Une constitution sur mesure, ça existe

Une seule disposition, dictée par des impératifs de fonctionnement du pouvoir, compte dans la nouvelle constitution. Le reste n’est qu’habillage.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 29 mai 2014)

Le projet de constitution proposé par le président Abdelaziz Bouteflika n’évoque pas le poste de vice-président. Trop encombrant. Le poste a été oublié. Il a pourtant meublé les soirées d’ennui et d’analyse depuis trois ans, quand le chef de l’Etat, secoué par le printemps arabe, avait évoqué des réformes. Le vice-président doit-il être élu, dans un ticket, avec le président de la république ? Doit-il être nommé par le chef de l’Etat, une fois celui-ci élu ? En fonction de ce choix, dépendra tout le reste : le vice-président aura t-il un vrai pouvoir, ou bien se contentera-t-il de ce que lui délèguera le chef de l’Etat ? Juristes, hommes politiques, analystes bien introduits et constitutionnalistes se sont cassés les dents pour tenter de savoir quelle formule serait retenue.

C’était mal connaitre le président Bouteflika. Celui-ci ne supporte aucun pouvoir à côté du sien. Il l’a suffisamment montré durant les quinze dernières années. A l’exception de l’armée, tous ceux qui ont essayé de se construire ou de s’affirmer à côté de lui ont été détruits, qu’il s’agisse d’hommes, de partis, d’institutions ou d’associations. Le parlement, le gouvernement, les structures de médiation, tout a été laminé. Certes, il a été contraint, parfois, de composer, quand la conjoncture était difficile. Il a même fait quelques concessions, opérant des replis tactiques face à l’adversité. Pour accéder au pouvoir, il a accepté d’entériner les accords conclus avec l’AIS, et de parrainer la loi sur la réconciliation. Face aux évènements de Kabylie, il a amendé la constitution pour introduire le tamazight comme langue nationale. Dans la foulée du printemps arabe, il a procédé à des redistributions massives d’argent, sous forme d’augmentations de salaires, et promis des réformes.

Une démarche constante

Mais sur le fond, il n’a rien cédé. Bien au contraire. Il a étouffé le poste de premier ministre, pour mettre fin à la dualité de l’exécutif, avant de l’éliminer, au profit d’un simple premier ministre chargé de coordonner l’action du gouvernement. Il ne s’est jamais adressé au parlement, ni à la presse algérienne. Il a détricoté la constitution précédente, pour en faire un texte sans relief. Les ministres ne sont pas responsables devant le parlement, encore moins devant le premier ministre, c’est au seul président qu’ils rendent compte. Ses deux grands coups de force, l’amendement la constitution en 2008 pour briguer un troisième mandat, et le passage en force en 2014, constituent des dates marquantes dans le délitement institutionnel du pays.

Pourquoi tous rappels ? Pour deux raisons. D’abord, pour dire une évidence, presque une banalité: un homme qui a dépensé autant d’énergie à imposer son propre pouvoir ne peut être soupçonné, au crépuscule de sa carrière, de vouloir offrir à son peuple une constitution démocratique pour assurer l’alternance, renforcer les contre-pouvoirs et renforcer les libertés. Ce serait un non-sens. M. Bouteflika a fait preuve d’une rare constance sur ce terrain. Il a, certes, manœuvré, se rapprochant tantôt des uns, tantôt des autres, il a rendu les dirigeants interchangeables, il a prôné une ligne économique puis son contraire ; mais sur la question du pouvoir, il n’a jamais varié.

Ensuite, cela permet d’éclairer le proche avenir, pour savoir pourquoi le président Bouteflika veut faire amender la constitution. Là, tout le discours sur la démocratie, l’alternance, les institutions et le pluralisme est obsolète. Celui qui porte un tel projet le concrétise lors de son premier mandat, quand il en a la force, l’énergie, le temps, et les alliées, pas à la fin du quatrième mandat. Ce qui amène évidemment à cette ultime question : pourquoi cet amendement de la question ?

Nécessité de fonctionnement

Une seule raison pousse le Président Bouteflika à amender la constitution: se donner la possibilité de déléguer une partie de ses prérogatives constitutionnelles, celles qu’il ne peut assurer pour des raisons physiques. Le reste n’est qu’habillage, de simples mesures d’accompagnement, pour faire avaliser le seul changement significatif. En 2008 déjà, l’amendement de la constitution avait pour unique objectif de supprimer la limitation des mandats. Cette fois-ci, des impératifs de fonctionnement imposent des modifications adaptées, pour éviter une paralysie trop grave de l’appareil de l’Etat.

Mais pour le président Bouteflika, il était vital que la décision de déléguer ces pouvoirs relève de sa seule volonté, non d’impératifs constitutionnels. Il doit donc pouvoir déléguer ces pouvoirs quand il veut, à qui il veut, et annuler ces délégations quand il veut. Dans sa logique, il est hors de question que quelqu’un puisse utiliser éventuellement ces prérogatives en dehors d’un cadre qu’il aura lui-même fixé au préalable. C’est ce qui explique la disparition de l’idée de vice-président, un poste dont le titulaire pourrait avoir des velléités de pousser le président vers la sortie.

Ce ne sera pas le cas avec M. Bouteflika qui prouve, cinquante ans plus tard, que Houari Boumediene a totalement échoué. Boumediene voulait construire un Etat qui survive aux hommes. L’Algérie a des dirigeants qui adaptent la constitution à leurs propres besoins. Y compris à leur état de santé.

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Sept raisons de zapper la nouvelle constitution

Après la saison de la présidentielle, c’est la saison de la nouvelle constitution. Abdelkader Bensalah  propose d’y mordre à pleines dents. Ici, sept raisons de zapper.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 22 mai 2014, http://bit.ly/1ohKYUr)

La constitution algérienne a déjà changé sept fois, sous les sept présidents qui ont dirigé le pays depuis l’indépendance. Ce travail n’a pas permis de doter le pays d’institutions viables en mesure de réguler la vie politique, ni d’organiser l’accès et l’exercice du pouvoir. Les changements successifs du texte fondamental n’ont pas créé une mécanique de règlement de la succession, et n’ont pas garanti aux oppositions un statut acceptable. L’indépendance de la justice reste à construire, la citoyenneté est à un stade embryonnaire, l’Etat de droit se fait attendre. Les contre-pouvoirs sont inexistants. La confusion des pouvoirs est totale.

En fin de règne, le président Abdelaziz Bouteflika propose un nouveau changement de la constitution. Ses partisans plaident quotidiennement pour l’adoption de ce nouveau texte, ce qui se fera, avec ou sans l’opposition. Pour rester dans le chiffre sept, voici sept raisons de zapper la nouvelle constitution.

  1. L’Algérie n’a pas de problème avec le texte de la constitution. Elle a un problème avec l’application de la constitution. Le pouvoir en place ne se plie pas au texte fondamental, il le contourne si nécessaire, et l’adapte à ses propres besoins. Quand le président Abdelaziz Bouteflika a décidé de briguer un troisième mandat, il a changé la constitution. Tout simplement. Quand il a décidé de se porter candidat pour un quatrième mandat, il est passé outre les dispositions explicites et l’esprit de la constitution, qui disposent que le chef de l’Etat doit être en bonne santé pour accomplir sa mission. Ce que l’ancien président Liamine Zeroual a rappelé publiquement, en disant que ce poste impose des activités « protocolaires » que le président Bouteflika ne peut visiblement pas assumer. Le pouvoir ne respecte pas la constitution en vigueur. Il n’a aucune raison de rester la prochaine.
  2. L’expérience récente donne peu de crédit à l’offre du président Bouteflika. Il y a trois ans, il avait annoncé une révision de la constitution, dans la foulée du printemps arabe et des manifestations qui avaient eu lieu en Algérie. M. Abdelkader Bensalah, patron du RND, avait été chargé de piloter l’opération. Il a reçu des chefs de partis et des personnalités, il avait consigné leurs doléances, et une commission, créée à cet effet, a été installée par le premier ministre Abdelmalek Sellal. La démarche n’a pas abouti, ce qui a montré, à postériori, qu’il s’agissait d’une démarche purement politicienne destinée à répondre à une conjoncture précise, celle du printemps arabe.
  3. La nouvelle constitution va rétablir la limitation du nombre de mandats à deux, et redonner du pouvoir au Premier ministre, affirment ses défenseurs. Ces dispositions étaient contenues dans le texte antérieur. Elles ont été abolies formellement par le président Abdelaziz Bouteflika et ses compagnons, partis et responsables politiques : FLN, RND, Ahmed Ouyahia, Abdelaziz Belkhadem, Abdelmalek Sellal, Abdelmalek Guenaïzia, Toufik Mediène, qui sont tous aux affaires depuis l’avènement du président Bouteflika. Les mêmes hommes veulent refaire aujourd’hui ce qu’ils ont défait hier. Leur choix d’aujourd’hui est-il bon? Cela signifie que leur choix d’hier était erroné. Ils doivent donc le reconnaitre publiquement, s’excuser auprès des Algériens et rentre chez eux. Ils ne peuvent pas faire une politique et son contraire.
  4. La limitation du nombre des mandats de président de la république à deux est présentée comme une garantie de l’alternance. Ce qui est évidemment faux. Le Mexique a vécu un demi-siècle avec un seul parti, malgré la limitation à seul mandat. Car l’alternance concerne les partis, les choix politiques et les courants, non les personnes.
  5. La constitution actuelle, amendée en 2008 pour permettre au président Bouteflika de briguer un troisième mandat, impose un régime présidentiel très prononcé. Le Parlement y est insignifiant. Mais au départ, lors de l’avènement du président Bouteflika, il était possible d’établir un système relativement équilibré. C’est M. Bouteflika qui a tué le parlement. Il ne s’est jamais rendu à l’Assemblée et au Sénat. Il a aussi délibérément violé l’esprit de la constitution, quand il a choisi un premier ministre FLN lorsque le RND était formellement majoritaire à l’Assemblée, puis un premier ministre RND lorsque le FLN est devenu majoritaire. Il a ainsi montré le mépris qu’il accordait à la fois au parlement, et au résultat du scrutin. Il a délibérément nié le rôle du parlement, en légiférant par ordonnance entre deux sessions, et en forçant les deux chambres à avaliser ses choix.
  6. Le nouveau texte contient certaines dispositions absurdes, d’autres peu évidentes, visiblement destinées à séduire des partenaires précis. Ainsi en est-il de l’interdiction de la « transhumance partisane », pour empêcher l’élu d’un parti de rejoindre une autre formation, une fois qu’il a rejoint le parlement. Une telle disposition transformerait la constitution en un fourre-tout sans saveur, ni consistance. Même la politique de concorde, introduite dans le préambule, pose problème. Malgré son importance, et son rôle central dans la restauration de la paix, sa place ne se justifie pas dans un texte d’une telle importance.
  7. Officiellement, l’objectif affiché est de parvenir à une constitution « consensuelle ». Ce ne sera pas le cas. Des nombreux partenaires ont décliné l’offre du président Bouteflika, préférant s’orienter vers une autre destination, celle de la construction d’une nouvelle démarche pour aller à un vrai changement. Va-t-il essayer de les convaincre ? Que présentera-t-il comme ouverture? Le système en place joue veut assurer sa survie avec la nouvelle constitution, alors que ses partenaires veulent précisément changer de système. Le pouvoir veut adapter la constitution à ses besoins, alors qu’i s’agit d’adopter un texte qui réponde aux besoins du pays. Difficile, dans ces conditions, d’établir un minimum de confiance pour aller à un projet commun.

Tous ces arguments montrent que le pouvoir va aller vers l’adoption de sa constitution, ce qui lui permettra d’animer une vie politique fictive jusqu’à la fin de l’année. Ensuite, il se lancera dans l’installation des nouvelles institutions. Dans la foulée, commencera la préparation des élections législatives et locales. Ce qui donnera de l’Algérie une apparence démocratique, où on discute de tout. Sauf des véritables problèmes du pays.

La non-intervention, une doctrine militaire éculée et paralysante: 2. Les préalables au changement de doctrine militaire

Changer de modèle militaire impose des changements très complexes. Cela impose aussi des préalables sans lesquels rien ne peut se faire.

Abed Charef (le Quotidien d’Oran, 21 mai 2014)

 Changement de doctrine militaire ne va pas de soi. Passer d’une non-intervention qui frise la passivité, à une gestion dynamique des conflits, impose une série de préalables, qui renvoient forcément à la situation politique du pays. En l’état actuel des choses, un changement de cap peut difficilement être élaboré, validé et exécuté, car il nécessite un fonctionnement institutionnel optimum. Pour l’heure, ce n’est pas le cas. Plus grave encore, la situation politique du pays constitue un handicap au lancement de ce processus, car une armée qui sert de base sociale au pouvoir en place est naturellement tirée vers le bas, aspirée par des missions secondaires destinées à préserver ce pouvoir, au détriment des autres tâches qu’elle doit mener.

En privé, nombre de spécialistes n’hésitent d’ailleurs pas à pointer du doigt l’influence directe de la situation politique interne sur les choix externes. Un ancien officier supérieur se demande même si le maintien de l’ancienne doctrine n’est pas liée à l’état de santé du président Abdelaziz Bouteflika. Selon lui, tout le fonctionnement du pays est gelé à cause de cette situation, qui ne permet pas d’organiser la réflexion et les consultations au rythme souhaité. « En affirmant que l’ANP ne sortira pas des frontières, on cache en réalité une paralysie de l’appareil militaire, incapable de sortir des sentiers battus ». Pour cet officier, « se réfugier derrière la non intervention est une situation confortable, mais stérile ».

Un chef d’Etat en pleine forme, s’appuyant sur un état-major jeune et innovateur, et une diplomatie audacieuse, aurait probablement donné un autre cours à l’évolution de la situation en Libye et, par ricochet, dans le Sahel. Des anciens diplomates et des officiers supérieurs à la retraite n’hésitent pas à le dire en privé.

Mais ce choix nécessite aussi des changements de fond au sein de l’armée elle-même, dans son organisation, son fonctionnement, sa formation et son équipement. On n’invente rien dans ce domaine. L’armée algérienne a formé suffisamment de cadres pour savoir ce qu’il faut faire. L’expérience a cependant montré qu’il s’agit de processus longs, avec des virages difficiles à aborder, et qui provoquent inévitablement des ratés. Le système de recrutement et de formation doit être adapté, les budgets doivent être révisés en conséquence, et les équipements doivent être réexaminés. Pour les experts militaires, il s’agit presque de banalités, mais pour des hommes politiques décalés, vivant hors de leur temps, cela relève de l’impossible.

Autre point central pour réussir ce changement de cap, la perception même de politique étrangère doit être adaptée. Certes, les cercles spécialisés ont une idée sur les enjeux, mais l’appareil appelé à anticiper et à mettre à exécution n’arrive pas à suivre. Ceci est visible sur le plan économique, par exemple. La discrétion nécessaire entourant le volet sécuritaire ne permet pas de savoir ce qu’il en est. Mais il est évident que d’éventuels nouveaux choix sur la manière d’affirmer la présence de l’Algérie au plan externe doivent absolument faire l’objet d’un consensus. Les forces politiques ayant un certain poids et un certain crédit doivent avaliser ce virage. On voit bien comment les pays dits démocratiques élaborent et gèrent ces consensus. C’est d’autant plus important que la situation exige parfois des décisions rapides. Il est hors de question que des partenaires politiques tentent d’en tirer profit. On peut imaginer par exemple que l’opération menée pour évacuer l’ambassadeur en Libye ait mal tourné. Comment en assurer la gestion après coup si un consensus n’a pas été réalisé au préalable.

Ceci suppose une forme de concertation politique interne dont le système actuel est incapable. Le pouvoir actuel n’est pas crédible. Sa gestion des questions liées à l’environnement immédiat du pays n’a pas été très performante. En Libye, l’Algérie a été ligotée par une propagande européenne selon laquelle le pouvoir soutenait Kadhafi et lui fournissait des mercenaires. Comble de l’ironie, ou de l’incurie, cette propagande a trouvé des relais y compris en Algérie. Au Mali, les Algériens ont appris par le ministre français des Affaires étrangères que le pays avait donné son accord pour le survol de son territoire par des avions militaires français. Difficile de faire pire en matière de diplomatie, et de gestion des dossiers épineux.

Enfin, un virage aussi important ne peut être abordé que par un pouvoir crédible, doté d’une forte légitimité ; un pouvoir qui considère les Algériens comme un appui, un soutien, non comme une menace. Un pouvoir capable de s’adresser aux Algériens pour leur demander, sous une forme ou une autre, de valider des choix politiques et militaires, de les appuyer, de les porter.

Ce qui confirme, au bout du compte, qu’en bloquant le débat et la réflexion, le système actuel est devenu un danger pour le pays, peut-être le principal danger.

La non-intervention, une doctrine militaire éculée et paralysante (1)

1. Crise libyenne et Sahel imposent un changement de modèle
 
par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 20 mai 2014)

L’armée algérienne a été contrainte d’évacuer l’ambassade à Tripoli pour éviter une nouvelle prise d’otage. Une opération réussie qui prouve que la doctrine paralysante de la non-intervention est éculée et qu’elle doit être adaptée au plus vite. 

Face au chaos libyen, à l’instabilité au Sahel et aux nouvelles menaces sécuritaires qui s’installent, l’Algérie est contrainte de réviser, dans le feu de l’action, une des doctrines de base de l’ANP, celle selon laquelle l’armée algérienne n’intervient pas hors de ses frontières. L’opération menée dans l’urgence, en début de semaine, pour évacuer de Libye l’ambassadeur d’Algérie, Abdelhamid Abouzaher, et le personnel de l’ambassade, un succès des forces spéciales, a montré sur le terrain qu’il n’est plus possible de conserver une doctrine figée, paralysante, sous prétexte de s’en tenir à des dogmes d’un autre temps. Cette politique a déjà coûté trop cher au pays, et comporte des risques énormes, en plaçant l’armée algérienne dans une situation où elle serait systématiquement obligée de réagir après avoir subi des coups, sans jamais anticiper pour influer sur le cours des évènements. 

Héritée d’un autre temps, lorsque l’armée algérienne était une armée de libération, cette doctrine pouvait se justifier dans une certaine conjoncture. Elle pouvait même être brandie comme un acte de paix par un pays encore fragile, en construction, et qui avait connu une véritable saignée lors de la guerre de libération. Mais pour un pays qui se veut puissance régionale, acteur incontournable dans sa sous-région, continuer à paralyser l’armée par un choix aussi étroit est devenu un non-sens. Il ne s’agit pas, évidemment, d’envoyer des troupes à tout bout de champ. Il ne s’agit peut-être même pas d’intervenir. Il s’agit simplement de dire qu’on peut le faire, qu’on va le faire si nécessaire, et de le prouver. Pour que les choses soient claires. Pour que l’agresseur éventuel ne puisse jamais penser qu’en dehors des frontières algériennes, il peut bénéficier d’une sorte d’impunité, tant que les autorités des pays concernés demeurent impuissantes, comme c’est le cas au Mali où des diplomates algériens sont retenus en otage depuis deux ans. Et pour éviter aussi que se ne transmette cette idée insidieuse selon laquelle l’armée algérienne laisse à l’armée française le soin d’éliminer les terroristes qui ont ensanglanté l’Algérie, comme Mokhtar Belmokhtar ou les dirigeants du MUJAO qui détiennent toujours les membres du consulat d’Algérie kidnappés à Gao, au nord du Mali. 

La crise libyenne a singulièrement compliqué les choses tout en les accélérant. Quand l’OTAN a décidé de détruire le régime de Khadhafi, l’Algérie a paru décalée. Elle a mis du temps pour comprendre qu’il s’agissait de la fin d’une époque. Elle n’avait, certes, pas le poids militaire pour imposer ses choix, mais en adoptant le principe de non-ingérence pendant que d’autres puissances intervenaient en Libye, elle a clairement signifié qu’elle leur laissait le champ libre. Pourtant, la Libye, c’est la profondeur historique de l’Algérie. C’est là que qu’a été installée, pendant la guerre de libération, la célèbre base Didouche, centre de commandement du MALG qui a dessiné l’architecture du futur Etat algérien. 

Aujourd’hui, les pays occidentaux se désintéressent de la Libye malgré le danger qu’elle représente. Seul le pétrole et le terrorisme qu’elle peut exporter les intéresse. La mort d’un ambassadeur américain en Libye, le premier ambassadeur américain à subir un tel sort, a poussé les Etats-Unis à adopter des procédures sécuritaires plus strictes, mais n’a pas changé la donne, alors que sur le terrain, la situation se dégrade de jour en jour. Un nouveau palier a été franchi cette semaine avec la menace de kidnapper l’ambassadeur d’Algérie, les affrontements à Benghazi, et la menace de suspendre le Parlement lancée par un chef de faction. 

Visiblement, ce n’est pas des Occidentaux que viendra la solution. Ce qui met l’Algérie face à une réalité nouvelle. La géographie incite à penser qu’il appartient à l’Algérie et à l’Egypte de rétablir la paix en Libye, avec l’appui de la Tunisie. Et comme l’Egypte est plongée dans une crise grave, cette tâche incombera à l’Algérie. Tôt ou tard. Car si le boulot n’est pas fait dans l’immédiat, une nouvelle situation risque de se créer, à terme, avec l’apparition de fiefs de type Al-Qaïda. Le MUJAO, Al-Qaïda au Maghreb Islamique, Boko Haram, qui a pris une nouvelle envergure, et les Chebab somaliens, ne sont pas loin. C’est désormais une grande partie de l’Afrique qui est devenue le théâtre de ces affrontements, jusqu’en Centrafrique et au Kenya, où la guerre des religions est en train d’exploser. 

Au Sahel aussi, la menace est bien réelle. Le Mali reste très fragile. Et contrairement à ce qui se dit dans les états-majors occidentaux, la présence militaire française favorise la prolifération des groupes jihadistes, même si, dans un premier temps, elle freine momentanément leur progression. Et puis, rien ne dit que la présence militaire française va durer. Il suffit d’une recrudescence des attentats, avec de nouvelles victimes françaises, pour que l’opinion occidentale bascule. Ce sont des processus connus. Malgré le 11 Septembre, l’Afghanistan, totalement consensuel au départ – rappelez-vous la formule : nous sommes tous Américains-, a fini par lasser les opinions occidentales. C’est dire que ces opinions, versatiles, peuvent exiger, demain, un retrait des forces françaises. L’Afrique n’étant pas encore prête à assumer ce rôle, l’Algérie sera contrainte de faire face, car c’est sa propre sécurité qui serait alors menacée. 

Ali Bensaad : Les migrants du Sahel sont contraints de prendre plus de risques

Pour Ali Bensaad, un des meilleurs connaisseurs des migrations dans les régions du Maghreb et du Sahel, la crise libyenne et la situation au Mali ont bouleversé les migrations dans cette partie de l’Afrique.

Abed Charef (Interview via Internet, publiée par le Quotidien d’Oran, samedi 18 mai 2014)

 

Une nouvelle et terrible tragédie s’est déroulée dans la région d’In Guezzam. 46 nigériens sont morts en tentant de rejoindre l’Algérie. Comment expliquez-vous la répétition de ces tragédies?

On ne se perd pas n’importe comment au Sahara. Même s’ils sont insuffisants, le Sahara est quand même assez balisé en itinéraires et en villes étapes, et cela depuis le moyen âge et le commerce transsaharien, si bien qu’on peut le traverser de part en part sans pour autant basculer dans l’inconnu. Même les nomades, malgré l’image romantique qui en est véhiculée, sont loin d’être des aventuriers, mais plutôt des « routiniers », dont les déplacements cycliques vont du connu vers le connu. Tout cela pour dire que ces « naufrages dans le désert » n’arrivent que si les concernés sont obligés de s’écarter de ces itinéraires balisés.

 

Pourquoi ils s’en écartent ?

Ils s’en écartent lorsqu’ils constatent qu’il y a un contrôle pour empêcher leur mobilité. Alors ils tentent de contourner ces contrôles, en s’écartant, momentanément, et sur de très courtes distances, des lieux balisés qui sont sous contrôle. Et c’est là, s’ils ne retrouvent plus l’instant d’après l’itinéraire balisé, que le drame peut arriver.

 

Comment expliquer l’impuissance des pays de la région à éviter ces drames ?

Au contraire, ces pays sont « tout puissants » à les provoquer, puisque ce sont leurs « contrôles », et parfois une véritable chasse aux migrants, qui poussent ces derniers à s’aventurer en dehors des itinéraires balisés dont ils ne s’écartent jamais d’emblée. Ce fut le cas lorsque l’Europe a imposé la conditionnalité migratoire dans ses relations avec les pays du Maghreb et que ces derniers ont monnayé leur rôle de sentinelle avancée. Mais bien avant même que l’Europe ne les implique dans ses politiques migratoires, en bons autoritaires, les pouvoirs maghrébins, jouaient de la carotte et du bâton puisqu’ils toléraient la présence de migrants dont ils avaient besoin au Sahara, mais recouraient à la répression dès que ces derniers remontaient vers le Nord ou dépassaient un certain « seuil ».

 

Ces drames sont-ils un phénomène nouveau, ou est-ce simplement médiatisation qui donne cette impression?

Ces drames sont anciens, bien avant qu’apparaissent les routes « clandestines » vers l’Europe. Mais ils se déroulaient dans le huis clos saharo-sahélien et dans le silence qu’imposait la chape de plomb autoritaire, à quelques exceptions près. Comme ce fut le cas en 1986 où l’Algérie avait été pointée par une campagne de presse internationale pour ses expulsions de maliens et nigériens en plein désert. Mais là on était dans un contexte de rébellion touareg qui avait suscité de la sympathie en Europe et disposait de relais dans ses médias. Sinon, c’était le silence. Personnellement dès la fin des années 90, j’ai recueilli des témoignages sur ces « naufrages dans le désert », avant d’être confronté directement, en février 2001, à l’un d’entre eux, qui a concerné probablement plus d’une centaine de personnes, alors que seuls 27 d’entre-elles avaient été retrouvées mortes de soif. Ce drame n’a pourtant pas eu d’écho dans les médias. C’est « grâce » aux feux de l’actualité braqués sur la région, notamment depuis la guerre du Mali, qu’on en parle plus.

 

La guerre au Mali a-t-elle aggravé les choses ?

La situation des migrants s’est compliqué avec la guerre du Mali et la multiplication des dispositifs militaires et de surveillance que cela a entraîné. Aussi, en plus du fait qu’on en parle plus, il est probable que le nombre de drames se soit effectivement accru. Mais cet accroissement ne veut pas forcément dire qu’il y a plus de migrants subsahariens, mais seulement que les conditions de leur mobilité deviennent plus difficiles et compliquées.

 

Plus de contrôles, plus de difficultés pour se déplacer, est-ce que cela amène ces migrants à prendre plus de risques ?

Oui, ils prennent plus de risques parce que se rétrécissent pour eux les possibilités de déplacement et l’accès aux itinéraires habituels et balisés. Il y a bien sûr d’abord la situation de guerre au Mali et la multiplication des dispositifs militaires et de contrôle qui, souvent, ignorent les réalités saharo-sahélienne et notamment celles des déplacements cycliques qui sont au fondement de cet espace. Mais surtout une sorte de sacro-sainte alliance de régimes de la région, de la France et des Etats-Unis contre le « terrorisme » qui, comme on l’a vu ailleurs et y compris aux Etats-Unis, assimile à un « risque terroriste » tout ce qui sort de la norme comme ce type de déplacement. Mais la guerre au Mali, en perturbant et remodelant  les équilibres au sein des populations nomades sahariennes, a entrainé une autre forme de violence, moins visible à l’international, celle des luttes de recomposition au sein même de ces populations et dont les migrants font les frais. Par exemple, les affrontements qualifiés faussement de « tribaux » qu’il y a eu à Aïn Guezzam en Algérie, ne sont  qu’un des épisodes des luttes de reclassement, pour imposer une autorité sur les trafics transfrontaliers dont les filières, les alliances et les allégeances ont été bouleversées par la guerre du Mali qui a rebattu complètement les cartes. Les migrants en sont parfois otages.  Ainsi, les nigériens morts ont été victimes de leurs propres convoyeurs, des nomades. Je préfère le mot de convoyeur à celui de passeur. Les populations nomades qui ne fournissent pas de migrants fructifient dans les conditions de la modernité leur capital et leur vieille fonction de « convoyeur » du temps du commerce transsaharien, en facilitant le déplacement dans ce milieu hostile. Mais il arrive aussi que ce soit eux-mêmes qui s’attaquent aux migrants et les perdent, et cela en vertu même de la vieille tradition des tribus nomades « convoyeurs/pilleurs ». Souvent, ce n’est même pas pour les piller mais pour affirmer leur prééminence sur cet espace. C’est souvent arrivé ainsi, et c’est le cas aujourd’hui, dans un contexte incertain de recomposition des rapports de force. Les migrants en font les frais.

 

La Libye constituait un débouché important pour les migrants. La chute de Kadhafi, l’instabilité ont bouleversé la donne.

La situation en Libye a accentué ce climat d’incertitude. D’abord parce c’est le marché de travail régional le plus important. Avec une capacité variable de un à deux millions de personnes, il est pour le Sahel, ce qu’est le Golfe pour le Machrek. La crise politique dans ce pays a fermé ce marché, et a eu pour conséquence de réorienter le flux entre autres vers l’Algérie. Mais même les migrants qui tentent malgré tout de se rendre en Libye, et il y en a, rencontrent des difficultés pour y arriver. D’abord parce que le Fezzan, passage obligé, est également terrain de violences. Non pas, comme il s’écrit, de la part d’islamistes, qui sont plutôt à l’Est, mais parce qu’il est l’objet d’âpres luttes de recomposition entre communautés, notamment les Beni Slimane, traditionnels opposants à Kadhafi, et les Toubous, au rôle ambigu, y compris aujourd’hui à l’égard des restes des dignitaires de l’ancien régime.

Mais même ceux qui réussissent malgré tout à entrer en territoire libyen sont l’objet d’exactions décuplées. Ils sont devenus les victimes expiatoires du « panafricanisme » de Kadhafi, alors que les nouvelles autorités, du CNT au Congrès National, affichent officiellement une xénophobie d’Etat.

 

Là, on, est dans l’actualité, avec ses bouleversements et ses drames. Mais au départ, qu’est-ce qui motivait ces migrations ? Comment se sont- elles structurées?

En fait, et au-delà des conjonctures, il y a la réalité d’une migration nigérienne, et malienne d’ailleurs, ancienne, qui s’est construite en réponse à des besoins réels de l’économie algérienne, et dans la complémentarité. Derrière les images de mendicité dans les villes, ou les aléas subis par des réfugiés, qui peuvent par ailleurs émouvoir, il y a surtout la réalité d’une migration de travail. Elle est apparue avant même l’indépendance, pour ne cesser de s’accroître depuis.  Elle a d’abord consisté en migrations saisonnières, pour des travaux agricoles, puis une partie de cette main d’œuvre s’est orientée vers les chantiers urbains et les services, tout en profitant de ses déplacements saisonniers pour les fructifier en activités commerciales, notamment pour contourner la non convertibilité du dinar algérien.

 

Ces réseaux de migrants arrivaient-ils à vivre en harmonie avec le reste de la population ?

La structuration socio-économique des villes sahariennes, notamment dans le grand Sud, s’est faite par migrations internes et externes. Les migrants subsahariens, notamment nigériens et maliens, y ont occupé, dès le début, une place structurelle. Il faut savoir qu’à côté des fonctionnaires venus du Nord, vous aviez schématiquement, dans les villes du sud, les réseaux « sétifiens » pour l’alimentation et le commerce général, les « Kabyles » pour l’hôtellerie-restauration, les « Batnéens » dans le BTP, en raison des traditions dans la région de Mérouana, notamment, mais surtout de la proximité avec la hiérarchie militaire dans des villes où le rôle de l’armée est important. Mais vous aviez aussi les Nigériens et Maliens qui venaient s’insérer naturellement dans cette « spécialisation ethnique », en servant de main d’œuvre. Sous l’écume de la mendicité, il y a la réalité de travailleurs qui peuvent dans certaines exploitations agricoles ou chantiers gagner 1.500 ou 2.000 dinars/jour. Tamanrasset a pu compter à certains moments, comme dans les années 1990, jusqu’à deux-tiers de subsahariens. On peut en trouver trace dans les documents officiels des autorités locales. Au milieu des années 2000, le consulat du Niger évaluait à 20.000 le nombre de ses ressortissants dans la seule ville de Tamanrasset. Cela peut sembler incongru que dans un pays qui connaît le chômage, des migrants puissent s’insérer. Pourtant, c’est le cas. Dans le secteur en pleine expansion de la construction qui connaît une tension globale en main d’œuvre qualifiée, mais surtout des pénuries ponctuelles ou locales de main d’œuvre, au gré des chantiers, les subsahariens, nombreux à avoir des qualifications dans le secteur du bâtiment, permettent à des entreprises, notamment les plus petites, connaissant des tensions et des fluctuations dans leurs activités, d’être flexibles.Cela fait plus de vingt ans que ce sont des subsahariens qui construisent les villas de la nouvelle nomenklatura sur les hauteurs d’Alger.

 

Peut-on parler de réseaux économiques ou de créneaux propres aux ressortissants subsahariens ?

Si les subsahariens sont devenus visibles dans certaines « niches » comme la cordonnerie qui connaît une déprise par les nationaux, ils sont moins visibles, et pourtant importants dans l’entreprenariat, dans un pays où son émergence est pourtant contrariée. J’avais été surpris de découvrir, en 2005, 50 ateliers de confection tenus par des subsahariens à Tamanrasset. Je n’étais pas au bout de mes surprises puisque plus tard, un anthropologue, originaire de la ville et donc mieux à même d’en décoder la réalité, avancera le chiffre de 150 ! C’est à la fois une infirmation évidente du cliché d’une immigration de misère, mais aussi l’attestation la plus probante de sa place structurelle.

 

Quel est le profil de ces migrants ? D’où viennent-ils ? Ont-ils été scolarisés ?

Même si les nigériens et les maliens sont les moins diplômés parmi eux, les migrants subsahariens ont, pour un tiers, un niveau d’instruction du supérieur. De plus, nombre d’étudiants venus en Algérie se reconvertissent en salariés. On en retrouve ainsi dans le secteur privé, et parfois même dans des multinationales, dans des services comme la comptabilité ou la communication, parce souvent ils ont une meilleure maîtrise de la langue française ou anglaise que les nationaux. C’est l’amorce d’une tendance qui, au Maroc où la libéralisation et la mondialisation ont plus d’effets, est plus nette. Les centres d’appel, les services de communication des multinationales y font appel prioritairement aux subsahariens, parce que les nationaux maitrisent de moins en moins les langues étrangères. Aussi, on y retrouve des subsahariens nombreux, même dans le journalisme. Ces travailleurs qualifiés, notamment dans l’informatique, sont également nombreux en Algérie mais moins visibles, parce qu’ayant un statut informel. Donc on voit bien la diversité et l’importance de la présence des subsahariens dans le pays.

 

Il n’y a pas que des universitaires et des diplômés…

Bien sûr, d’autres types de présence se greffent là-dessus, notamment des réfugiés dans les périodes de sécheresse, comme il y en a eu dans les années 1980, ou depuis peu, ceux désirant se rendre en Europe.

 

En Algérie, sont-ils de passage, ou ont-ils l’intention de s’installer ?

J’ai souvent lu ces derniers temps dans la presse algérienne, l’expression « de pays de transit, l’Algérie est devenue un pays d’immigration ». C’est le contraire qu’on devrait dire. L’immigration subsaharienne en Algérie est devenue une réalité structurelle plusieurs décennies avant que n’apparaissent les routes terrestres et maritimes « clandestines » vers l’Europe.

L’Opposition peine à construire un projet alternatif

Une constitution, ou un programme de transition ? Le décalage entre pouvoir et opposition s’accentue.

 Abed Charef (article à paraitre dans le Quotidien d’Oran, 15 mai 2014, sous le titre « En attendant le nouvel arbitre »)

L’un brandit un projet de constitution, l’autre promet une conférence pour organiser la transition. Le premier contrôle l’appareil d’Etat, l’argent de Sonatrach, l’armée et les services de sécurité, le second regroupe quelques cercles de militants aux convictions parfois chancelantes. Avec ses walis, ses banques, la rente qu’il distribue et les privilèges qu’il offre, le premier impose son calendrier, sa logique, sa politique et ses dérives. Le second tente tant bien que mal de convaincre de la nécessité d’aller dans une autre direction, de gérer le pays autrement, pour établir de nouvelles règles.

Le premier, c’est évidemment le pouvoir, son RND, son projet de nouvelle constitution, Ahmed Ouyahia, Abdelaziz Belkhadem, ses cours et ses serviteurs. Il a décidé de lancer des consultations auprès de ses amis, dans la grande famille du pouvoir, pour faire avaliser un nouveau texte qui ne servira à rien. Mais c’est lui qui maitrise le calendrier et distribue les cartes, ce qui lui donne un avantage certain dans la nouvelle partie qui se joue.

Le second, c’est le groupe de partis et personnalités, organisés ou non, alliés ou en ordre dispersé, qui refusent de discuter de la nouvelle constitution. Ceux-là estiment que les textes ne servent à rien si on ne les applique pas. Ils préfèrent débattre du réel, pour savoir de quelle manière d’organiser le passage vers une autre république, même si cela reste hypothétique. Ils s’appuient sur des analyses convergentes, qui aboutissent toutes au même résultat, admis y compris dans le camp adverse : le pays ne peut plus être géré de la même manière, le système politique est arrivé à ses limites biologiques, il faut absolument entrer dans une nouvelle phase de modernité pour permettre à l’Algérie d’exister dans le nouveau siècle.

Le rapport de forces entre ces deux blocs est tellement inégal que sans bouleversement majeur, comme une brusque irruption de la rue dans le débat politique, le pouvoir continuera à imposer sa logique pour de longues années encore. Son poids est tellement écrasant qu’il a réussi à faire réélire un président qui, hormis la Corée du Nord, n’aurait été candidat dans aucun autre pays au monde. Fort de son argent et brandissant sa force, le pouvoir fait preuve d’une arrogance manifeste. A un point tel que les seules divergences qui ont ébranlé le pays sont celles qui ont précisément eu lieu dans ses propres rangs.

Les lignes bougent

En face, l’opposition affiche elle aussi une certaine assurance, qui s’appuie sur la force morale de ses positions. Elle est convaincue qu’elle a raison, contrairement aux cercles du pouvoir, qui agissent par nécessité, par opportunisme, et le reconnaissent en privé. L’opposition est également convaincue que l’opinion partage ses pensées, même si elle reste à l’écart. Elle sait que l’élection présidentielle d’avril 2014 a constitué un moment marquant dans la dérive du pouvoir, et que la victoire de M. Bouteflika restera, dans l’histoire, comme une parenthèse honteuse.

Mais plus que tout, l’opposition sait que le rapport de forces actuel est mouvant. Les lignes bougent. Pas toujours au profit du pouvoir. D’autant plus que le personnel politique mis en première ligne, côté pouvoir, fait preuve d’une étonnante indigence, sans parler de son impopularité et de son rejet au sein de l’opinion publique. Ce qui permet à l’opposition d’espérer une évolution rapide en sa faveur.

Elle compte aussi encourager cette évolution du rapport de forces, grâce à son action. D’où l’importance de la conférence sur la transition, prévue pour la mi-mai, avec une certaine précipitation, puis reportée pour la mi-juin. Ce qui en sortira peut constituer un jalon important dans le processus de changement, à défaut d’être décisif. En effet, un succès de la conférence permettrait de gommer l’image d’une opposition divisée, éparpillée, émiettée, partagée entre islamistes et laïcs, entre modernistes et conservateurs, incapable de présenter des projets sérieux, au profit d’une autre image, celle d’une opposition mûre, réfléchie, posée, proposant une démarche cohérente avec un contenu solide.

Pendant ce temps, le pouvoir ne restera pas inactif. Ses consultations sur la nouvelle constitution vont avoir un objectif essentiel, occulter ce que fait l’opposition. Que l’ancien patron du RND remplace le nouveau patron du RND pour mener les consultations sur la consultation montre déjà les limites de la démarche. Que le FLN approuve la nouvelle constitution ne surprendra personne. Mais que l’opposition parvienne à un document cohérent, avec de vraies propositions, constituera une première depuis une vingtaine d’années.

Le bras de fer est donc engagé. Mais tôt ou tard, il faudra se rendre à l’évidence. Le rapport de forces changera seulement dans l’un des deux cas de figure. Ou bien l’opposition sort des états-majors, et réussit à mieux mobilier la rue à son profit ; ou bien une faction au sein du pouvoir fait défection et rallie les propositions de l’opposition pour faire basculer le rapport de forces. D’où l’intérêt de suivre à la fois ce qui se passe dans la rue et dans les travées du pouvoir.

Une vague de racisme déferle sur l’Algérie

ImageNigériens, maliens, Syriens, l’Algérie est envahie, à encore certains journaux. Mais ceci n’est qu’une face visible d’un racisme latent, qui a brutalement explosé en Algérie.

 Abed Charef (maghrebemergent.info http://bit.ly/1lxdhKI)

C’est un racisme à fleur de peau qui a explosé cette semaine en Algérie. Le quotidien Echorouk a relancé la polémique en publiant, lundi, des propos sans équivoque, en « une », sur les fléaux et maladies que les ressortissants de pays subsahariens sont supposés transmettre en Algérie. Echorouk prend le relais d’un autre quotidien, Algérie News, qui s’en était pris aux ressortissants nigériens, accusés d’envahir l’Algérie, alors que la nomination de Mme Nadia Belghberit avait enflammé les réseaux sociaux, après des rumeurs selon lesquelles elle serait juive.

Le quotidien Echorouk, qui a déjà mené des croisades contre les chiites, les chrétiens, les athées, etc., faisant de ces campagnes un fonds de commerce juteux, a publié lundi en première page une photo de ressortissants africains avec un grand titre : « dix maladies dangereuses envahissent nos rues ». Deux sous-titres illustrent cette « une » supposée alarmante: « des africains transmettent aux Algériens des maladies dont les plus dangereuses sont le sida, la malaria et Ebola », et « 9.000 harraga (clandestins) traversent les frontières profitant du silence des autorités ».

Le journal adopte un ton alarmiste, en affirmant que « des caravanes de tribus maliennes et nigériennes ont envahi la plupart des wilayas d’Algérie. Elles ne se sont pas contentées de s’établir dans les wilayas du sud, mais elles ont afflué vers le nord, pour créer des phénomènes dangereux pour la société ». Le journal reprend les clichés traditionnels sur la mendicité et le manque de sécurité qui accompagne les écrits sur les étrangers, clandestins de surcroit, affirmant que « 90% d’entre eux sont de nationalité africaine » !

Racisme au quotidien

Le quotidien Jazaïr News avait sonné la première salve, en affirmant lui aussi que des ressortissants nigériens « envahissent l’Algérie ». « Après les maliens et les Syriens, les nigériens envahissent l’Algérie », avait écrit le journal, soulevant une vague de réprobation. « Les Algérois assistent impuissants à l’arrivée de flots de parias venus aussi bien d’Afrique subsaharienne que de Syrie », selon le journal. Le rédacteur en chef du journal avait présenté ses excuses, mais ses propos ne corrigent pas une réalité de la société algérienne : les articles écrits par les correspondants de presse locaux dénotent pour la plupart une perception raciste de l’arrivée de ressortissants de pays subsahariens en Algérie.

Au Maroc également, autre pays de transit, les ressortissants de pays subsahariens subissent le même racisme. Un scandale avait même éclaté lorsque les autorités des deux pays, Algérie et Maroc, s’étaient mutuellement accusées de rejeter vers la frontière du voisin des immigrés illégaux, qui cherchaient pourtant à gagner l’Europe, non à s’établir en Algérie ou au Maroc.

En Algérie, ceux-ci s’établissent dans certaines villes, le plus souvent à la périphérie, où leur présence est difficilement tolérée par les habitants. vivant de manière précaire, ils se plaignent rarement, subissant les quolibets et les humiliations au quotidien.

Drames

Ces nouveaux écrits à la tonalité raciste apparaissent d’autant plus choquants qu’ils sont publiés au lendemain d’un nouveau drame survenu dans le désert. 46 ressortissants nigériens, qui tentaient de remonter vers le nord, en direction de l’Algérie, sont morts de soif et d’épuisement cette semaine. Les corps de treize d’entre eux ont été retrouvés, alors les recherches se poursuivent pour tenter de retrouver les traces des 33 autres, considérés comme morts.

La révélation du drame, qui a fait la « une » des journaux, n’a pas empêché un déferlement de propos ouvertement racistes sur les réseaux sociaux. « Si refuser les réfugiés des quatre coins de la terre, c’est du racisme, alors je suis raciste », écrit un internaute, ajoutant que « les deux articles n’ont pas tout à fait tort ». Un autre affirme que les ressortissants africains « viennent foutre le b… chez nous au nom de la liberté et des droits humains, pour repartir ensuite, en nous laissant la charge de rétablir l’ordre de leur désordre prémédité. Qui peut accepter une situation pareille ? »

Déchainement contre une ministre algérienne

Toujours sur les réseaux sociaux, des propos racistes visant les juifs avaient explosé la semaine dernière après la nomination de la nouvelle ministre de l’Education, Nouria Benghabrit Remaoun, qu’une rumeur a présentée comme une personne d’origine juive. Directrice d’un centre de recherches en sciences sociales à Oran, celle-ci, née à Oujda, au Maroc, a provoqué un déchainement de propos d’autant plus violents que personne ne semblait en mesure d’apporter des précisions sur son parcours, alors qu’elle était appelée à diriger un secteur particulièrement sensible, l’éducation. Présentée tantôt comme une juive marocaine, tantôt comme la descendante d’un ancien dignitaire du Maroc, Mme Benghabrit a focalisé pendant plusieurs jours les critiques, jusqu’à ce que la rumeur meure aussi mystérieusement qu’elle était apparue.

Fait nouveau toutefois, ces propos racistes, aussi bien dans la presse que sur les réseaux sociaux, ont soulevé une vague de protestation dans des milieux très variés, qui se sont indignés de l’attitude de certains journaux.

Le gouvernement, hacha rezk rabbi

Un nouveau gouvernement Sellal a été annoncé. Sans consistance politique ni économique, sans aspérités. Un gouvernement d’attente.

 Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 8 mai 2014, avec un autre titre)

 Le nouveau gouvernement de M. Abdelmalek Sellal n’a pas suscité beaucoup de critiques. Il a été accueilli dans l’indifférence. A part les cercles directement concernés par les postes et leurs retombées, le reste de l’Algérie a tourné le dos à la formation du nouveau gouvernement, navigant entre humour, sarcasmes et ignorance de l’évènement. C’est, évidemment, un signe révélateur du fossé, énorme, qui sépare désormais la société algérienne de ceux qui incarnent le pouvoir.

Mais il était difficile d’attendre autre chose. Le pouvoir ne pouvait former un gouvernement d’une autre nature, et la société ne pouvait avoir d’autre réaction. Pour que le gouvernement suscite de l’enthousiasme, ou qu’il fasse l’objet de critiques, fondées ou non, il aurait fallu que la nouvelle équipe ait un projet, une idéologie, même controversée ; il aurait fallu aussi que l’opinion soit prête à se mobiliser, à se battre, pour ou contre le gouvernement. Il aurait fallu que le gouvernement ait une âme, et que la société ait de l’énergie.

Ce n’est plus le cas. L’élection présidentielle a montré que le pouvoir est capable de monter des scénarios invraisemblables, de les faire avaliser par les états-majors politiques, pour les faire endosser aux appareils et de les imposer à la société. Faut-il rappeler que l’Algérie a élu un président qui ne peut ni se mouvoir, ni se déplacer, ni faire des discours, ni tenir de longues réunions, encore moins voyager et participer aux forums internationaux ? Face à ce fait accompli, la société s’est repliée sur elle-même, résignée. Elle n’est pas sortie dans la rue, mais elle n’a pas voté. Elle a boudé, à défaut de pouvoir se révolter.

Entrainé par se propre logique, le pouvoir a franchi une nouvelle limite. A un point tel que mêmes certains de ses amis n’osent plus se montrer en sa compagnie. Comme si la cohabitation était devenue honteuse. Et si le refus du FFS d’entrer au gouvernement répond à une certaine logique politique, les autres partis qui ont été sollicités, et qui ont décliné l’offre, ont montré que même dans leurs compromissions, ils n’étaient pas prêts à tout faire ; que certaines frontières sont devenues trop gênantes à franchir.

Au sein du pouvoir aussi, le temps a fait son œuvre. L’usure est visible. Il ne trouve plus de personnalité ayant une quelconque aspérité pour en faire un ministre. Cela débouche sur le règne des walis et des fonctionnaires. Pas d’idéologie, pas de politique, pas de doctrine, pas de projet. Des spécialistes de la gestion de la rente, de la distribution des privilèges, des amateurs de subvention. Avec tout ce qui va avec, comme corruption, gaspillages, destruction de normes et de valeurs, au nom du service de l’Etat qui tourne le plus souvent à de la servilité. A part la déclaration de M. Amara Benyounès affirmant que le cerveau de M. Bouteflika fonctionne mieux que celui des Algériens, il est difficile de retrouver une déclaration, une réflexion ou une action remarquée faite par un membre du gouvernement Sellal. Ah si. Il y a « fakakir » et « hacha rezk rabbi », mais les rappeler n’est pas forcément à l’avantage du gouvernement.

Avec si peu de consistance, le gouvernement n’a visiblement pas l’envergure nécessaire pour s’attaquer aux grands problèmes du pays. Il va, au mieux, subir les évènements, en essayant de les contenir, et d’éviter qu’ils ne le débordent. La plupart des ministres se contenteront de rentrer dans l’habit du ministre traditionnel, pour donner un cachet officiel à la gestion administrative déjà à l’œuvre. Ils ne peuvent échapper à la logique imposée par le président Bouteflika. Et si celui-ci avait une vision autre de l’Etat, de l’administration et du fonctionnement des institutions, il l’aurait mise en œuvre depuis quinze ans. Aujourd’hui, il a une préoccupation centrale, gérer sa sortie. Le gouvernement s’installe forcément dans cette optique.

Ce qui donne au gouvernement un nouveau rôle : il s’agit d’un gouvernement d’attente. Le pays était dans quelque chose, il attend quelque chose, mais personne ne sait ni quoi ni quand. On était dans l’ère Bouteflika, on s’apprête péniblement à en sortir. Quand, pour aller où ? Personne n’est en mesure de le dire. C’est peut-être ce qui explique cette impression que le gouvernement ne sert pas à grand-chose. On en forme un juste parce qu’il en faut un, pas plus. Même le secrétaire général du FLN, Amara Saadani, qui revendiquant naguère le premier ministère pour son parti, a fini par dire que le gouvernement n’intéresse pas le FLN.

L’Algérie attend, donc. Elle attend, pendant  que le monde avance.

Ouyahia et Belkhadem

Après un premier post, j’ai écrit qu’il faut arrêter d’écrire n’importe quoià propos de MM. Ouyahia et Belkhadem. Le communiqué officiel dit ceci: « Conformément aux dispositions de l’article 79 de la Constitution, M. Abdelaziz Bouteflika, président de la République et ministre de la Défense nationale, a pris ce jour, et après consultation du Premier ministre, un décret présidentiel portant nomination des membres du gouvernement ». On y trouve tous les ministres, anciens et nouveaux, parce que c’est le gouvernement de la République. Normal.

OK? MM Ouyahia et Belkhadem ne sont pas sur la liste. Donc, à priori, MM Ouyahia et Belkhadem ne font pas partie du gouvernement. Il faut rappeler qu’ils étaient ministres d’Etat, l’un directeur de cabinet, l’autre conseiller.
Sont-ils encore ministres? Peut-on être ministre et ne pas faire partie du gouvernement?

Un mot sur la liberté de la presse

J’ai réussi à échapper aux commémorations de la journée de la liberté de la presse, le 3 mai. J’ai décliné toutes les invitations. J’ai trouvé de la compréhension, mais pas toujours.

J’ai aussi pu mesurer cette incroyable dérive, devenue la norme, dans le fonctionnement de la presse algérienne. L’exemple le plus frappant est l’action de l’Etat, poussant délibérément des groupes de presse à l’informel, pour les autoriser à créer des chaines de télé. Unique au monde. Tout le monde sait que c’est absurde, mais tout le monde compose avec l’absurde. Ceux qui ont accepté ce modèle ont-ils le droit de critiquer un pouvoir qui a fait élire à la présidence de la république un homme visiblement dans l’incapacité de faire son boulot ? Non, ils ont fait comme lui. A leur niveau.

Revenir à des normes de fonctionnement transparentes, acceptables, pour que la presse devienne utile au pays, nécessité un effort immense. Un effort qui doit d’abord émaner du gouvernement. Mais de ce côté, il y a peu d’espoir. Le pouvoir n’est pas intéressé. C’est lui qui a organisé le désordre, il ne peut et veut faire le chemin inverse.

Il revient donc à la presse de se retrancher dans sa bulle, pour retrouver ses propres règles et s’y conformer. Il y a des règles qui sont simples, d’autres plus douloureuses. Certaines proviendront des journalistes, d’autres des groupes de presse. A ceux qui sont intéressés par ce retour à des normes plus ou moins correctes de fonctionnement, je propose d’y réfléchir ensemble. Et de tenter, chacun à son niveau, de s’y conformer.

Dans le désordre, je suggère ces mesures, qui ne vont pas forcément m’attirer de nouveaux amis.

–          Refuser de lancer des chaines de télé off-shore ;

–          Ne plus publier d’articles sans citer ses sources ;

–          Ne plus signer par des pseudonymes, particulièrement quand il s’agit d’éditoriaux, de commentaires ou d’articles mettant en cause des personnes ;

–          Publier les comptes des entreprises de presse, ou au moins les rendre accessibles à ceux qui s’y intéressent. On ne peut dénoncer la « chkara » chez les politiques et l’accepter dans la presse. Le titre de donneur de leçon impose un devoir d’exemplarité ;

–          Respecter la dignité des gens, particulièrement ceux à qui on s’appose. Rien n’oblige un journaliste à être vulgaire, pour écrire, comme je l’ai lu, que « Bouteflika est un vieux grabataire ». On peut tout à fait écrire que le président Bouteflika est âgé, et qu’il ne peut pas se mouvoir. (Quoique sur ce terrain, j’avoue que je suis prêt à fermer les yeux s’il s’agit de Amar Saadani, Amar Ghoul, et Bouguerra Soltani et Djamel Ould Abbès. J’ai même une très longue liste).

–          Respecter strictement la présomption d’innocence, y compris quand la culpabilité parait évidente.

 

A ceux qui m’ont invité et qui ont trouvé regrettable ou immodeste que je décline leur invitation, je dis simplement : voilà ce que j’avais à dire.