Le dispositif électoral du président Bouteflika est en place

Les partisans du président Bouteflika sont en ordre de bataille, pour une élection qui ne laisse plus de place au suspens.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran,, jeudi 30 janvier 2014)

Le dispositif est en place. A deux mois et demi de l’élection présidentielle d’avril 2014, les soutiens traditionnels du président Abdelaziz Bouteflika sont tous là, bien alignés, disciplinés, attendant le feu vert. Dès que le chef de l’Etat annoncera sa décision de briguer un quatrième mandat, ils se mettront en campagne, avec la certitude de gagner. Et de ce côté-là, il n’y a pas de souci à se faire. Ils savent opérer. Une campagne électorale dont le résultat est connu d’avance, ils savent l’organiser, la mener, trouver les slogans adéquats et les mots d’ordre creux, comme ils savent mobiliser les troupes.

Cette ultime étape arrivera au terme d’un parcours que le président Bouteflika a soigneusement jalonné. En plus de ses fidèles de longue date, agissant publiquement ou dans l’ombre, il a nommé des proches au ministère de l’intérieur et de la justice, ainsi qu’au conseil constitutionnel. Et le président de la commission électorale est le premier ministre Abdelmalek Sellal, son ancien directeur de campagne.

Ces choix avaient été, en leur temps, clairement interprétés comme des premières indications de ce qu’allait être l’élection présidentielle. Ils ont provoqué une certaine impatience dans les rangs des partisans du chef de l’Etat. Amar Saadani a multiplié les appels pour demander au chef de l’Etat d’être candidat. Même si ses appels sont probablement dictés par d’autres considérations, le patron du FLN, dont on annonce chaque semaine la destitution, persiste et signe. Il est relayé par son partenaire de l’alliance présidentielle, le RND, dont le président Abdelkader Bensalah, proche parmi les proches, a demandé au président Bouteflika de poursuivre l’œuvre entamée il y a quinze ans. Abdelmadjid Sidi Saïd, le patron de l’UGTA, ne pouvait être en reste. Il avait pris les devants, suppliant presque M. Bouteflika de ne pas abandonner les travailleurs.

Faut-il encore citer la nébuleuse des petits partis et des associations qui se sont mis en marche sans même attendre le coup de starter ? De l’académie de la société civile à la coordination de soutien du programme du président Bouteflika, une bonne partie de l’Algérie apparatchik est prête. Ne manque à l’appel que de rares fidèles, comme le MSP, qui a tellement perdu de terrain à cause de sa proximité du pouvoir qu’il ne pèse plus rien dans la société. Mais cette défaillance demeure sans importance. Elle n’aura pas d’impact particulier sur la présidentielle, particulièrement quand on sait que l’administration est là, elle aussi, fidèle au poste, prête à veiller à ce que les Algériens votent bien.

Avec de tels préparatifs, le doute n’est plus permis. La candidature du président Bouteflika devient une certitude. Une obligation même. On ne mobilise pas tout ce monde au profit d’un candidat pour, en fin de compte, le voir se défiler. M. Bouteflika a, désormais, une obligation envers ses supporters, et il ne peut les décevoir. Malgré son état de santé, il est contraint de se sacrifier, une fois encore, pour se mettre au service du pays. Il ne peut que répondre à l’appel du peuple, et s’incliner devant la volonté du pays profond, pour accompagner cette vague qui le réclame en vue de poursuivre l’œuvre entamée il y a quinze ans, pour consolider la paix et la réconciliation, et parachever l’œuvre de développement.

Le seul adversaire de M. Bouteflika est M. Bouteflika lui-même. Amara Benyounès, Amar Ghoul et Abdelmalek Sellal sont déjà en compétition pour animer sa campagne électorale. Beaucoup de médecins sont prêts à certifier qu’il est apte à exercer le métier de chef d’Etat, même s’il n’est plus en mesure de fréquenter les forums internationaux depuis des années, une tâche qui fait partie intégrante des obligations d’un  président de la république. Mais tout ceci est secondaire, et peut être balayé d’un revers de la main, face au seul handicap dont souffre le chef de l’Etat, son état de santé, autour duquel plane une grande opacité. Personne ne peut garantir qu’il n’y aura aucune évolution négative d’ici le 17 avril.

L’état de santé du chef de l’Etat constitue d’ailleurs le principal casse-tête pour le pouvoir jusqu’à l’échéance d’avril, et même au-delà. Ce qui oblige les dirigeants du pays à organiser un nouveau plébiscite en faveur de M. Bouteflika, tout en pensant à un plan B, dont la mise en œuvre peut s’imposer à tout moment. Et c’est ce plan B qui intrigue le plus, car celui qui en bénéficiera éventuellement a de fortes chances de succéder au président Bouteflika.

Coup d’accélérateur à la campagne électorale du président Bouteflika

Le président Abdelaziz Bouteflika n’a pas encore annoncé sa candidature pour un quatrième mandat. Mais ses partisans sont déjà en campagne pour mobiliser les appareils et l’électorat traditionnel du pouvoir.

Abed Charef (Publié sur le site maghrebemergent.info, 23 janvier 2014))

La machine électorale du président Abdelaziz Bouteflika s’est mise en branle. Alors que la candidature du chef de l’Etat pour un quatrième mandat planait depuis de longs mois, sans que rien de concret ne vienne la concrétiser sur le terrain, les choses se sont accélérées ces derniers jours, avec la mobilisation de l’appareil électoral traditionnel du pouvoir.

Le coup de départ a été donné par le premier ministre Abdelmalek Sellal, qui s’est mis à sillonner le pays depuis un mois et demi, exactement comme l’avait fait le chef de l’Etat en 2004 et 2009, quand il distribuait les enveloppes et comptait ses troupes. L’opinion a été déroutée un moment par la démarche de M. Sellal, à cause de bruits selon lesquels le premier ministre serait le candidat du pouvoir. Mais la candidature de M. Sellal est devenue, de fait, caduque, dès le moment où il a pris la présidence de la commission électorale, installée lundi dernier.

Auparavant, les médias publics ont lancé une campagne vantant les réalisations du président Bouteflika. Des citoyens de différentes régions du pays évoquent ainsi, dans des spots diffusés par la radio, ce qu’a accompli le chef de l’Etat sur le plan politique, dans la vie quotidienne ou sur le plan économique. Rétablissement de la paix et réconciliation nationale sont évoqués, en même temps que la réalisation de logements, de routes ou de petits terrains de football de proximité.

Coup d’accélérateur

Le coup d’accélérateur a été donné cette semaine avec l’intervention remarquée de M. Amar Saadani, secrétaire général du FLN, annonçant que le président Bouteflika est candidat pour un quatrième mandat. « Le président Bouteflika est candidat », a lâché Amar Saadani, qui avait, à de multiples occasions, appelé le chef de l’Etat à réviser la constitution et à briguer un quatrième mandat. Les appels du pied de M. Saadani apparaissaient d’ailleurs comme un deal proposé au chef de l’Etat. Celui-ci était assuré d’un quatrième mandat, à la condition qu’il accepte de réviser la constitution, en vue de créer un poste de vice-président.

M. Saadani a été relayé par le secrétaire général de l’UGTA, M. Abdelmadjid Sidi-Saïd, qui a demandé, lui aussi, au président Bouteflika de briguer un quatrième mandat. Selon M. Sidi Saïd, le président Bouteflika « a toujours été aux côtés des travailleurs ». De nombreux petits partis, vivant à la périphérie du pouvoir, ont formulé des appels en ce sens, alors que deux membres du gouvernement, Amara Benyounès, ministre de l’industrie, et Amara Ghoul, ministre des transports, avaient fait preuve d’un zèle remarqué pour soutenir l’idée d’un quatrième mandat. Tous deux sont à la tête de partis proches du pouvoir. Le RND, dirigé par le très conciliant Abdelkader Bensalah, qui a succédé à Ahmed Ouyahia, a montré les mêmes dispositions favorables au chef de l’Etat.

Candidature risquée

Cette montée en puissance de la précampagne de M. Bouteflika balaie les réserves suscitées par son état de santé. Longuement hospitalisé en France à la suite d’un AVC, dont il a été victime le 27 avril 2013, le chef de l’Etat se remet difficilement de cette épreuve. Ses apparitions publiques sont limitées au strict minimum. Il n’a fait aucune déclaration publique depuis un an.

Sa candidature apparaissait dès lors comme risquée, ce qui a pu faire croire que la succession était ouverte. Mais le Président Bouteflika a fait preuve d’une maitrise certaine. En retardant l’annonce de sa candidature, il a préservé un minimum de suspens, ce qui a poussé certaines personnalités, comme M. Ali Benflis, à prendre le risque de se porter candidat. Mais M. Bouteflika reste maitre du calendrier politique. Lui-même ne s’est pas encore prononcé, mais il laisse faire ses partisans, pour qu’au final, sa candidature apparaisse comme un aboutissement naturel d’un processus politique devant aboutir à son élection.

Parlez, mais ne dites rien

L’Algérie a des hydrocarbures pour encore un demi-siècle au moins. C’est Youcef Yousfi qui le dit. A la veille de la présidentielle de la présidentielle, c’est une invitation à ne pas trop s’en faire.

 

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 23 janvier 2014)

 

Au moment où les douanes algériennes confirmaient l’évolution alarmante du commerce extérieur du pays en 2013, le ministre de l’Energie, Youcef Yousfi, se livrait à un contre-exercice périlleux. Il voulait rassurer les Algériens, et leur assurer que le pays a du pétrole, donc de l’argent, pour au moins un demi-siècle. Inutile donc de s’inquiéter. Le pays a de la ressource, grâce à son sous-sol, et la stagnation économique actuelle n’aura pas d’impact. Ce ne sera qu’un épisode secondaire dans l’histoire du pays.

Etait-ce un hasard du calendrier ? Toujours est-il que M. Yousfi a montré un optimisme remarquable le jour même où étaient publiés des chiffres confirmant les carences de l’économie algérienne. Certes, la balance commerciale a encore dégagé un excédent de onze milliards de dollars en 2013, mais la balance des paiements sera certainement déficitaire, pour la première fois depuis une décennie, sous l’effet conjugué de la baisse des exportations et de la hausse des importations.

Les importations ont atteint 54.85 milliards de dollars, contre en 50.37 milliards en 2012, alors que les exportations baissaient à 65 milliards, contre en 70 milliards en 2012. Avec une balance des services déficitaire de douze milliards de dollars, l’Algérie aura donc dépensé, en devises, plus que ce qu’elle a gagné.

Ceci justifie-t-il de sonner la mobilisation générale? Non, si on se fie aux ressources du pays. Oui, si on prend en compte le fait que l’Algérie demeure incapable de lancer un processus de développement pour aller à une économie performante, non dépendante des hydrocarbures.

Pour l’heure, l’Algérie peut, grâce à ses réserves de change, qui frôlent les 190 milliards de dollars, se permettre un déficit de la balance des paiements de vingt milliards de dollars pour une période de dix ans. Il n’y a pas de risque que le pays se retrouve en cessation de paiement dans l’immédiat. En outre, le bilan 2013 est particulièrement calamiteux à cause des effets de Tiguentourine, qui a privé l’Algérie de 18% de sa production de gaz et de douze pour cent de ses exportations. La production de Tiguentourine devrait reprendre sous peu, pour améliorer le solde production dès cette année. M. Youcef Yousfi a fait des promesses en ce sens à plusieurs reprises, mais cela finira bien par arriver un jour.

Et c’est précisément ce qui est inquiétant, car M. Yousfi a un discours concomitant : on a des hydrocarbures pour un demi-siècle ; donc, le discours alarmant de certains cercles est caduc, laisse-t-il entendre. Conclusion implicite : on peut continuer comme ça, à pomper du pétrole et à le vendre pour survivre durant plusieurs décennies.

M. Yousfi enfonce le clou quand il annonce le lancement d’un appel d’offres pour de nouveaux périmètres, promettant des découvertes importantes. Et il ouvre, par la même occasion, la porte à l’exploitation d’hydrocarbures non conventionnels. Avec ce nouveau créneau, c’est un véritable eldorado qu’il promet, si on en croit les estimations très optimistes des réserves que recèlerait le sous-sol algérien.

Ce cercle vicieux de l’économie algérienne est connu. Il est là, et le pays a appris à vivre avec. Il a ses détracteurs, ceux qui en profitent et ceux qui le confortent, tout en affirmant vouloir en sortir. Comme M. Yousfi, qui promet un immense plan de développement des énergies renouvelables, mais ne fait rien pour le concrétiser. L’Algérie consommera 40% d’énergie renouvelable d’ici 2030, et en produira 20.000 mégawatts, a dit M. Yousfi. Qui se souviendra de cette promesse en 2030 ?

Youcef Grar, expert en TIC, vient de rappeler que le gouvernement avait lancé en grande pompe le fameux programme Ousratic en 2005, et promis que six millions de foyers seraient connectés à l’ADSL en 2010. En 2014, il n’y en qu’un million et demi. On ne se souvient même pas de qui était ministre à cette époque, et personne ne lui tient rigueur de ce ratage. M. Yousfi peut donc, à son tour, dire ce qu’il veut, le système politique algérien ne contraint aucun haut responsable à rendre à des comptes.

Beaucoup de suspense, peu de ferveur

Semaine cruciale pour l’Algérie. Le processus électoral pour la présidentielle d’avril va être lancé, mais rien ne garantit que la vie politique va s’emballer.

Par Abed Charef (Le quotidien d’Oran, jeudi 16 janvier 2014)

http://www.lequotidien-oran.com/?news=5192862 

C’est une semaine décisive qui commence en Algérie. Dans quelques jours, se dessineront les contours de ce que sera l’élection présidentielle d’avril 2014. Avec, coup sur coup, l’annonce probable de la candidature de M. Ali Benflis, la convocation du corps électoral par le président Abdelaziz Bouteflika, et des éclaircissements sur ses intentions.

Dès dimanche, M. Benflis devrait annoncer sa candidature, qui ne fait plus de doute. Ses proches sont formels. Il ira à la bataille, que M. Bouteflika soit candidat ou non, assurent-ils. Celui que la presse présente comme le rival le plus sérieux du président Bouteflika, a décidé de tenter l’aventure, malgré la terrible épreuve de 2004, quand il avait été laminé par l’appareil d’Etat mobilisé au profit du chef de l’Etat.

M. Benflis avait été échaudé, ce qui l’avait poussé à zapper l’élection de 2009. Pourquoi a t-il décidé de tenter de nouveau l’aventure en 2014? La maladie de M. Bouteflika apporte une partie de l’explication. Dans un pays normal, en cas de duel avec M. Bouteflika, M. Benflis n’aurait pas besoin de livrer bataille, pour des raisons évidentes. Mais en Algérie, rien ne fonctionne normalement. Et comme pour les scrutins présidentiels antérieurs, il est évident que la décision finale est prise ailleurs, par les fameux « décideurs ». Une décision qui sera validée par l’appareil d’Etat, lequel se mettra en branle le moment opportun pour au profit de « l’élu ». M. Benflis a t-il des raisons de penser que ce scénario ne sera pas exécuté ? Ou bien pense-t-il avoir les moyens de le contourner ? Il devrait donner des éléments de réponse dimanche prochain.

Le chef de l’Etat, quant à lui, a choisi de subir de nouveaux contrôles médicaux avant de convoquer le corps électoral. Il était obligé de faire le voyage avant le début de la campagne électorale, car toute hospitalisation, entre le lancement du processus électoral et l’élection elle-même, se retournerait contre lui.

A priori, M. Bouteflika va encore attendre avant d’annoncer son choix concernant sa propre candidature. Mais les médias publics ont déjà annoncé la couleur, en diffusant des spots louant son bilan. L’entourage de M. Bouteflika et les membres du gouvernement qui s’expriment sur le sujet restent dans le vague, car la moindre certitude risque de tuer le vote. L’élection risque en effet de perdre tout son intérêt dès le moment où la candidature de M. Bouteflika sera confirmée.

Cette candidature peut-elle être abandonnée ? Le certificat médical que M. Bouteflika ramènera du Val de Grâce sera décisif. Ce qui pousse un analyste à affirmer que « les médecins du Val de Grâce seront les premiers arbitres » de la présidentielle algérienne. Ils auront la charge de « valider la candidature ou d’exclure le joueur le plus important dans cette compétition », dit-il. Au final, ces médecins risquent d’avoir plus de poids sur la vie politique algérienne que les électeurs !

Cercles et réseaux de pouvoir

Le moment de s’intéresser à ces électeurs n’est pas encore arrivé. Mais les choses vont s’accélérer dès cette semaine, pour déboucher probablement sur de nouvelles surprises : il n’y a pas de carte électorale en Algérie. En dehors du vote pour le candidat considéré comme étant celui du pouvoir, il n’y a aucune règle pour évaluer un scrutin. Les clivages traditionnels sont absents, ou rejetés au second plan.

Il y a, certes, un microcosme d’idées, de convictions, de propositions, de réflexion, mais il est très limité en nombre, et son impact sur la société reste très modeste. Il y a ensuite des réseaux d’intérêts, puissants, mieux structurés, capables d’influer sur l’opinion, mais soucieux d’abord d’accompagner les décisions du vrai pouvoir. Rédha Hamiani, président du FCE, l’a crûment admis : la politique économique de M. Bouteflika « nous convient », a-t-il dit, mais il a refusé de se prononcer sur une éventuelle candidature du chef de l’Etat, préférant attendre que l’intéressé se déclare.

Quant aux réseaux de pouvoir qui ont supplanté les partis politiques, ils sont capables de voter dans n’importe quelle direction. Dans les partis, ils peuvent, aujourd’hui, voter pour Amar Saadani ou Ahmed Ouyahia, à la tête du FLN et du RND, et de se désavouer demain pour soutenir Abdelaziz Belkhadem ou Abdelkader Bensalah. Sans état d’âme. Pour la présidentielle, aucun « militant » du FLN n’a de certitude, aujourd’hui, pour qui il va voter.

A côté de ces appareils de pouvoir, il y a une Algérie « out ». c’est la plus nombreuse. Elle est soucieuse de paix et de stabilité. C’est une Algérie qui ne demande qu’à vivre, en espérant mieux accéder à la rente, si possible. Comme dans tous les pays du monde, cette Algérie vote traditionnellement pour le pouvoir en place. Et c’est cette Algérie qui, au moment voulu, validera, dans l’urne, la décision prise au sommet. Une décision qui pourrait devenir publique très rapidement, peut-être dès cette semaine.

Cénacles, conclaves et institutions

A la veille de la convocation du corps électoral pour la présidentielle d’avril 2014, l’Algérie ne sait toujours pas si elle va réviser la constitution, et qui sera candidat. Vrai mystère ou faux suspense ?

 Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 9 janvier 2014)

Dans les grands moments, le système politique algérien fait preuve d’une maitrise insoupçonnée. Il l’a montré il y a un an dans l’affaire Tiguentourine : le noyau dur du pouvoir s’était refermé sur lui-même, traitant cette affaire à huis-clos. Pas d’ingérence, pas d’interférence dans la décision. La ligne de conduite définie était simple : aucune négociation n’était possible, aucun compromis n’était envisageable. Aucun terroriste ne devait s’en sortir, sous quelque forme que ce soit. Quitte à raser le site de Tiguentourine.

Il y avait un prix à payer, le pouvoir algérien a accepté de le payer. Froidement. Un choix assumé. Les ambassades du Japon et de Grande-Bretagne, dont des ressortissants étaient menacés, ne trouvaient même pas à qui parler. Un fonctionnaire de seconde zone était chargé de les faire patienter, sans plus. Les membres du gouvernement algérien n’étaient visiblement pas au courant de ce qui se passait. Quelques uns, comme l’ancien ministre de l’intérieur Daho Ould Kablia, étaient chargés du service après-vente. Ils s’acquittaient de la tâche sans état d’âme, et remplissaient correctement leur rôle.

Cette capacité à gérer des décisions importantes en vase-clos est un vieil héritage. Le groupe des six, qui a préparé le 1er novembre, les fameux « trois B », Ben Tobbal, Boussof, Belkacem, qui ont dirigé de fait la guerre de la libération, le groupe d’Oujda, qui a pris le pouvoir ensuite, et le groupe des « janviéristes », qui a mis fin aux élections en 1992, ont tous procédé de la même logique. Un groupe d’hommes, agissant dans un cadre informel, fait un choix décisif, et le fait assumer par les appareils politiques, administratifs et militaires, qui lui donnent l’habillage formel. Que la décision soit de portée historique, comme le 1er novembre, ou plus contestable, comme ce fut le cas en d’autres circonstances, ne change pas la nature de ces décisions, prises en dehors du circuit institutionnel en vigueur. Et la promesse de Houari Boumediene de bâtir un Etat qui survivrait aux hommes n’a guère changé la donne : la décision politique la plus importante concernant l’avenir du pays est encore prise dans un cadre officieux.

La succession du président Abdelaziz Bouteflika fait partie de ce type de décision. A trois mois de l’élection d’avril prochain, il est possible d’avancer quelques hypothèses, sans grand risque de se tromper. Qu’il fasse un quatrième mandat, ou qu’un successeur soit désigné en avril prochain, il est évident que la décision ne viendra pas du congrès du FLN ou du vote des électeurs de Aïn-Defla. Le choix est fait dans un conclave, comme celui qui a abouti au choix de Chadli Bendjedid en 1979, ou, plus probablement, dans une réunion restreinte. L’urne d’avril validera formellement ce choix. Seule l’élection de 1999 a failli échapper à ce scénario, mais au bout du compte, le choix libre par les urnes a été écarté au profit de la cooptation.

Suspense

En ce début janvier 2014, alors que le président Bouteflika s’apprête à convoquer le corps électoral, il est tout aussi évident que le choix d’avril prochain a été déjà fait. Il est inconcevable, au vu de la nature du système politique algérien, que ceux qu’on appelle communément « les décideurs », en soient encore à palabrer. Mais visiblement, seul un cercle extrêmement restreint a été implique dans la décision. Pour les autres, le suspense reste entier. Et toute l’Algérie est ainsi maintenue en haleine, ce qui est indéniablement à mettre à l’actif du pouvoir, lequel fait preuve d’une maitrise certaine. C’est lui garde l’initiative, maitrise l’agenda, distribue les cartes et donne le tempo.

Si M. Bouteflika devait partir, garder le silence sur ce choix permet au pouvoir de garder la main jusqu’à la dernière minute, et de maintenir la discipline dans la multitude de réseaux qui forment la clientèle du pouvoir. A l’inverse, si M. Bouteflika est reconduit, sous une forme ou une autre, ce qui parait plus probable, cela permet de maintenir un minimum d’intérêt à l’élection présidentielle. Y compris en poussant à la candidature des personnalités susceptibles de lui donner un peu de crédibilité.

A ce jeu, le système algérien a toujours fait preuve d’une dextérité exceptionnelle. Un peu trop, peut-être, cette fois-ci. A un point tel qu’aucun candidat crédible n’ose s’avancer publiquement, tant que le choix des « grands électeurs » n’est pas encore affiché.

Les secret est-il pour autant aussi bien gardé ? On peut parier un baril de pétrole sur le fait que certaines parties, qui ne participent pas à la décision, la connaissent. La France et les Etats-Unis, qui connaissent l’état de santé du président Bouteflika mieux que ses propres médecins, savent à quoi s’en tenir. Ils ont tiré les conclusions. Leur attitude, très zen, montre qu’ils savent à quoi s’en tenir.

On ne peut pas en dire de même des directions du FLN et du RND.

Eusobio, Mekhloufi et les autres

Eusobio est mort. Un très grand joueur. J’étais au collège quand il était déjà une légende. On n’avait pas de télé, mais on en parlait…
Plus tard, alors qu’il jouait encore, ma génération a découvert Rachid Mekhloufi et les siens, ceux qui avaient tout abandonné pour rejoindre le FLN. Mekhloufi était du niveau d’Eusobio, et la France aurait peut-être gagné la coupe du monde 1958 si lui et ses copains n’avaient pas laissé tomber l’équipe de France. Notre culture FLN nous poussait naturellement à regarder Eusobio avec dédain, car il était resté au Portugal, alors que l’Algérie soutenait les combattants de son pays d’origine, le Mozambique.
Depuis, il y a eu Zidane. Le monde a bien changé!

Hasard? Eusobio et Mustapha Zitouni sont partis le même jour!

Un peu de langue de bois pour entamer la nouvelle année

Il est difficile de présenter ses vœux, chaque année, sans se répéter. Un peu de langue de bois pour changer…

Par Abed Charef  (Le Quotidien d’Oran, 2 janvier 2014)

Un discours, de plus en plus violent, se développe à l’encontre du président Abdelaziz Bouteflika. Une dérive lente, mais réelle, particulièrement visible à travers les réseaux sociaux, où le bilan du chef de l’Etat est commenté de manière acerbe, et où sa volonté supposée de briguer un quatrième mandat est systématiquement raillée. On ne s’attaque plus à l’homme politique, à son projet, à son bilan, à sa méthode de gouverner, à la faiblesse, supposée ou réelle, de son programme politique, et aux résultats contestables de ses trois mandats. On s’en prend désormais à son âge, à son incapacité physique, voire à sa famille et à son origine. On lui reproche de ne pas avoir été à l’université, en oubliant que pour toute une génération, le slogan en vogue était dire : « avec un diplôme en plus, on ne fera pas de meilleurs cadavres ».

Ce discours au-dessous de la ceinture constitue un mélange douteux, qui débouche forcément sur des conclusions hasardeuses. M. Bouteflika est né à Oujda ? On en conclut que ce sont des marocains qui nous gouvernent. Il a été moudjahid ? Donc, le pays ne se relèvera pas tant qu’il ne s’est pas débarrassé de cette génération qui a confisqué le pouvoir depuis l’indépendance. Il a été choisi par l’armée ? Vivement un pays débarrassé de l’armée, une espèce de Suède où l’armée servirait la soupe par les jours de grand froid et aiderait les personnes âgées durant les journées de canicule.

M. Bouteflika a mis en place, tant bien que mal, une politique de réconciliation nationale ? Il faut y mettre fin et reprendre la guerre là où elle était, avant sa prise de pouvoir. Il a tenté d’établir des relations apaisées avec la France ? Il faut tout remettre à plat. Il a voulu établir un partenariat stratégique avec les Etats-Unis ? Il faut en conclure qu’il a soumis le pays à la volonté américaine, pourvu que Washington l’appuie pour un nouveau mandat.

Cette vision primaire de la politique est encouragée, il est vrai, par un pouvoir qui a perdu toute crédibilité. Un pouvoir aphone, incapable de délivrer le moindre message, et qui sombre dans le ridicule, avec des personnages tellement « fakakir » sur le plan politique et intellectuel qu’ils n’ont pas besoin de contradicteur pour montrer leur indigence.

En ce début 2014, et à trois mois d’une échéance qui aura un impact majeur sur l’avenir politique du pays, il serait utile de revenir à des idées plus saines de la politique. Pour rappeler que M. Bouteflika n’est pas critiquable en raison de son âge. Nelson Mandela est devenu président à l’âge de 76 ans, et Bachar El-Assad avait à peine dépassé la trentaine quand il a accédé au pouvoir.

Le président Bouteflika n’est pas critiquable non plus parce qu’il est malade, mais parce que son état de santé ne lui permet d’exercer une fonction aussi lourde que celle de président de la république. Il a officiellement la charge de représenter l’Algérie et défendre ses intérêts dans les forums internationaux. Il n’en a plus la capacité physique. C’est suffisant comme argument. S’en prendre à lui en utilisant des termes blessants devient superflu. En plus, ce n’est ni moral, ni efficace. Bien au contraire. Cela le conforte, et cela permet, surtout, d’occulter les intérêts qui se cachent derrière sa candidature, et d’éviter tout débat politique sérieux sur l’avenir du pays.

De quoi a besoin l’Algérie aujourd’hui ? S’il fallait concentrer toutes les questions politiques et économiques en un seul point, on pourrait dire que l’Algérie a besoin de revenir aux normes. A des règles claires, connues, que tout le monde doit respecter. Le pays a besoin de revenir à un fonctionnement institutionnel, dans lequel le citoyen connaitrait ses droits et devoirs. Qu’il s’agisse d’accéder au travail, au logement, ou d’investir, de voyager et de s’exprimer, rien ne devrait se faire en dehors de la loi et des institutions. Toute décision politique ou économique doit être prise de manière publique, dans un cadre institutionnel, et assumée par celui qui en a la charge.

C’est un discours un peu langue de bois, certes. Difficile d’en faire des vœux. C’est pourtant ce que je souhaite aux Algériens pour 2014, étant convaincu que c’est la clé qui permettra d’ouvrir les portes de l’espoir et du changement.