A l’impossible, l’Algérie est tenue

Le président Abdelaziz Bouteflika replonge dans les dossiers traditionnels : terrorisme, gouvernance, répression.

Abed Charef (à paraitre dans le Quotidien d’Oran, jeudi 24 avril 2014)

Le quatrième mandat ne pouvait être engagé dans de pires conditions. Les résultats définitifs de l’élection du 17 avril n’étaient pas encore publiés, que l’Algérie replongeait dans la triptyque qui symbolise le mieux son quotidien depuis de longues années: terrorisme, répression, mauvaise gouvernance. Avec l’attentat de Tizi-Ouzou, la répression enregistrée le 20 avril, et le rachat de 51% d’Orascom par l’Etat algérien, le pays abandonne la fiction électorale pour retrouver un terrain connu. Pénible, tragique, mais connu.

Le rachat d’Orascom d’abord. Les négociations ont été longues, laborieuses. Pourquoi l’Etat algérien voulait-il à tout prix racheter Orascom ? Mystère. Pourquoi s’est-il acharné à le faire, augmentant d’autant la facture ? Pourquoi le gouvernement voulait-il à tout prix que l’opération coïncide avec l’élection présidentielle ? Sans verser dans un populisme qui exigerait que les détails de la négociation soient connus, on ne peut occulter une autre réalité : l’Algérie a racheté au prix fort une entreprise qu’elle a favorisée de manière éhontée pendant des années, lui permettant d’acquérir une valeur insoupçonnée.

Que gagne l’Algérie dans cette opération ? On ne le saura pas. D’abord à cause de l’absence d’analyses contradictoires sur la question. Ensuite, à cause du manque d’expertise. Les acteurs algériens de la transaction peuvent difficilement être considérés comme des experts, du moment qu’ils avaient pour mandat de faire aboutir une opération sans en vérifier le fondement. Ils devaient acheter, quelles que soient les conditions. Ils n’avaient pas mandat de discuter de l’opportunité de l’achat, ni de décider si c’était le meilleur choix à faire. A l’inverse, on sait qu’il y a un grand gagnant dans cette affaire, le groupe Cevital, qui non seulement se retrouve avec un pactole de près de 170 millions de dollars, qui lui permet de se lancer dans de grandes opérations à l’international, mais garde le droit de revenir dans Orascom dans cinq ans, au même prix.

Mauvaise gouvernance

La mauvaise gouvernance, côté Etat algérien, n’a plus besoin d’être prouvée. Elle est visible au quotidien. Elle était palpable dimanche dernier, quand une manifestation traditionnelle du 20 avril à Tizi-Ouzou s’est transformée en un symbole de la répression, grâce aux images diffusées sur Internet. Même l’ancien officier du DRS Chafik Mesbah avoue ne plus rien comprendre. Il ne peut pas admettre que ce soit le résultat d’une politique délibérée du patron de la police, le général Hamel, donc du pouvoir, ce qui contraint M. Mesbah à amplifier cette autre évidence, le déficit de gouvernance qui touche désormais tous les secteurs en Algérie. Y compris la sécurité.

Et quand il s’agit de sécurité, le déficit de gestion se transforme en drame. C’était précisément le cas à Iboudrarène, près de Tizi-Ouzou. Selon Chafik Mesbah, il y a clairement faute, et cela relève de la justice militaire. Les responsables de bévues aussi coûteuses (l’attentat a fait onze morts et cinq blessés dans les rangs de l’armée) doivent être traduits en justice, dit-il, mettant le doigt là où ça fait mal : la compétence de l’armée et des services de sécurité dans la lutte antiterroriste a toujours été considérée comme un tabou. Les hommes chargés de faire le boulot le font de manière quasi parfaite, il ne faut surtout pas jeter l’huile sur le feu, ni évoquer leurs lacunes, car cela pourrait atteindre le moral des troupes, avait-on coutume d’entendre. Chafik Mesbah déroge à cette règle. Avec quinze ans de décalage, il pose les questions gênantes, occultées quand des centaines de personnes étaient assassinées à Bentalha ou Relizane sans que des unités, parfois proches, n’interviennent : l’armée fait-elle son boulot ? Les services de sécurité du célèbre Toufik Mediène ont-ils été défaillants dans l’attaque de Tiguentourine ?

Renversant

Et voilà donc, en quelques jours, une situation complètement retournée. Au lieu d’un président à qui les Algériens auraient renouvelé leur confiance, et qui aurait du avoir droit à une période d’état de grâce, l’Algérie se retrouve avec un président mis en accusation avant même d’avoir entamé son quatrième mandat. Il est, d’une manière ou d’une autre, accusé de défaillances graves en matière de gestion, de sécurité, tout comme il est le symbole d’un pouvoir fondamentalement répressif.

Le président Bouteflika aurait certainement souhaité meilleure manière d’entamer son quatrième mandat. Mais l’état de l’Algérie ne le permet pas. La méthode utilisée pour obtenir ce mandat ne le permettait pas non plus. L’Algérie est désormais conditionnée pour autre chose. Elle ne peut plus produire du raisonné, du raisonnable, du rationnel. Espérer en tirer des décisions sages, pondérées, positives, relève désormais de la fiction. Et c’est pour cela que ces initiatives pour discuter et tenter d’organiser une transition apparaissent comme quelque chose de totalement déplacé ; comme un nouveau miracle, dans une Algérie qui paraissait incapable de mener une action tout à fait banale. Peut-être faudrait-il alors admettre que c’est précisément quand tout est fermé, quand tous les horizons sont bouchés, c’est précisément à ce moment-là qu’il faut demander l’impossible.

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