Bouteflika tente un passage en force et humilie l’armée

Incompréhension. Honte. Sentiment d’un immense gâchis. La candidature du président Bouteflika pour un quatrième mandat est un coup dur pour l’armée, qui a toujours parrainé les chefs d’Etat.

 Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 23 février 2014)

Le président Abdelaziz Bouteflika a décidé de passer en force. Au risque d’humilier l’armée, réservée sur l’idée d’un quatrième mandat, il a fait annoncer, samedi, sa candidature pour l’élection présidentielle du 17 avril prochain, plongeant le pays dans un climat de confusion et d’incertitude, et dépassant toutes les lignes morales et éthiques attendues à ce niveau de responsabilité.

Pourtant, la candidature de M. Bouteflika n’est pas une surprise. Bien au contraire. L’homme a méthodiquement mis en place un dispositif destiné à le maintenir au pouvoir à n’importe quel prix. Il a neutralisé les institutions, rejeté vers les marges les hommes susceptibles de lui faire de l’ombre, caporalisé les partis, et laminé l’administration. Entre intrigues et coups tordus, ses hommes ont fait preuve d’une rare docilité, fermant les yeux sur l’inadmissible : ils travaillent pour maintenir au pouvoir un homme qui ne peut ni marcher, ni parler, ni voyager, encore moins gérer les affaires du pays depuis le dramatique AVC qu’il a subi le 27 avril 2013.

La tentation du quatrième mandat est apparue depuis que ses hommes ont commencé à proférer des mensonges grossiers, dès le lendemain du 27 avril 2013. Ils ont menti en affirmant, dans un premier temps, que le président Bouteflika avait eu un « accident ischémique transitoire sans séquelle ». Aujourd’hui, on sait que c’était un AVC, avec de graves séquelles. Ils ont ensuite enchainé les mensonges, pour en faire un mode de gestion, et déboucher sur une situation intenable, lorsque l’armée, qui a toujours parrainé les chefs d’Etat, s’est trouvée devant une situation insolite : doit-elle se résigner à voir le président Bouteflika reconduit pour un quatrième mandat, contre tout bon sens? Est-il possible à un pays de l’envergure de l’Algérie d’être géré de manière aussi absurde ?

Des informations recoupées permettent d’affirmer qu’au sein de l’appareil militaire et sécuritaire, des voix, nombreuses, se sont exprimées pour émettre des réserves, ou affirmer une hostilité tranchée envers l’idée d’un quatrième mandat. Les dissensions ont atteint un seuil inquiétant, avec le risque de voir se confirmer et s’exacerber les tensions entre notamment l’état-major de l’armée et le DRS. Mais le président Bouteflika n’en a pas tenu compte. Il a gardé le cap, poussant le pays plus loin dans la crise, mais plus loin aussi dans le ridicule : l’Algérie risque d’avoir un président incapable de faire sa propre campagne.

En annonçant la candidature de M. Bouteflika, le premier ministre Abdelmalek Sellal a en effet clairement indiqué que le chef de l’Etat ne fera pas lui-même sa campagne électorale. Selon lui, « le président Bouteflika est en bonne santé.  Il a toutes les capacités intellectuelles et la vision nécessaires pour assurer  la responsabilité » de chef de l’Etat. Mais M. Sellal a précisé que « le président n’est pas obligé de tout faire ». « Les membres de ses comités  de soutien peuvent prendre en charge cette action », a déclaré M. Sellal, qui a poussé le bouchon jusqu’à dire que l’élection présidentielle « se déroulera dans une grande transparence ».

Les propos de M. Sellal montrent aussi jusqu’à quel degré d’avilissement sont poussés les hauts responsables algérien, ainsi que l’absence de tout repère éthique et moral au sein du pouvoir. Des hommes investis de missions très importantes, ministres, chefs de partis et patrons d’institutions prestigieuses, sont contraints de subir des situations humiliantes pour défendre cette décision de M. Bouteflika de briguer un quatrième mandat. Avec de tels hommes et de telles pratiques, les institutions algériennes perdent tout crédit, ce qui complique davantage la gestion du pays. Quant aux étrangers, ils ont dépassé le stade de l’étonnement, pour celui du mépris : aucun ministre algérien n’est désormais pris au sérieux par ses interlocuteurs étrangers, qui se demandent par quel tour de magie le pays qui a fait Novembre 1954 a pu devenir ce qu’il est.

Passés ces sentiments d’incompréhension et de honte, l’Algérie devra pourtant bien rebondir un jour. D’une manière ou d’une autre. Et au moment de payer la facture, l’Algérie se rendra compte qu’elle est le grand le perdant de cette affaire, alors que l’armée jouera un double rôle, celui de victime et coupable à la fois. Coupable parce que c’est l’armée qui a parrainé le président Bouteflika, avant de le maintenir au pouvoir. Victime parce qu’elle a été neutralisée, réduite à l’impuissance, alors que c’est elle qui devra relancer la machine quand sonnera l’heure du renouveau. Et là, il faut convenir que la nouvelle génération d’officiers généraux qui sont sur le point de prendre le commandement de l’armée algérienne à tous les niveaux, héritent d’un cadeau dont ils se seraient passés volontiers. Au lieu de leur léguer un pays qui fonctionne, avec des institutions acceptables, la génération Bouteflika – Gaïd Salah – Toufik Mediène leur laisse un pays qui navigue entre l’absurde et le ridicule.

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1 commentaire

  1. benzahra

     /  22 février 2014

    bravo c bien reflechi et ben dit

    Réponse

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