L’Algérien, entre Mad Max et la horde sauvage

L’Algérie offre de rares espaces de convivialité, de civisme et de savoir-vivre. Mais ils sont écrasés par un espace dominé par la brutalité et régi par les rapports de force.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 14 novembre 2013)

Six mois après le lancement du métro d’Alger, un chroniqueur avait noté, émerveillé, que les Algérois se comportaient de manière très civique lorsqu’ils empruntent ce moyen de transport. Dix-huit mois plus tard, je peux apporter ce témoignage : je n’ai pas vu un seul passager commettre quelque acte répréhensible dans le métro. Je n’ai pas vu un seul passager manger, ou fumer, dans les rames du métro ou en dehors. Si, une fois, une seule fois : à la station du métro de la Grande Poste, dans le grand hall, j’ai vu quelqu’un fumer. C’était un policier dans l’exercice de ses fonctions !

Dans les centres commerciaux « modernes » qui essaiment un peu partout en Algérie, les clients font preuve du même comportement « normalisé ». Ils se montrent pleins de patience, respectent les règles de l’hygiène, et ils sont polis. Même dans les parkings alentour, ils respectent l’ordre mis en place. Dans des villes de l’intérieur du pays, où domine une population rurale ou fraichement urbanisée, on observe, dans les centres commerciaux, le même comportement « civilisé », qu’on désigne aujourd’hui sous le vocable de comportement citoyen.

Dans ces enceintes où les règles sont claires, bien établies, les Algériens sont donc capables d’avoir un comportement normal. Ils ne crachent pas systématiquement par terre, mette soigneusement leurs papiers dans les poubelles, et font preuve d’un étonnant souci de se montrer sous un bon jour. Ceci est valable pour toutes les catégories sociales, et tous les âges. Même les plus jeunes, traditionnellement enclins à perturber l’ordre établi, se montrent très disciplinés. Riches et pauvres ont le même comportement, même si, quand on regarde de près, dans les centres commerciaux, on devine parfois la détresse de ceux qui se contentent de regarder des produits qu’ils ne peuvent acheter.

Conformisme ? Mimétisme ? Peu importe. Le fait est que ces endroits apparaissent comme des ilots de savoir-vivre dans un pays où règne la loi du plus fort. On a de la peine à y croire, quand on voit tous ces gens soucieux de donner d’eux-mêmes une bonne image. Comme s’il y avait une émulation, une sorte de challenge qui verrait chaque Algérien tiré vers le haut, pour révéler le meilleur de lui-même en matière de comportement et de vivre ensemble.

Ce comportement s’explique par un ensemble de facteurs, qu’on peut facilement déceler. L’architecture, la disposition des lieux, l’organisation, l’ordonnancement, tout est étudié pour assurer ordre, discipline et sécurité. L’organisation mise en place est l’œuvre de spécialistes rompus à ces techniques, commerciales ou sécuritaires. Le tout est également appuyé par la présence, discrète dans les centres commerciaux, trop voyante dans le métro, d’un service de sécurité qui réussit à jouer correctement son rôle.

 

Sorti de ce monde, on découvre une autre Algérie, vivant dans l’extrême. Une Algérie qui s’est illustrée cette semaine encore dans des bagarres incluant des dizaines de personnes, dans des cités à la périphérie d’Alger. Sabres, barres de fer, armes blanches, on voit de tout dans ces combats nihilistes, où des Mad Max défendent des concepts absurdes comme l’honneur du clan, de la houma, du bidonville qu’on a quitté depuis des mois ou des années, et dont on essaie de transposer l’organisation et les règles dans sa nouvelle cité.

Les spécialistes se sont acharnés à comprendre ce qui provoque ou favorise ce phénomène. Chômage, manque de loisirs, esprit de clan, phénomènes de bandes, absence de l’Etat et des services de sécurité, déstructuration, déracinement, absence d’associations, sous-administration, tout a été dit. Mais l’administration se révèle désespérément incapable de comprendre le phénomène et de prendre les mesures nécessaires pour le contenir.

Il serait pourtant faux de croire qu’on se trouverait face à deux mondes, l’un populaire, avec une vie rude, un comportement rugueux ; et un autre plutôt petit bourgeois, aisé, dépensant sans compter et menant une vie de riches. Cette séparation n’est pas opérante ici. Ce sont les mêmes catégories sociales qui se retrouvent dans les deux camps, mais c’est le contexte qui les transforme, pour en faire de violents supporters pour les uns, de paisibles citoyens pour les autres. Un contexte qui est lui-même le produit d’une multitude de facteurs qui se croisent, se complètent, s’imbriquent, pour fabriquer un lieu où la vie est harmonieuse.

De ce cocktail de mesures, on ne connait, en Algérie, que rois: le vide, l’argent et la matraque. Dans un premier temps, c’est le vide. La cité est littéralement livrée aux nouveaux occupants, qui occupent le territoire, avec cet espace aussi lucratif que symbolique : le parking sauvage. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les bagarres ont souvent pour origine le contrôle des parkings, et si plusieurs meurtres y ont été commis. Ensuite, arrive l’argent, distribué à tort et travers. Et quand cela ne donne rien, on se dit que gens-là sont des ingrats ; ils ne connaissent que la matraque, qui prend le relais. C’est évidemment trop rudimentaire comme pensée politique pour espérer développer le sens civique des citoyens et bâtir une cité harmonieuse, avec par des relations apaisées.

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