Le dernier baroud

Mouloud Hamrouche suggère aux principaux dirigeants du pays de choisir leur destin, entre Mandela et Mugabe. Un ultime geste pour entrer dans la postérité.

Abed Charef (le Quotidien d’Oran, 3 avril 2014)

Par petites touches, Mouloud Hamrouche a dessiné les grandes lignes d’une possible sortie de crise. L’ancien chef de gouvernement n’est pas allé dans les détails, mais il franchi un pas significatif, en parlant des hommes et de la méthode. Car pour Mouloud Hamrouche, la crise a désormais une adresse. Trois noms. Abdelaziz Bouteflika, Gaïd Salah et Toufik Mediène. Un président de la république, un chef d’état-major de l’armée, et un patron des services spéciaux. Les trois hommes qui détiennent le vrai pouvoir. Ces hommes ont la clef de la solution, selon Mouloud Hamrouche. Ils peuvent faire sauter le verrou qui bloque le pays, comme ils peuvent maintenir le statuquo et assumer les conséquences qui en découleraient, c’est-à-dire un effondrement du système.

A défaut d’un changement initié par le pouvoir, le choc aura lieu, tôt ou tard. Le prix serait alors trop élevé. Inutilement. Hamrouche ne veut pas de cette solution violente. Il souhaite éviter la confrontation. Il préfère que le pouvoir en place organise une transition en douceur, sans trop de dégâts. Il estime que cela demeure possible.

Jusque-là, Mouloud Hamrouche s’était adressé à l’armée. C’est elle qui désigne et légitime le pouvoir, c’est à elle de débloquer la situation et d’accompagner le mouvement, disait-il. Cette fois-ci, il va plus loin. Il désigne les hommes qui ont cette charge. Et il leur fait un cadeau empoisonné : s’ils n’agissent pas, ils seront responsables du chaos qui menace.

Saïd Saadi et Abderezak Mokri ont eux aussi évoqué la transition. Pour Saadi, en appeler à l’armée relève d’une « grave irresponsabilité ». Il s’attaque directement à Mouloud Hamrouche, à qui il reproche de vouloir réintroduire l’armée dans le jeu politique alors que le but est précisément de l’en faire sortir. Mais Saadi ne dit pas comment faire en sorte que l’armée n’intervienne plus en politique. L’opposition peut la forcer à le faire ? C’est un schéma intellectuellement séduisant, mais c’est une pure fiction. L’opposition peut bien se réunir et adopter une feuille de route détaillée, ça restera un bout de papier tant que Gaïd Salah et Toufik Mediène n’en décideront pas autrement.

Efficacité

Créer un nouveau rapport de forces poliique? L’idée est, là aussi, séduisante. Mais entre faire la révolution sur facebook et organiser une grande mobilisation, il y a une différence énorme. La société algérienne est ce qu’elle est. Divisée, émiettée, fatiguée. Et partiellement corrompue. Difficile à mobiliser. Saadi l’avait vérifié en 2011, quand il avait tenté de prendre la tête de l’opposition, à la faveur du « printemps arabe ». Alors que la conjoncture était favorable, avec des émeutes qui avaient touché de nombreuses parties du pays, le peuple ne s’était pas déplacé en masse pour menacer le pouvoir.

Il y a aussi l’autre formule, qui consiste à réunir une sorte de congrès de la transition, pour adopter une feuille de route et décider ensuite ce qu’il faut en faire. L’envoyer par lettre recommandée au pouvoir? Se rassembler et imposer un rapport de forces qui oblige le pouvoir à céder ? Au final, il faudra bien revenir à l’essentiel : comment faire en sorte que le pouvoir accepte de jouer le jeu de la transition ?

Autant entamer la tâche par le bon bout. En abordant la question avec le pouvoir. Pas sans lui, ni contre lui. Et si, à l’évidence, la clef est entre les mains des trois hommes désignés par Hamrouche, ce n’est pas à eux qu’il appartient d’apporter la solution, toute la solution, ni de gérer la transition. Il leur revient juste de faire en sorte que la solution soit possible. De lancer des initiatives qui prouvent la bonne foi du pouvoir, de faire des gestes clairs en ce sens. Ensuite, la solution sera construite par consensus, avec la participation de tout le monde, de ceux qui acceptent de jouer le jeu et d’en accepter les règles.

Un coup d’éclat

La solution ainsi envisagée ne peut évidemment mener que dans une seule direction : établir un système démocratique, réhabiliter les institutions, élargir l’exercice des libertés et mettre en place des contre-pouvoirs, tout en renforçant l’unité et l’identité nationales ainsi que la sécurité du pays. Il ne sera pas difficile d’arriver à un consensus sur ces principes, même si leur codification risque de susciter certaines divergences. Dans ce cas, l’arbitrage de l’armée pourra s’avérer nécessaire.

Quant à la mise en œuvre de différentes séquences de la phase de transition, c’est une autre histoire. Ce sera une tâche très complexe, d’autant plus compliquée que l’administration est faible, que la méfiance domine, que l’efficacité a disparu dans la gestion, que la discipline légale et morale se sont effondrées, et que le personnel politique crédible se fait rare. Mais ce n’est pas insurmontable. D’autant plus que le pays dispose d’un autre atout, essentiel : il a une marge financière conséquente pour amortir le choc social de la transition.

Dans ce parcours parsemé d’embûches, il faudra négocier dur, à chaque étape, pour fixer des objectifs, établir des échéances, définir des modalités de contrôle. Les Tunisiens l’ont fait. Il n’y a aucune raison pour que cela ne se fasse pas en Algérie. Mais une fois les objectifs fixés, personne ne pourra jouer en solo. Tout le monde sera tenu de respecter les engagements pris, et de les défendre. Le succès de la démarche en dépend.

Une touche personnelle pour terminer ce texte : je pense que Mouloud Hamrouche s’adresse ainsi à ces trois hommes parce qu’il souhaite que la génération de Novembre quitte la scène sur un geste de grandeur. Qu’elle sorte par le haut. Par un coup d’éclat.

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2 Commentaires

  1. hammam rachid

     /  2 avril 2014

    bonne analyse monsieur ABED VOUS AVEZ BIEN Décoder l’appel de mr hamrouche déstiné pour les trois responsables

    Réponse
  2. Mouats Aziz

     /  2 avril 2014

    Sauf que aucun des trois larrons n’est réellement un novembriste au sens propre du terme…

    Réponse

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