibilité, mais aussi des opposants, des experts liés à des courants hostiles au pouvoir, ou des francs-tireurs, voire des illuminés. Pour eux, l’Algérie doit absolument prendre le virage de l’efficacité économique avant que ne survienne la catastrophe. Le think-tank Nabni a bien caricaturé cette situation, en affirmant que l’Algérie risque de connaitre le sort du Titanic.

Entre ces deux courants, le partage était jusque-là stable. L’un était au pouvoir ; il avait le monopole de la décision ; il fixait la politique officielle de l’Algérie, et décidait de ce qui était bon pour le pays. Il regardait avec dédain s’agiter des adversaires incapables d’influer sur le cours des choses, et qui s’amusaient à jouer les Cassandre, en promettant catastrophes et déroutes économiques.

Ces adversaires, précisément, avaient la faveur des médias, qui les accueillaient avec une certaine bienveillance. Ils développaient leurs arguments à longueur de colonnes, et réussissaient à créer un climat de franche méfiance à l’égard des thèses officielles. Leurs thèses étaient couronnées par leur propre adversaire : l’affaire Sonatrach enlevait tout crédit à Chakib Khelil, et détruisait l’ensemble de l’argumentaire officiel. C’était le triomphe.

Mais alors qu’on attendait du gouvernement une certaine adaptation de ses positions, des évènements nouveaux ont provoqué un nouveau coup de théâtre. Le gaz de schiste permettait aux Etats-Unis de redevenir indépendants dans le domaine énergétique, et ouvraient à ce pays la possibilité de redevenir le premier producteur mondial, devant l’Arabie Saoudite et la Russie. Dans le même temps, les prix du pétrole étaient manipulés pour que les hydrocarbures non conventionnels deviennent rentables, ou proches de ce niveau. Et dans la foulée, on apprenait que l’Algérie disposait d’immenses ressources en pétrole et gaz de schiste.

Les lignes se sont alors mises à bouger. Les choses se sont inversées. L’Algérie en passe d’hydrocarbures ? Les officiels affichent désormais un sourire méprisant envers leurs adversaires, qui apparaissent comme des illuminés. En une seule découverte, Sonatrach vient de mettre à jour 1.3 milliards de barils, dont la moitié sera récupérable. Qu’est-ce que ça va être quand tout le Sahara sera passé au peigne fin ? Et le récent débat organisé par le FFS sur cette question a permis au ministère de l’Energie de porter l’estocade : l’Algérie dispose des réserves d’hydrocarbures très importantes, et restera encore exportatrice pour de longues décennies.

Fin de match, alors ? Non. Car le véritable match n’a pas été joué. Ce débat sur les réserves serait même secondaire, voire inutile, si les défenseurs de l’énergie fossile étaient convaincus que l’Algérie doit avoir une économie performante. Mais pour eux, l’abondance des hydrocarbures signifie simplement qu’on a la rente, donc qu’on peut acheter la paix sociale, et que le pays peut continuer de fonctionner comme avant.

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