Les performances de l’équipe nationale en coupe du monde suscitent passion et déraison

Créer de l’émotion, c’est l’essence même du sport. Mais ce n’est pas sans danger. Les performances de l’équipe d’Algérie en coupe du monde ont montré la marge étroite entre excès et dérives.

Abed Charef

La passion est source naturelle de dérives. La qualification de l’équipe nationale d’Algérie pour le second tour de la coupe l’a encore confirmé, cette semaine, en donnant lieu à des commentaires déraisonnables, à la limite du chauvinisme et du racisme. A côté de ces déclarations lourdes de sens, les envolées déplacées de dirigeants politiques et analystes paraissent inoffensives, même si elles paraissent démesurées. Leur côté spontané et débridé en atténue la portée.

Entendre un commentateur dire que l’équipe d’Algérie est la meilleure qui ait jamais représenté l’Afrique en coupe du monde est excessif. Mais dans le feu de l’action, cela peut s’expliquer. Faire de Feghouli l’équivalent de Mekhloufi ne semble pas justifié. De même, affirmer que Hallilodzic est le meilleur entraineur jamais vu en Algérie est déplacé. Mais tout ceci ne prête pas à conséquence. Il s’agit d’humeurs d’un moment, suscitées par la passion, l’enthousiasme, l’admiration devant un geste technique ou l’émotion créée par une situation. Après tout, le football est destiné à cela aussi : pousser les hommes vers l’émotionnel, l’irrationnel, vers des attitudes que, dans d’autres circonstances, ils jugeraient parfaitement saugrenues. L’homme politique très réservé, l’intellectuel sobre, l’homme d’affaires le plus cynique cède alors le pas au supporter le plus chauvin, el plus malhonnête.

Le sens des mots

Plus contestables apparaissent des affirmations selon lesquelles l’Algérie serait sur le point de créer l’histoire en cas de victoire contre l’Allemagne. Organiser des élections démocratiques, faire dix pour cent de croissance pendant dix ans, gagner la coupe du monde avec tout ce que cela pourrait avoir comme retombées économiques et en termes d’image, pourrait justifier l’utilisation du terme « histoire ». Mais utiliser des termes d’une telle portée pour un huitième de finale de coupe du monde est excessif. C’est historique dans le sens où c’est la première fois que ça arrive, mais ça ne va pas bousculer l’histoire.

Que dire alors de tous ces joueurs qui situent leurs exploits dans un contexte qui parait pour le moins décalé. Nombre d’entre eux ont affirmé dédier la qualification au monde arabe et musulman. Pas à l’Afrique. Se sentir des affinités avec des peuples dont on partage langue et religion est légitime. Mais pourquoi occulter ceux qu’on représente officiellement?

Plus insidieux est le contenu implicite de ce message, qui voudrait que l’Algérie soit moins africaine qu’arabe, ou musulmane. Ou pas africaine du tout. L’Afrique ? Non, c’est le Ghana et la Côte d’Ivoire, selon une perception du monde très partagée. L’Algérie, c’est autre chose. Cette vision est partagée par les dirigeants et par le public algérien, qui se montre ouvertement raciste envers les subsahariens évoluant dans le championnat national.

Un public connaisseur ?

Le public est, quant à lui, l’un des grands sujets de controverse. Une affirmation, très répandue, voudrait qu’il soit « connaisseur ». La plupart des acteurs du football le disent. Du pur populisme, pour s’attirer la sympathie du plus grand nombre. Pourtant, c’est faux. Le public algérien ne remplit même pas son rôle, qui est de soutenir son équipe, dans les moments d’euphorie, mais surtout dans les moments difficiles. C’est quand les vents sont contraires, quand la victoire vous tourne le dos, quand tout tourne de travers, que le rôle du public devient important. Le public algérien, lui, contribue souvent à accélérer la débandade, quand ce n’est pas lui qui la provoque. Il tourne le dos à son équipe dès qu’elle est dans la difficulté.

Le rôle des supporters n’est pas de décider de la composition de l’équipe, du choix des joueurs, ou de la tactique à suivre. Ce sont des tâches confiées à d’autres cadres de l’équipe. C’est à l’entraineur de décider de la philosophie du jeu, et des choix pour chaque match. En ce sens, Hallilodzic a eu raison d’imposer ses choix, contre l’avis de la presse et du public. Il a eu raison non parce qu’il a obtenu des résultats, mais parce qu’il a imposé sa ligne de conduite.

Intrusion politique

De là à lui élever une stèle, il y a un pas difficile à franchir. Un entraineur de football offre beaucoup de joie, une émotion incomparable, mais de là à le mettre sur un pied d’égalité avec un homme qui a libéré son pays, de là à comparer une victoire en football à une victoire sur le système colonial, il y a des limites difficiles à franchir.

C’est l’exploitation politique et émotionnelle du football qui est alors en jeu. Une bonne performance de l’équipe nationale, c’est une année de stabilité en perspective, selon une croyance très répandue dans les pays du sud. Dans les pays riches, on estime qu’une coupe du monde remportée représente un point de croissance. Ce qui contraint les dirigeants politiques à se montrer dans les tribunes lors des grands rendez-vous. Mais en fait, le président Abdelaziz Bouteflika se rendra-t-il au mythique Maracana si l’Algérie se qualifie pour la finale de la coupe du monde ?

Une victoire en douze points

Par Abed Charef

Au-delà des nouveautés qu’elle comporte -première fois, nombre de buts record en un match, etc.-, la qualification de l’équipe nationale d’Algérie aux huitièmes de finales de la coupe du monde inspire quelques réflexions, plutôt des repères, qui permettent de mesurer l’exploit, mais aussi de le situer dans son vrai contexte. En douze points, voici ce qu’inspire cet exploit.

1. L’équipe nationale de 2014 devait forcément être comparée à celle de 1982. Elle se qualifie avec quatre points, alors de que celle de 1982 était éliminée. Bien qu’elle ait totalisé six points.

2. L’équipe de 1982 comportait quatre joueurs d’un talent fulgurant (Madjer, Belloumi, Assad, Merezkane), et un Dahleb mitch-mitch (en raison de blessures), mais les autre premiers n’avaient pas de vécu de haut niveau. Celle de 2014 possède moins de talent pur, mais plus de culture du haut niveau, avec nombre de joueurs qui évoluent au top européen.

3. En 1982, l’équipe nationale était revenue en catimini, et l’entraineur insulté, tout comme en 1986. Il faut pourtant apprendre à devenir raisonnable. Pour 2014, et quel que soit le résultat du prochain match, l’objectif est atteint, puisque l’équipe est allée plus loin que lors de toutes ses participations antérieures. Il faut donc veiller à ce que l’Algérie s’installe définitivement dans ce club des équipes qui non seulement se qualifient à la phase finale, mais passent au second tour.

4. Vahid Hallilodzic a été descendu en flammes par la presse algérienne avant le match contre la Corée. Des journaux de poids ont mis en cause sa compétence, et sa capacité à diriger l’équipe. Simple problème relationnel, dit-on, Hallilodzic étant un caractère plutôt difficile. Mais quel entraineur avait échappé à la presse algérienne ?

5. L’Algérie est la seule équipe africaine à se qualifier aux huitièmes de finale, en 2014, avec le Nigéria. Le Ghana, le Cameroun et la Côte d’Ivoire, avec des joueurs de très haut niveau, sont tombés, pour des raisons extra-sportives, liées à la mauvaise gestion de l’équipe. Pour dire les choses vulgairement, ce sont de vraies équipes africaines, avec des problèmes primaires non résolus (histoires de primes, problèmes de prise de décision, ingérences politiques dans les affaires de l’équipe, relations difficiles et rivalités entre joueurs, etc.).

6. L’équipe d’Algérie de 2014 a fait un pas de plus que celle de 2010, qui a été éliminée au premier tour, mais à la dernière minute, ne l’oublions pas, à cause d’un but encaissé face aux Etats-Unis en toute fin de match. Rabah Saadane avait été limogé peu après, malgré l’époqpée d’Oum Dourmane, alors que Hallilodzic devrait quitter son poste immédiatement au retour du Brésil, son successeur étant déjà désigné.

7. A part Rabah Saadane, qui faisait partie du staff technique de 1982, mais qui n’était pas le vrai patron, avant de diriger l’équipe de 1986, aucun entraineur n’a fait deux coupes du monde de suite avec l’équipe d’Algérie.

8. Avec la qualification aux huitièmes de finales de 2014, l’objectif est atteint. Mais la barre est désormais placée très haut. L’entraineur de 2018 sait ce qui l’attend: se qualifier au second tour. S’il fait moins, il joue sa tête.

9. L’équipe de 2014 aligne plusieurs joueurs formés en Algérie, passés dans d’autres pays par la suite (Slimani, Soudani, Djabou, Halliche, etc.). C’est le signe que le football algérien commence exporter des joueurs, alors qu’auparavant, on « importait » pratiquement toute l’équipe.

10. Il n’est plus possible de constituer une équipe nationale avec des joueurs évoluant en Algérie. Cette époque est finie, et pour plusieurs décennies au moins. Pour une raison simple: le niveau du football algérien et la gestion des clubs ne permettent pas de rémunérer les footballeurs de haut niveau à leur juste valeur. C’est l’un des effets de la mondialisation. Il faudra se résoudre à accepter cette détestable règle du marché : si Djabou ou Soudani valent deux millions d’euros chacun, aucun club algérien n’est, aujourd’hui, en mesure de s’aligner sur ce niveau de salaire. Peut-être le Mouloudia d’Alger, dans cinq ou dix ans, si les dirigeants parviennent à bâtir un nouveau modèle économique et sportif.

11. A l’avenir, il faudra s’imposer dans le football mondial autrement: former, exporter, et entretenir le lien avec des footballeurs avec de nouvelles méthodes. Les nouveaux règlements de la FIFA le permettent, et offrent même beaucoup de facilités, avec les fameuses « dates FIFA », même si la participation à la CAN continue de constituer un handicap pour certains joueurs.

12. Le décalage entre le niveau de l’équipe nationale et celui des clubs reste important. Les premiers sont gérés selon des normes alliant combines, bureaucratie et argent opaque, alors que l’équipe nationale est contrainte de se frotter aux règles de la mondialisation, qui impose certaines normes et certains standards.

13. En football, le match le plus important, c’est le prochain. Et le prochain match pour l’équipe nationale, c’est un huitième de finale contre l’Allemagne, cette que l’Algérie avait battue en 1982, faisant alors une entrée fracassante dans le gotha du football mondial. Une revanche de folie. Avant un match du siècle, celui contre la France en quarts de finale. Le public algérien en rêve, pour fêter la victoire de son équipe nationale à Paris ! Ce qui était du simple délire il y a trois semaines parait aujourd’hui, pour beaucoup, à portée de mains. C’est toute la magie du football.

Le grand sommeil

Ramadhan, coupe du monde, vacances. L’Algérie s’apprête à décrocher. Rendez-vous en octobre, avec une nouvelle constitution, ou un nouveau gouvernement.

Abed Charef (le Quotidien d’Oran, 26 juin 2014)

L’Algérie plonge, ce week-end, dans le long tunnel de l’été. Ramadhan et vacances vont avaler les mois de juillet et août, imposant leur propre rythme. Les préoccupations traditionnelles de cette période, consommation effrénée, mêlée de détente et de loisirs pour qui c’est accessible, constituent une marque algérienne reconnue. Ni Ahmed Ouyahia et son projet de constitution, ni l’opposition et ses propositions pour organiser la transition ne semblent en mesure de sortir le pays du long ronronnement qui sert de musique de fond durant l’été.

Un long sommeil, donc. Mais un sommeil entrecoupé de rêves pour les uns, de cauchemars, pour d’autres. Les rêves d’abord. Il y a celui de la coupe du monde, et une qualification possible pour le second tour. En un seul match, celui contre la Corée du Sud, l’opinion algérienne, versatile comme toujours, a réappris à adorer des dieux qu’elle était sur le point de présenter au bûcher. Elle porte aux nues des joueurs dont la valeur marchande est considérée comme la moins élevée parmi les équipes qualifiées. Ce n’est pas encore l’explosion héroïque d’Oum Dourmane, mais on n’en est pas loin. La rue en rêve, le pouvoir aussi. Cela lui permettrait de passer un été tranquille, sans la pression des émeutes, des pénuries et des pannes histoires de délestage.

Le rêve, c’est aussi les vacances, avec les millions d’Algériens qui vont se ruer sur les plages. Le ministère du tourisme et les différentes structures chargées du secteur ont abdiqué. Elles vont se contenter de gérer des flux qu’il sera impossible de satisfaire. On entendra donc les mêmes discours sur les plans mis en place pour surveiller les plages et organiser la sécurité. Mais la balance touristique demeure, comme la balance commerciale, déséquilibrée. L’Algérie exporte le seul produit qu’elle devrait importer : les touristes.

Avant la période des congés, le Ramadhan imposera ses rites et ses traditions. L’Algérie sera à l’arrêt. Un pays qui ne travaille plus. Pendant cette période, seul le commerce et le discours creux fleurissent. Le ministère du commerce fera ses traditionnels communiqués sur les actions engagées par le gouvernement pour préserver le pouvoir d’achat des plus démunis ; celui de la solidarité fera le décompte des repas distribués ; la presse dénoncera la flambée des prix et s’en prendra aux spéculateurs, une espèce née sous Boumediene et toujours très puissante ; les citoyens se plaindront de la cherté des prix et de l’impuissance du gouvernement, mais ils achèteront plus et gaspilleront davantage.

Ouyahia veille

Dans un tel climat, y a t-il encore une place pour la vie politique et économique? Peut-être. Avec un peu de chance, Abdelaziz Belkhadem et Amar Saadani pourraient relancer la guerre du FLN, pour proposer aux Algériens un nouveau feuilleton pour meubler le Ramadhan. Le retour des deux dirigeants du FLN devient vital pour animer une scène politique désespérément vide. Et ce n’est pas le placide Ouyahia qui va changer la donne, avec ses consultations sur la constitution. Lui-même ne semble guère se faire d’illusions, tant sa démarche de bureaucrate est peu convaincante. Elle se limite en fait à recevoir des gens, à bavarder avec eux, avant de publier, au terme des « consultations », un bilan digne d’un sous-directeur de wilaya.

Ce grand sommeil dans lequel s’enfonce le pays cache pourtant un immense péril. Pendant que le pays dort, pendant qu’il s’amuse à comparer les mérites de la génération Belloumi à celle de Djabou, et à mettre en parallèle les méthodes Saddane et Hallilodzic, pendant ce temps, donc, Ahmed Ouyahia, celui qu’on présentait comme un des rares hommes d’Etat de l’ère Bouteflika, s’apprête à détricoter la constitution actuelle. Il prépare le terrain à un texte qui videra la constitution algérienne de tout son contenu. Il va livrer une copie qui permettra au président de la république d’adapter la constitution à son état de santé, pour ne plus avoir ni à présider le conseil des ministres, ni à tenir des réunions, ni à avoir le moindre soupçon de responsabilité devant n’importe quelle institution. Le président Bouteflika va déléguer ses pouvoirs de manière presque informelle, et des hommes, ou des groupes occultes, exerceront le pouvoir en son nom.

Subjugués par les dribbles de Djabou et par la beauté des plages tunisiennes, les Algériens ne se rendent même pas compte de ce qui se trame. Ou bien ils s’en désintéressent, parce qu’ils ont été désarmés, parce qu’ils n’ont plus de levier pour agir, plus d’instruments pour s’y opposer. Ils n’ont plus que l’émeute, mais l’émeute est devenue aussi banale qu’improductive.

A 160 dinars pour un euro, le dinar à un plus bas historique sur le marché informel

Le dinar plonge sur le marché informel. Une baisse liée à la conjoncture, mais aussi due également à des éléments structurels, qui traduisent le manque de confiance dans la monnaie algérienne.

Abed Charef (maghrebemergent.info)

L’euro a dépassé, à la mi-juin, la barre des 160 dinars sur le marché informel algérien. C’est la première fois depuis la création de la monnaie européenne que le dinar atteint une telle parité, augmentant encore le fossé entre taux officiel et taux parallèle. Au square Port-Saïd, principal marché informel des devises à Alger, l’euro valait, en fin de semaine dernière, 160 dinars à l’achat, et 158 dinars à la vente. Ce taux était en vigueur depuis une semaine, à quelques variantes près, après un pic à 162 dinars pour un euro.

A Tlemcen, le pic de 162 dinars a été également atteint, tout comme à El-Eulma. Dans d’autres villes d’Algérie, on signale un taux légèrement en-dessous de 160 dinars, mais la tendance à la baisse du dinar semble la même partout.

Ce mouvement reflète une baisse de la valeur du dinar, non une hausse de la monnaie européenne, souligne un économiste. Le dinar chute d’ailleurs par rapport à l’ensemble des devises fortes. Le dollar était côté à 117 dinars à Port-Saïd, à Alger. Au cours officiel, les parités sont de 107 et 79 dinars face respectivement à l’euro et au dollar. Au marché noir, l’euro est exactement 50% plus cher que sur le marché officiel.

Vacances et Omra du Ramadhan

Les acteurs du marché informel invoquent les traditionnelles raisons qui poussent à une baisse du dinar en cette période de l’année. Ils citent notamment l’approche des vacances, période durant laquelle une forte pression s’exerce sur le marché de la devise. Cette année, la Tunisie est plus attractive, avec la baisse de la tension politique, ce qui va augmenter considérablement la demande vers ce pays, observe un analyste.

Autre raison, l’approche du hadj, ainsi que la Omra du Ramadhan, devenue très prisée en Algérie. Un agent touristique note que malgré la chaleur et la menace du coronavirus, la demande demeure « très forte » pour la Omra du ramadhan, particulièrement celle qui couvre la seconde moitié du mois sacré. Les frais de séjour vont de 260.000 à 300.000 dinars, mais il est très difficile d’obtenir des réservations, dit-il. En période normale, les frais de la Omra ne dépassent guère 150.000 dinars. Des séjours, « avec des conditions de séjour très correctes », sont proposés à 120.000 dinars, selon cet agent de voyages.

La confiance des agents économiques

La hausse n’est toutefois pas liée uniquement à la conjoncture. Abderrahmane Hadj Nacer, ancien gouverneur de la banque d’Algérie, l’impute à l’abondance de liquide sur le marché. « Ça fait des années que le gouvernement distribue de l’argent pour acheter la paix sociale », dit-il, soulignant que « ça devait se répercuter tôt ou tard sur la valeur réelle du dinar ». Il affirme aussi que « la monnaie reflète avant tout le degré de confiance des agents économique et de la population, non seulement dans les perspectives économiques, mais surtout dans la stabilité politique ». 

Najy Benhacine, économiste, souligne qu’il y a « a une explication naturelle à cette dépréciation du dinar: on consomme trop de produits importés par rapport à notre production. Nous sommes trop gourmands de produits étrangers, et nous ne sommes pas assez compétitifs pour les produite chez nous ». Pour lui, « le dinar officiel est clairement surévalué. C’est un ajustement naturel qui doit se faire. Le dinar doit naturellement se dévaluer et cette pression se reflète sur la marché noir, mais sans améliorer les autres facteurs qui freinent la compétitivité de notre économie ».

Gestion bureaucratique

M. Benhacine estime aussi que « cette dévaluation vient entamer l’augmentation un peu artificielle du pouvoir d’achat que les hausses de salaires de la fonction publique ont permis ces dernières années ». Il s’inquiète également de voir que « le taux parallèle décroche sans que le taux officiel ne suive. Cet écart offre des possibilités de triche et d’arbitrage très rentables, mais illégaux, artificiels, et qui engendrent des distorsions et comportements sans bénéfice économique réel », dit-il.

Le marché de la devise reste géré de manière chaotique par le gouvernement, qui admet l’existence d’un marché parallèle sans pouvoir le contrôler. Des démarches ont été engagées pour mettre en place des bureaux de change, des agréments ont été accordés par la banque d’Algérie, certains ont été retirés, mais les bureaux n’ont jamais fonctionné. « Une simple velléité bureaucratique, irréfléchie et inaboutie », commente un économiste. Un ancien ministre de l’intérieur, Daho Ould Kablia, avait même trouvé des vertus au marché parallèle de la devise, qui permet aux Algériens de trouver une ressource officiellement non disponible pour certains besoins spécifiques (achat de médicaments, paiement de la scolarité d’enfants à l’étranger, etc.).

Youcef Yousfi affiche son mépris envers les adversaires du gaz de schiste

Ils sont ignorants, ils ont des visées politiciennes, ou ils sont acteurs, conscients ou non, d’une déstabilisation du pays : pour le ministre de l’Energie Youcef Yousfi, les adversaires du gaz de schiste ont tort de ne pas le suivre, dans « nationalisme énergétique ».

Abed Charef

M. Youcef Yousfi a répondu avec une condescendance prononcée, mêlée de menaces, à ceux qui s’opposent à l’exploitation du gaz de schiste en Algérie. Pour le ministre de l’Energie, inspirateur de la nouvelle ligne adoptée par le gouvernement dans le dossier des énergies non conventionnelles, les adversaires de sa démarche se répartissent en trois groupes, qu’il faut traiter séparément.

Les premiers seraient une sorte de conservateurs, des gens ayant peur de tout ce qui est nouveau. Le gaz de schiste devant être exploité pour la première fois en Algérie, il y a une frange d’Algériens qui redoutent cette innovation. A leur adresse, M. Yousfi propose de la pédagogie. Ils ne comprennent pas, il s’agirait donc de leur dire de quoi il s’agit. Ils seront rassurés, et ils accepteront que l’Algérie s’engage dans cette nouvelle voie. Ces gens sont « sincères », il suffirait de « leur expliquer », ce à quoi s’attelle le gouvernement, affirme M. Yousfi sur un ton très paternaliste.

Le second groupe constitue, quant à lui, une menace de déstabilisation pour l’Algérie, selon M. Yousfi. Pas moins. Le ministre de l’énergie recourt à la bonne vieille langue de bois pour tenter de disqualifier ses adversaires. Son argumentaire est dans la grande tradition du nationalisme primaire. L’Algérie, dit-il, aurait choisi la voie de « l’indépendance énergétique », une voie risquée, périlleuse, qui ne plait pas aux puissants de ce monde, et notamment les lobbies internationaux qui veulent faire main basse sur les richesses du pays.

Relais internes manipulés

Du reste, M. Yousfi inscrit ces attaques contre l’Algérie dans le cadre d’un vaste plan international qui veut aboutir à une « diabolisation » des pays ayant fait le choix de l’indépendance. La menace extérieure trouverait des relais au sein de groupes ou courants politiques internes qui feraient, consciemment ou non, le jeu de puissances extérieures, selon une rhétorique rodée, défendue popularisée par Mme Louisa Hanoun, la présidente du Parti des Travailleurs.

Parmi ces groupes supposés manipulés, il y’en aurait qui le feraient par ignorance, sans même s’en rendre compte, laisse entendre M. Yousfi, qui veut séparer le bon grain de l’ivraie. Il a donc choisi de s’adresser aux faiseurs d’opinion pour changer la donne. « Il nous est apparu nécessaire que ceux qui contribuent à forger l’opinion publique sachent où se situent les intérêts du pays et où se cachent les tentatives de déstabilisation », a-t-il déclaré.

Où classer M. Hocine Malti, ancien vice-président de Sonatrach, qui vient de tirer une nouvelle salve contre le gouvernement dans la gestion des hydrocarbures ? Peut-être dans le troisième groupe, celui qui vise des objectifs « politiciens », selon les mots de M. Yousfi. L’auteur de la célèbre formule, « rab edzaïr », le Dieu de l’Algérie, est pourtant légitime pour parler de ce sujet : il a joué un rôle central pour mettre en garde contre la gestion de Chakib Khelil. Tout comme sont légitimes d’autres anciens PDG de Sonatrach, qui ont exprimé des réserves sur la question.

Offensive

En devenant résolument offensif, M. Yousfi espère porter la polémique sur le terrain de ses adversaires, et occulter ainsi les tares du gouvernement sur ce dossier. Pourtant, M. Yousfi lui-même a été membre d’un gouvernement dont une des vedettes a longtemps été M. Chakib Khelil. Jamais M. Yousfi n’avait élevé la voix pour s’en prendre à la gestion de M. Khelil, dont les séquelles sont immenses.

L’inconstance de M. Yousfi est aussi devenue un sujet d’inquiétude. Lors de sa nomination au ministère de l’Energie, il avait pourtant apporté une note rassurante, en adoptant une posture anti-Khelil. Austère, discret, peu porté sur les déclarations intempestives, il semblait qualifié pour rassurer, en ramenant de la sérénité dans un secteur qui représente le tiers du PIB de l’Algérie. Il avait annoncé des plans grandioses dans les énergies renouvelables, en promettant des investissements gigantesques, 60 à 80 milliards de dollars.

Mais peu après, il changeait son fusil d’épaule, et faisait adopter une nouvelle loi sur les hydrocarbures, supposée relancer la prospection et augmenter les réserves du pays. Le résultat a été mitigé. Un an plus tard, il s’engage dans un nouveau virage, pour évoquer cette fois-ci le gaz de schiste. Entretemps, sa parole s’est étiolée, et il a perdu de sa crédibilité, lui qui n’a jamais été connu comme un caractère fort, bien au contraire.

Manque de crédibilité des institutions

Aujourd’hui, il défend les hydrocarbures non conventionnels, comme il a défendu la nouvelle loi il y a dix-huit mois. Mais il évite soigneusement le sujet le plus explosif du moment, celui des prix et du gaspillage de l’énergie. M. Yousfi s’y est aventuré brièvement, lors de la campagne électorale pour la présidentielle de mai dernier, avant de se rétracter.

Ses nouveaux choix sur le gaz de schiste ont attisé la polémique, pour savoir si l’exploitation est polluante ou non, si la fracturation hydraulique utilisée est dangereuse, et si les doutes concernant la rentabilité de cette ressource sont justifiés. M. Yousfi peut avoir raison. Ou tort. Par contre, il y a une certitude : il n’y a pas d’institutions crédibles en Algérie pour encadrer l’exploitation du gaz de schiste. Le gouvernement n’est pas crédible. Il est difficile de croire à son discours. Et le pays vivra dans cette suspicion, justifiée ou non, jusqu’à ce qu’il trouve de bonnes raisons de croire à nouveau au discours du gouvernement. Sur ce terrain d’abord politique, ce n’est visiblement pas M. Yousfi qui changera la donne.

Nouria Benghebrit, ou comment développer un discours cohérent et rejoindre un pouvoir archaïque

La nouvelle ministre de l’Education a subi avec succès l’épreuve de la période des examens. Mais le vrai test est encore à venir, lorsqu’elle sera amenée à confronter sa propre rationalité avec l’archaïsme du gouvernement et du pays.

Abed Charef

Nouria Benghebrit a tenu le choc, mais elle a brouillé les pistes. La nouvelle ministre de l’Education, objet d’une violence cabale dès sa nomination à ce poste prestigieux, a subi des attaques personnelles d’une rare violence, visant à la déstabiliser, avant de subir un nouveau choc concernant sa capacité à gérer un secteur aussi complexe. Face à l’adversité, elle a gardé son calme, elle a plié, pour amortir le choc, avant de se lancer dans une contre-offensive méthodique, très pédagogique. Elle a tranquillement exposé sa vision des choses, ses priorités, son programme, les changements attendus, ainsi que la nature des rapports qu’elle veut entretenir avec différents partenaires.

Malgré une difficulté de s’exprimer en langue arabe, assez courante chez les gens de sa génération et de sa formation, mais qui l’empêche de d’adresser directement à son premier public, les enseignants, Mme Benghebrit ne s’est pas laissé impressionner. Elle n’a évidemment pas convaincu ceux qui étaient « par principe » hostiles à la nomination d’une personne portant une triple tare, femme, rationnelle et ne maitrisant pas l’arabe. Elle a conforté ceux qui l’appuyaient, en développant un discours rassurant. Mais elle a surtout innové, en affichant une véritable identité pédagogique, refusant notamment de se taire sur les scandales que subit l’éduction depuis des années.

Mme Benghebrit n’a pas menacé de tout chambouler. Bien au contraire, elle a appelé à agir ensemble pour faire avancer le secteur. Elle a même caressé enseignants et fonctionnaires dans le sens du poil, soulignant que le secteur de l’Education, c’est une d’abord une machine gigantesque, bien huilée, avec, certes, ses mauvaises habitudes, mais aussi ses automatismes qui permettent de dispenser le savoir à des millions d’enfants.

De l’audace

Mme Benghebrit a aussi montré de l’audace en se prononçant de manière tranchée sur trois questions qui ont défrayé la chronique. Elle a d’abord affirmé que les cas de fraude dans les examens, essentiellement le bac, enregistrés en 2013, relevaient d’un scandale inacceptable. Elle a condamné les parents qui ont osé appuyer leurs enfants tricheurs, et implicitement critiqué le gouvernement qui avait décidé de passer l’éponge. Son attitude a été suffisamment ferme et tranchée pour être soulignée, tant elle contrastait avec celle, scandaleuse, de son prédécesseur, contraint, dans un souci d’apaisement, à fermer les yeux sur les tricheurs de 2013.

La ministre de l’Education a aussi déclaré que le fait de limiter les examens à un certain nombre de cours, la fameuse « ataba », était inadmissible. Cette formule n’est pas défendable sur le plan académique. Elle porte atteinte à la valeur du diplôme, qu’elle dévalorise inutilement. Le baccalauréat est un examen national, dont les règles doivent être connues de tous, et personne ne doit bénéficier d’une quelconque dérogation, a-t-elle dit.

Enfin, Mme Benghebrit s’est attaquée à ce qui fait mal aux enseignants et à l’administration scolaire : l’organisation et le volume des cours dispensés dans l’année. L’école algérienne assure trente semaines de cours par an, contre quarante dans les autres pays. Cela donne une différence de plus de deux mois. Avant même d’entrer à l’université, l’écolier algérien aura donc perdu plus de deux années de scolarité effective.

Ramasser un programme conçu pour sept mois, pour le dispenser sur une période de scolarité effective de cinq mois, provoque des dysfonctionnements insurmontables. L’élève est soumis à une surcharge durant la moitié de l’année, ce qui débouche sur une saturation, et une incapacité à assimiler tout ce qui lui est proposé. Il est ensuite livré à lui-même sur une longue période.

Comment y remédier ? En réorganisant l’année scolaire. L’élève doit rester en classe plus longtemps, et la charge doit être modulée en conséquence. Le principe est séduisant. Il faudra amener le système scolaire à y adhérer. Ce sera le premier grand défi pour Mme Benghebrit.

Bonne gouvernance

Le second défi est lié au contenu politique du discours et de l’action de Mme Benghebrit. Ce qu’elle dit est cohérent. Ce qu’elle compte faire relève du bon sens. Mais ce discours, en raison précisément de sa cohérence, peut-il être assumé par un gouvernement formé sous Bouteflika IV ? Comment concilier un discours cohérent et une méthode rationnelle avec un gouvernement aussi archaïque ? Comment prétendre mener une action méthodique quand la principale condition, pour entrer au gouvernement, est de faire preuve d’allégeance ?

En fait, Mme Benghebrit se retrouve dans une situation très classique, celle où un une personnalité, généralement un universitaire, tenant un discours séduisant, est amenée à appliquer ses idées dans un pays ne remplissant pas les normes de la bonne gouvernance. Va-t-elle réellement appliquer son programme, ou servira-t-elle simplement de caution à un gouvernement au sein duquel avoir des idées est des convictions est une tare insurmontable?

Concrètement, si demain, les enseignants s’engagent dans une grève qu’elle considère injustifiée, la ministre ira-t-elle à l’affrontement, avec les risques que cela comporte, ou bien sera-t-elle amenée à accepter les conditions des grévistes, pour préserver la paix sociale? S’accrochera-t-elle à son programme, ou bien cèdera-t-elle aux impératifs « politiques » pour sauver le pouvoir?

Durant les dernières années, on a vu les ministres gérant l’économie plaider pour la rigueur, avant d’ouvrir les robinets de la distribution et de recourir à la planche à billets, pour contenir la contestation de la rue. Comment réagira Mme Benghebrit devant une situation similaire ? Et au-delà de sa personne, comment réagira le pouvoir face à ce qui apparaitra comme une menace ? On verra alors s’il est possible de maintenir des ilots de rationalité, de bon sens, dans un pays géré par un pouvoir aussi « fakakir » en idées et en cohérence.

L’Algérie a une opposition

Face à la force et à la puissance financière du pouvoir, l’opposition s’est dotée d’un texte qui lui donne contenu politique et force morale. Un big bang politique.

 

Abed Charef

 

Un quart de siècle après octobre 1988, et vingt ans après le contrat de Rome, l’Algérie a produit, cette semaine, un acte politique majeur. En ce mardi 10 juin 2014, la conférence des Libertés et de la Transition Démocratique a en effet adopté une plateforme qui bouleverse la donne, consacrant une nouvelle redistribution des cartes, ainsi que l’émergence d’une nouvelle perception de la politique.

Les clivages traditionnels, démocrates contre islamistes, laïcs contre religieux, conservateurs contre progressistes, gauche-droite, ont disparu. Ou, du moins, ont-ils été relégués au second plan, au profit d’un nouveau clivage : pouvoir contre oppositions, statuquo contre changement, nouveau système politique contre maintien du système en place.

La mutation a été lente, et longue. Elle a pris plus de deux décennies. Elle a été pénible, parfois douloureuse, et elle a été extrêmement coûteuse. Dire que le prix a été exorbitant n’est pas exagéré. Elle a aussi épuisé des énergies immenses, comme elle a laminé une génération. Mais au bout du compte, la nouvelle donne est là. Et elle parait tellement évidente, que nombre de participants à la conférence se demandaient, étonnés : comment a-t-on pu perdre tout ce temps ? Comment a-t-on pu être aussi aveuglés, pour ne pas voir cette évidence depuis des années ?

Cette fois-ci, il sera difficile à un pouvoir, quel qu’il soit, de dire que c’est un « non évènement ». Bien sûr, le pouvoir va répliquer, en mettant en avant la présence d’anciens dirigeants du FIS à Zéralda, ou en insistant sur le faible ancrage des partis d’opposition. Il peut se gausser du manque de consistance de certains, et de la fragilité des autres. Mais il ne pourra rien changer au fond : l’Algérie a changé d’époque.

Respect des règles

En quoi a consisté le changement ? En ceci : différents courants politiques, parfois divergents, voire antagoniques, sont arrivés à la conclusion que l’activité politique consiste à mettre en compétition des programmes politiques concurrentiels, non à s’accrocher à des positions doctrinaires ou idéologiques figées. Des Algériens, condamnés à vivre ensemble, en sont arrivés à comprendre que l’autre a le droit d’exister, de se défendre, le plus important étant le respect de la règle du jeu, non la victoire d’un camp sur l’autre ou l’écrasement du plus faible par le plus fort. Ils ont admis que celui qui détient le pouvoir assume plus de responsabilités envers les autres, et doit accorder plus d’importance à ses opposants qu’à lui-même. D’une manière ou d’une autre, l’Algérie s’est remise dans le sens de l’histoire.

Cette Algérie pouvait naître en 1991. Elle avait raté le virage, parce qu’elle n’était visiblement pas mûre. A ce moment-là, le courant le plus fortement implanté au sein de la société, représenté par le FIS, pensait qu’une fois arrivé au pouvoir, il avait le droit d’imposer ses règles, qu’il n’avait aucune obligation de respecter ses adversaires ; certains courants au sein du FIS pensaient même qu’il fallait combattre ceux qui étaient différents, voire les exterminer. Mais au sein même du pouvoir, des forces puissantes pensaient que le courant islamiste était antinomique avec l’existence même de l’Etat, que tous les moyens sont bons pour l’éliminer, y compris des violations flagrantes des règles démocratiques.

Le contrat de Rome a tenté ensuite de revenir à de nouvelles règles, pourtant énoncées dans la constitution de 1989. Les propositions contenues dans l’offre de Rome ont été toutefois rejetées « globalement et dans le détail » par le pouvoir de l’époque, selon une formule célèbre, alors qu’une frange du FIS semblait accepter de s’y plier. Aujourd’hui encore, le pouvoir ne veut toujours pas se plier aux règles, comme l’a encore confirmé la présidentielle du 17 avril ; les islamistes du FIS, quant à eux, n’ont toujours pas affiché leurs convictions démocratiques de manière tranchée. C’est dire qu’il y a encore du chemin à faire.

Donner du sens à l’action politique

Par contre, le vrai changement est venu des autres forces et courants qui se sont retrouvés contraints, il y a vingt ans, de s’aligner sur l’un ou l’autre des deux camps. Ces courants, malgré leur dispersion, leur émiettement, et malgré le travail de sape du pouvoir, se rendent compte aujourd’hui que non seulement il n’est pas nécessaire de s’aligner sur l’une des deux parties, qui mènent toutes deux à l’impasse, mais qu’il faut amener tout le monde à une nouvelle vision des choses et de la politique. Ce n’est pas aux islamistes d’imposer leurs règles, il appartient aux islamistes de se plier aux règles.

Ce n’est pas au pouvoir d’imposer la règle suprême, la constitution, et de l’adapter à l’humeur du chef, c’est au pouvoir de se soumettre à la constitution. Ce n’est pas non plus au pouvoir, dont la seule légitimité provient de l’armée, de décider qui gouverne et comment gérer le pays, c’est aux Algériens, organisés librement, d’en décider dans une compétition loyale, en respectant des règles précises. Et celles-ci sont édictées de manière très claire dans la plateforme adoptée mardi : élections libres, respect des libertés et des Droits de l’Homme, démocratie, possibilité pour les citoyens d’élire librement et de révoquer leurs élus, selon des règles publiques respectées de tous, définition de mécanismes d’accès et d’exercice du pouvoir, établissement de contre-pouvoirs, action politique pacifique, etc.

En ce sens, la conférence de l’opposition a donné un sens et un contenu à l’action politique. Elle a permis une partie de la société algérienne d’entrer dans la modernité. Il lui reste à trouver les solutions pour y amener le pouvoir, et entrainer la société.

Sellal-Ouyahia et Haddad-Rebrab, les tandems de l’été 2014

Sellal-Ouyahia et Haddad-Rebrab, les tandems de l’été 2014

L’été sera animé. En l’absence du président Bouteflika, et face à la discrétion de son frère Saïd, voici les premières stars de la saison.

Abed Charef

Abdelmalek Sellal s’est fixé des objectifs très ambitieux. Le plan d’action du troisième gouvernement qu’il forme depuis qu’il est premier ministre prévoit de faire de l’Algérie un pays émergent avant la fin de la décennie en cours, avec un PIB de 7.200 dollars par habitant. L’Algérie dépasserait alors le seuil des 300 milliards de dollars. M. Sellal veut une croissance de sept pour cent, un chiffre digne de la Chine et du Brésil de la belle époque, et il compte ramener le taux de chômage à huit pour cent, mieux que la France, loin devant l’Espagne.
Ses ambitions ne s’arrêtent pas là. M. Sellal veut aussi libérer l’économie, et assurer le bonheur des Algériens. Il promet d’élargir les libertés, de confier au seul juge la possibilité de restreindre le mouvement des citoyens, et d’assurer aux Algériens une vie digne, dans la paix et la sérénité. A l’entendre, le pays va vivre en cinq ans une transformation économique et sociale radicale.
M. Sellal a été applaudi, ou critiqué. Certains lui ont reproché de vouloir à tout prix exploiter le gaz de schiste, une option dangereuse, disent-ils. Sur les réseaux sociaux, la polémique fait rage. D’autres, déployant des analyses plus pointues, estiment que le premier ministre développe une démarche qui manque de cohérence, de substance, quand ils ne lui reprochent pas l’absence de doctrine. Et à partir de là, tout le monde s’interroge: M. Sellal parviendra-t-il à concrétiser ses objectifs ? Fera t-il 7% de croissance, ou bien se contentera-t-il de 6%, voire moins, alors que le pays est réduit à 3-4% de croissance depuis une décennie? De quoi dispose-t-il comme financements pour atteindre tous ces objectifs ? Et puis, M. Sellal a introduit un brin de dramaturgie dans son discours, en affirmant qu’il n’y aura plus de gaz à exporter en 2030, ce qui impose à l’Algérie d’envisager l’exploitation du gaz de schiste et de s’y préparer dès maintenant. Le tournant est important : l’homme qui racontait des blagues s’est orienté vers la tragédie !
Le sourire de Ouyahia
Sur l’autre versant du pouvoir, M. Ahmed Ouyahia est en train de faire sa mue. Le bureaucrate arrogant et hautin a laissé la place à un homme politique d’une rare souplesse. Il multiplie les promesses, et se montre plus aimable que jamais. Chargé de vendre la nouvelle constitution, le chef de cabinet du président de la République reçoit, avec le sourire, des hommes à qui, en d’autres circonstances, il réserverait un autre sort, qu’on ne peut évoquer ici sous peine de procès en diffamation. Il affiche des convictions démocratiques que peu gens de soupçonnaient. Vous voulez une limitation des mandats du chef de l’Etat? Vous l’aurez, dit-il. Il veut rétablir le parlement dans la plénitude de ses pouvoirs, organiser une véritable séparation des pouvoirs, libérer les énergies, conforter les libertés, et affirmer de manière solennelle que la réconciliation nationale est un acquis définitif et éternel pour l’Algérie. En un mot, M. Ouyahia promet tout ce qu’il n’a pas fait depuis qu’il fréquente les allées du pouvoir, depuis un quart de siècle.
MM. Sellal et Ouyahia sont en train de squatter la scène politique en ce mois de juin. Ils vont probablement rester au premier plan durant tout l’été. A moins qu’ils ne soient détrônés par un autre tandem, qui vient de s’affirmer en force au lendemain de l’élection présidentielle. Issaad Rebrab, le patron le plus connu d’Algérie, a exprimé son exaspération face à un rival, Ali Haddad, un proche de Saïd, le frère du président Bouteflika, qu’il accuse de saborder ses projets. Certes, M. Rebrab n’a pas eu recours à de grandes analyses économiques sur le passage de l’accumulation primitive à l’économie moderne, ni sur la prédation dans un pays rentier et les avantages de la proximité avec le pouvoir. Il s’est contenté de formules plus classiques, très algériennes, pour dire que M. Haddad lui met des bâtons dans les roues en vue bloquer les formidables projets dont il est porteur.
Enjeux
La polémique a pris une tournure inattendue. Elle a contraint le FCE à réagir, pour se ranger discrètement derrière M. Haddad, quand M. Rebrab a claqué la porte. L’organisation patronale a minimisé le départ de ce dernier, le réduisant à un acte personnel, sans portée particulière. Comme si on peut considérer comme un fait un anodin le départ d’un homme qui pèse trois milliards de dollars.
Il reste à savoir, en l’absence du président Bouteflika, et la discrétion exceptionnelle dans laquelle se maintient son frère Saïd, il reste à savoir quel est le match qui animera l’été 2014, celui opposant M. Sellal et M. Ouyahia, ou celui qui met aux prises MM. Rebrab et Haddad. A priori, l’opposition entre les deux premières fortunes du pays a un véritable enjeu. Les deux patrons risquent d’y laisser des plumes. Une rivalité en affaires, dans un pays où il n’y a pas de règles, est toujours dangereuse. Leur fortune peut être en jeu. Ce qui n’est pas le cas de de MM Sellal et Ouyahia. Ceux-ci ne prennent aucun risque. Ils n’ont de comptes à rendre à personne, ni au ni au parlement, ni au peuple, ni à ses représentants. Seul le président de la République peut les juger, les maintenir ou les congédier. Ils ne jouent ni leur fortune, ni leur sort. Ils ne jouent pas non plus leur avenir.
Ils jouent juste notre sort, à nous.