Les seconds couteaux perturbent le jeu

Semaine agitée en Algérie. Quelques certitudes sont ébranlées, mais la maison du pouvoir tient encore.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 février 2014)

La pré-campagne pour l’élection présidentielle du 17 avril a brusquement dérapé, début février, poussant le pays vers des chemins peu glorieux. Alors que l’Algérie semblait résignée à aller vers un quatrième mandat au profit du président Abdelaziz Bouteflika, des évènements inattendus sont venus perturber ce cheminement tranquille, presque ennuyeux. Au bout d’une semaine particulièrement agitée, l’Algérie a eu droit à un déballage inédit, à défaut du grand débat politique souhaité, pour déboucher sur un résultat paradoxal : le pays a de nouveau l’impression que rien n’est joué, que tout est à faire, alors qu’il était tranquillement bercé par le ronronnement d’une campagne électorale qui n’arrivait pas à intéresser les Algériens.

A défaut de mener une campagne normale, en raison de son état de santé, le président Abdelaziz Bouteflika donnait l’impression d’avoir une maitrise totale du calendrier. Malgré ses handicaps, il voulait garder l’initiative durant tout le parcours devant le mener au 17 avril ; et y a réussi. Il a fait le choix de retarder le plus possible l’annonce de sa décision finale. S’il n’est pas candidat, cela lui permet de rester maitre du jeu jusqu’à l’ultime minute. Et s’il est candidat, il maintient le suspense sur une élection, pourtant journée d’avance. Le pouvoir est, lui aussi gagnant, avec cette formule : si l’état de santé du président Bouteflika connait une évolution inattendue, le pouvoir ne se retrouverait pas abandonné en rase campagne par son candidat.

Cette tactique a été payante, jusqu’à fin janvier. Ce fut même un sans-faute. Les résultats sont là pour en témoigner. En entretenant le doute, le pouvoir a réussi à obtenir la candidature de M. Ali Benflis, dans un schéma étrangement similaire de celui de 2004. Il y a eu, en parallèle, un foisonnement de candidatures pour meubler le décor, dont celle de l’inévitable Louisa Hanoun.

Dans l’autre bord, des opposants au chef de l’Etat ont réussi à entretenir l’idée qu’il était possible d’empêcher la candidature de M. Bouteflika par la rue et par l’agitation. Il n’y avait pas de menace réelle contre le quatrième mandat, mais une certaine dose d’incertitude permettait de donner le change. Cerise sur le gâteau, il y avait, pour agrémenter le scénario, cette rumeur insistante selon laquelle un haut responsable de l’armée était hostile au quatrième mandat, comme en 2004. Et cette fois-ci, l’opposant en question était l’homme supposé le plus puissant du pays, le général Mediène lui-même.

Cette maitrise parfaite des évènements, trop parfaite peut-être, a brusquement montré ses limites quand des acteurs  zélés ont mis du leur. S’agit-il d’acteurs imprévisibles, incontrôlables ? S’agit-il d’hommes menacés, qui ont décidé de jouer leur va-tout ? S’agissait-il de propos qui ont dépassé leurs auteurs pour produire des effets inattendus? Toujours est-il que ce pouvoir, qui a réussi à mettre hors-jeu Ahmed Ouyahia et Abdelaziz Belkhadem, et à éliminer, au fil des années, des personnalités de grande envergure, ce pouvoir s’est étrangement trouvé perturbé par des hommes supposés jouer en division inférieure.

Réflexe de survie

Cela ne remet pas en cause, pour autant, le quatrième mandat. Et ne menace pas non plus le système. Mais ces intrusions montrent que la maitrise n’est plus aussi parfaite, et que le jeu peut changer de nature à tout moment. Ce qui perturbe fortement le pouvoir algérien, armée, présidence et DRS réunis. Il les perturbe car les échéances se bousculent, le temps s’accélère, et le pouvoir ne voit pas les choses venir, à cause d’une confusion qui s’est installée dans le pays. Pour le pouvoir, il s’agit, en avril 2014, de régler un problème technique, l’élection présidentielle. C’est une opération que le pouvoir sait mener à bien, en mobilisant ses clients et ses réseaux. Une nouvelle difficulté est apparue, avec l’état physique du président Bouteflika, mais ce n’est pas un écueil insurmontable.

Mais l’Algérie est confrontée à deux autres échéances totalement différentes : la succession du président Bouteflika, et la nécessité de changer de système politique. Peu de gens prennent au sérieux M. Amar Saadani, mais ce qu’il demande, avec la mise à l’écart du DRS, l’instauration d’un Etat de droit, la séparation des pouvoirs et le respect de la loi, constituerait une avancée majeure de l’Algérie vers la modernité.

Le pouvoir n’est évidemment pas prêt à aller dans cette direction. Il a fonctionné, depuis quinze ans, sur un consensus élaboré lors de l’arrivée de M. Bouteflika au pouvoir, et respecté par toutes les parties jusque-là. L’état de santé de M. Bouteflika impose au pouvoir d’envisager un nouveau consensus, autour d’une nouvelle personnalité. Une tâche très difficile, car l’Algérie a changé, le monde a changé, la société algérienne a subi des bouleversements dont le pouvoir n’arrive même pas à prendre la mesure.

Face à ce qu’il perçoit comme une menace, le pouvoir a une réaction primaire: il se recroqueville sur lui-même dans un réflexe de survie, pour maintenir le statuquo, coûte que coûte, le statuquo étant le seul monde qui lui parait rassurant. Y compris quand ce statuquo constitue une absurdité, comme le maintien à la présidence d’un homme physiquement si diminué qu’il n’arrive ni à se déplacer ni même à s’exprimer.

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