La non-intervention, une doctrine militaire éculée et paralysante: 2. Les préalables au changement de doctrine militaire

Changer de modèle militaire impose des changements très complexes. Cela impose aussi des préalables sans lesquels rien ne peut se faire.

Abed Charef (le Quotidien d’Oran, 21 mai 2014)

 Changement de doctrine militaire ne va pas de soi. Passer d’une non-intervention qui frise la passivité, à une gestion dynamique des conflits, impose une série de préalables, qui renvoient forcément à la situation politique du pays. En l’état actuel des choses, un changement de cap peut difficilement être élaboré, validé et exécuté, car il nécessite un fonctionnement institutionnel optimum. Pour l’heure, ce n’est pas le cas. Plus grave encore, la situation politique du pays constitue un handicap au lancement de ce processus, car une armée qui sert de base sociale au pouvoir en place est naturellement tirée vers le bas, aspirée par des missions secondaires destinées à préserver ce pouvoir, au détriment des autres tâches qu’elle doit mener.

En privé, nombre de spécialistes n’hésitent d’ailleurs pas à pointer du doigt l’influence directe de la situation politique interne sur les choix externes. Un ancien officier supérieur se demande même si le maintien de l’ancienne doctrine n’est pas liée à l’état de santé du président Abdelaziz Bouteflika. Selon lui, tout le fonctionnement du pays est gelé à cause de cette situation, qui ne permet pas d’organiser la réflexion et les consultations au rythme souhaité. « En affirmant que l’ANP ne sortira pas des frontières, on cache en réalité une paralysie de l’appareil militaire, incapable de sortir des sentiers battus ». Pour cet officier, « se réfugier derrière la non intervention est une situation confortable, mais stérile ».

Un chef d’Etat en pleine forme, s’appuyant sur un état-major jeune et innovateur, et une diplomatie audacieuse, aurait probablement donné un autre cours à l’évolution de la situation en Libye et, par ricochet, dans le Sahel. Des anciens diplomates et des officiers supérieurs à la retraite n’hésitent pas à le dire en privé.

Mais ce choix nécessite aussi des changements de fond au sein de l’armée elle-même, dans son organisation, son fonctionnement, sa formation et son équipement. On n’invente rien dans ce domaine. L’armée algérienne a formé suffisamment de cadres pour savoir ce qu’il faut faire. L’expérience a cependant montré qu’il s’agit de processus longs, avec des virages difficiles à aborder, et qui provoquent inévitablement des ratés. Le système de recrutement et de formation doit être adapté, les budgets doivent être révisés en conséquence, et les équipements doivent être réexaminés. Pour les experts militaires, il s’agit presque de banalités, mais pour des hommes politiques décalés, vivant hors de leur temps, cela relève de l’impossible.

Autre point central pour réussir ce changement de cap, la perception même de politique étrangère doit être adaptée. Certes, les cercles spécialisés ont une idée sur les enjeux, mais l’appareil appelé à anticiper et à mettre à exécution n’arrive pas à suivre. Ceci est visible sur le plan économique, par exemple. La discrétion nécessaire entourant le volet sécuritaire ne permet pas de savoir ce qu’il en est. Mais il est évident que d’éventuels nouveaux choix sur la manière d’affirmer la présence de l’Algérie au plan externe doivent absolument faire l’objet d’un consensus. Les forces politiques ayant un certain poids et un certain crédit doivent avaliser ce virage. On voit bien comment les pays dits démocratiques élaborent et gèrent ces consensus. C’est d’autant plus important que la situation exige parfois des décisions rapides. Il est hors de question que des partenaires politiques tentent d’en tirer profit. On peut imaginer par exemple que l’opération menée pour évacuer l’ambassadeur en Libye ait mal tourné. Comment en assurer la gestion après coup si un consensus n’a pas été réalisé au préalable.

Ceci suppose une forme de concertation politique interne dont le système actuel est incapable. Le pouvoir actuel n’est pas crédible. Sa gestion des questions liées à l’environnement immédiat du pays n’a pas été très performante. En Libye, l’Algérie a été ligotée par une propagande européenne selon laquelle le pouvoir soutenait Kadhafi et lui fournissait des mercenaires. Comble de l’ironie, ou de l’incurie, cette propagande a trouvé des relais y compris en Algérie. Au Mali, les Algériens ont appris par le ministre français des Affaires étrangères que le pays avait donné son accord pour le survol de son territoire par des avions militaires français. Difficile de faire pire en matière de diplomatie, et de gestion des dossiers épineux.

Enfin, un virage aussi important ne peut être abordé que par un pouvoir crédible, doté d’une forte légitimité ; un pouvoir qui considère les Algériens comme un appui, un soutien, non comme une menace. Un pouvoir capable de s’adresser aux Algériens pour leur demander, sous une forme ou une autre, de valider des choix politiques et militaires, de les appuyer, de les porter.

Ce qui confirme, au bout du compte, qu’en bloquant le débat et la réflexion, le système actuel est devenu un danger pour le pays, peut-être le principal danger.

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