Non, Mandela n’était pas un Dieu

Il a marqué l’histoire. Il a fait l’histoire. Hommage à Nelson Mandela.

Abed Charef

 

Le plus beau film du monde n’offrirait pas un scénario aussi grandiose que ce que fut la vie de Nelson Mandela. Une trame fabuleuse, avec une situation terrible au départ, marquée par la tragédie, puis une succession de drames, avant un long suspense, qui a accompagné un combat fabuleux, et au final, un dénouement qui a fait du leader de l’ANC un des rares hommes politiques de l’histoire à réunir un consensus aussi imposant.

Mandela est né dans une colonie, passée ensuite à l’apartheid. Alors que le monde semblait aller résolument vers la liberté, avec les indépendances qui se profilaient pour des dizaines de pays d’Afrique et d’Asie, son pays faisait le chemin inverse. Il tombait encore plus bas, passant de la colonisation au racisme institutionnel.

Dans un tel environnement, le destin d’un homme libre était tout tracé. Il va au combat comme il respire. Naturellement. Un combat d’abord pacifique, avant de passer à la lutte armée, quand toutes les issues ont été verrouillées. Du barreau au maquis, du prétoire à la clandestinité, le chemin était classique, et de nombreux militants de la liberté l’ont emprunté.

Mais Mandela ne pouvait se contenter de ce combat. Car il avait cette particularité de transformer tout ce qu’il touchait. A son passage, les pierres se transformaient en or, les mineurs devenaient de redoutables militants, et les chefs de tribus se transformaient en commissaires politiques. Les hommes de religion eux-mêmes abandonnaient leurs livres sacrés pour admettre que, dans certaines circonstances, la foi ne suffisait plus, et qu’elle avait besoin d’un complément.  Il n’a pas été honoré en recevant le prix Nobel, il a honoré la fonction Nobel en recevant son prix. Ses adversaires eux-mêmes ont fini par bénéficier de l’aura de Mandela. N’a-t-il pas fait de Frederik de Klerk, dirigeant du régime d’apartheid, un prix Nobel de la paix ? N’a-t-il pas fait du pays de l’apartheid un pays émergent, une de ces nations qui vont compter dans le nouveau siècle ? N-a-t-il pas transformé ses anciens geôliers en symboles d’un nouveau monde de réconciliation en les invitant à sa cérémonie d’investiture ?

La force morale de Mandela a amené l’Afrique du Sud à vivre une expérience unique dans l’histoire, celle par exemple de la commission « vérité et réconciliation ». Les ennemis d’hier se sont retrouvés face à face, les victimes, ou leurs proches, ont pu savoir ce qui s’était passé, ils ont pleuré, et ils ont, dans la douleur, décidé que la vengeance n’était pas forcément la solution. Et l’Afrique du Sud est devenue un pays émergent, dynamique, qui symbolise le mieux ce que sera le monde de demain : un monde multiculturel, multiracial, métissé, capable de puiser dans toutes les cultures et dans le patrimoine de tous les peuples.

Tout ceci a évidemment fait du détenu Mandela une icône, un symbole qui a dépassé tout ce qu’on peut imaginer. Il y avait en lui Ghandi Et Che Guevara. Il a dépassé tous les superlatifs. Les hommes les plus riches et les plus puissants du monde se sont bousculés pour lui rendre visite, pour le recevoir, pour prendre une photo avec lui, ou juste pour le toucher, et pouvoir dire, un jour : je l’ai vu, je l’ai rencontré, il m’a regardé, il m’a souri. Si Barak Obama n’avait pas une certaine ressemblance avec Mandela, il n’aurait peut-être jamais été élu président des Etats-Unis.

Face à un personnage d’une telle dimension, il est difficile de trouver des éléments inédits. La vie de Mandela a été si minutieusement fouillée qu’il serait vain de chercher du nouveau. Tout a été dit, analysé, disséqué. Il ne reste rien. Ou peut-être si : évoquer ce que Mandela n’a pas réussi, pour se convaincre que c’était un humain.

Car l’Afrique du Sud laissée par Mandela n’est pas un paradis, loin de là. C’est un pays où la présidence est passée chez les noirs, mais la richesse reste entre les mains des blancs. L’apartheid a été éliminé des textes, mais pas totalement dans la vie économique et sociale. Les inégalités restent très fortes.

C’est aussi l’un des pays où la criminalité est plus élevée au monde, avec une moyenne de 45 assassinats par jour. Autant que ce que faisait le terrorisme aux heures les plus sombres des années 1990 en Algérie. Le SIDA a fait des ravages, et Mandela a avoué n’avoir pas pris la mesure de la tragédie. Il y a eu du retard dans l’organisation de la lutte contre le fléau.

SIDA, violence, inégalités. Voilà donc quelques échecs de Mandela. Mais Mandela n’était pas un Dieu. C’était à peine un prophète.

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