A défaut de politique, un peu de bons sens

A défaut de grandes décisions politiques et économiques, un peu de bon sens ne peut nuire à l’Algérie. Exemples, dans le secteur de l’énergie.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 21 novembre 2013)

Quand l’Algérie aura un pouvoir légitime, avec une puissante assise démocratique, et des institutions solides, elle pourra prendre les mesures qui s’imposent pour mieux gérer ses hydrocarbures. Le pays pourra organiser un débat politique, élaborer une stratégie, et définir un modèle énergétique, comme le réclame Chemseddine Chitour, professeur à l’Ecole polytechnique et directeur du laboratoire de recherche sur les énergies fossiles.

Une autre Algérie pourra aussi mettre fin à cette « cadence effrénée » de pompage de pétrole, et « passer de l’ébriété énergétique à la sobriété énergétique », toujours selon la formule de Chemseddine Chitour. Elle pourra s’attaquer au dossier des prix, sans lequel aucune nouvelle politique n’est possible. Tewfik Hasni, ancien vice-président Aval de Sonatrach, est formel. Pour lui, aucune politique d’économie ou de rationalisation de l’énergie n’est possible avec le niveau des prix actuel. Les prix sont tellement bas qu’il n’est possible ni d’inciter aux économies, ni de lutter contre le trafic aux frontières, ni de maitriser la politique des transports. Il relève des chiffres de consommation « aberrants », alors que le pays ne prend « aucune mesure pour rationaliser la consommation et arrêter le gaspillage ». Cela donne un « gaspillage insoutenable », qui risque de déboucher sur « une situation ingérable ». C’est dire que l’Algérie est condamnée à se limiter à des mesures de second plan, sans impact réel, tant qu’elle n’aura pas tranché le préalable politique, qui consiste à élaborer un consensus national sur une question aussi vitale.

Mais en attendant ce grand jour, celui où l’Algérie sera dotée d’un pouvoir sérieux, crédible, soucieux de l’intérêt général, et prêt à s’attaquer aux grands chantiers politiques et économiques, le pays est-il contraint de subir le pire ? Est-il obligé d’accumuler les mauvaix choix et les mauvaises décisions ? N’y a-t-il pas une marge qui permettrait à des gestionnaires scrupuleux de faire pour le mieux ?

Dans le secteur de l’énergie, il  est parfaitement possible de prendre des mesures simples, peu couteuses, mais avec un impact réel sur le long terme. Chemseddine Chitour a cité le cas du logement. Le gouvernement voulait en réaliser deux millions sur deux mandats du président Abdelaziz Bouteflika. N’est-il pas possible d’édicter des règles pour que ces logements soient mieux conçus pour absorber moins d’énergie pour le chauffage et la climatisation?

L’Algérie aurait importé près d’un demi-million de climatiseurs en 2013. Des spécialistes, dont Chemseddine Chitour, déplorent que ces appareils consomment deux fois plus que ceux utilisés en Europe. Il est tout à fait possible d’éviter de telles dérives, avec de simples mesures administratives basées sur une expertise technique disponible, pour imposer le choix de modèles non énergivores. Dans la même logique, il est tout à fait envisageable de « ne pas admettre n’importe quelle voiture » importée, car « pour la même distance, on consomme deux fois plus de carburant ».

Prendre ce genre de mesures, c’est avoir une autre conception de la politique et de la gestion. Mais cela peut relever du simple bon sens. On peut tout à fait être au RND et se rendre compte que « le plus grand gisement de pétrole de l’Algérie, c’est celui des économies d’énergie ». Avec des prix situés dans la fourchette la plus basse au monde, on est contraint de se contenter du dérisoire. « Mais gagner une demi-heure de chauffage par jour et par foyer pendant quatre mois, cela représente un gisement de gaz », affirme un ancien cadre de Sonatrach.

Tewfik Hasni relève aussi ce paradoxe. Dans le domaine du gaz, la consommation des ménages représente 60% de la consommation totale, contre 5 à 10% pour l’industrie. On devrait avoir l’inverse, dit-il. C’est là un signe de dérive évident : l’Algérie n’utilise pas son énergie pour produire des richesses, comme les autres pays, mais juste pour se chauffer. Les hydrocarbures ne sont pas une perçues comme une banque au service du développement, mais comme une rente destinée à améliorer le confort au quotidien.

Sans faire des énergies renouvelables un dogme, ni exclure l’exploitation éventuelle du gaz de schiste, le bon sens pousse également à ne pas délaisser ces secteurs. Certes, le débat y est faussé par des préalables idéologiques et politiques. Mais cela n’empêche pas de tâter le terrain, de se placer, de se préparer, d’explorer le secteur pour y affirmer sa présence. L’Algérie a obtenu un prêt de 160 millions de dollars de la Banque Mondiale pour un projet dans les énergies renouvelables. « Le crédit dort » depuis deux ans, selon M. Hasni. Est-ce un choix ? Un oubli ? De l’incompétence ?

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