Nouria Benghebrit, ou comment développer un discours cohérent et rejoindre un pouvoir archaïque

La nouvelle ministre de l’Education a subi avec succès l’épreuve de la période des examens. Mais le vrai test est encore à venir, lorsqu’elle sera amenée à confronter sa propre rationalité avec l’archaïsme du gouvernement et du pays.

Abed Charef

Nouria Benghebrit a tenu le choc, mais elle a brouillé les pistes. La nouvelle ministre de l’Education, objet d’une violence cabale dès sa nomination à ce poste prestigieux, a subi des attaques personnelles d’une rare violence, visant à la déstabiliser, avant de subir un nouveau choc concernant sa capacité à gérer un secteur aussi complexe. Face à l’adversité, elle a gardé son calme, elle a plié, pour amortir le choc, avant de se lancer dans une contre-offensive méthodique, très pédagogique. Elle a tranquillement exposé sa vision des choses, ses priorités, son programme, les changements attendus, ainsi que la nature des rapports qu’elle veut entretenir avec différents partenaires.

Malgré une difficulté de s’exprimer en langue arabe, assez courante chez les gens de sa génération et de sa formation, mais qui l’empêche de d’adresser directement à son premier public, les enseignants, Mme Benghebrit ne s’est pas laissé impressionner. Elle n’a évidemment pas convaincu ceux qui étaient « par principe » hostiles à la nomination d’une personne portant une triple tare, femme, rationnelle et ne maitrisant pas l’arabe. Elle a conforté ceux qui l’appuyaient, en développant un discours rassurant. Mais elle a surtout innové, en affichant une véritable identité pédagogique, refusant notamment de se taire sur les scandales que subit l’éduction depuis des années.

Mme Benghebrit n’a pas menacé de tout chambouler. Bien au contraire, elle a appelé à agir ensemble pour faire avancer le secteur. Elle a même caressé enseignants et fonctionnaires dans le sens du poil, soulignant que le secteur de l’Education, c’est une d’abord une machine gigantesque, bien huilée, avec, certes, ses mauvaises habitudes, mais aussi ses automatismes qui permettent de dispenser le savoir à des millions d’enfants.

De l’audace

Mme Benghebrit a aussi montré de l’audace en se prononçant de manière tranchée sur trois questions qui ont défrayé la chronique. Elle a d’abord affirmé que les cas de fraude dans les examens, essentiellement le bac, enregistrés en 2013, relevaient d’un scandale inacceptable. Elle a condamné les parents qui ont osé appuyer leurs enfants tricheurs, et implicitement critiqué le gouvernement qui avait décidé de passer l’éponge. Son attitude a été suffisamment ferme et tranchée pour être soulignée, tant elle contrastait avec celle, scandaleuse, de son prédécesseur, contraint, dans un souci d’apaisement, à fermer les yeux sur les tricheurs de 2013.

La ministre de l’Education a aussi déclaré que le fait de limiter les examens à un certain nombre de cours, la fameuse « ataba », était inadmissible. Cette formule n’est pas défendable sur le plan académique. Elle porte atteinte à la valeur du diplôme, qu’elle dévalorise inutilement. Le baccalauréat est un examen national, dont les règles doivent être connues de tous, et personne ne doit bénéficier d’une quelconque dérogation, a-t-elle dit.

Enfin, Mme Benghebrit s’est attaquée à ce qui fait mal aux enseignants et à l’administration scolaire : l’organisation et le volume des cours dispensés dans l’année. L’école algérienne assure trente semaines de cours par an, contre quarante dans les autres pays. Cela donne une différence de plus de deux mois. Avant même d’entrer à l’université, l’écolier algérien aura donc perdu plus de deux années de scolarité effective.

Ramasser un programme conçu pour sept mois, pour le dispenser sur une période de scolarité effective de cinq mois, provoque des dysfonctionnements insurmontables. L’élève est soumis à une surcharge durant la moitié de l’année, ce qui débouche sur une saturation, et une incapacité à assimiler tout ce qui lui est proposé. Il est ensuite livré à lui-même sur une longue période.

Comment y remédier ? En réorganisant l’année scolaire. L’élève doit rester en classe plus longtemps, et la charge doit être modulée en conséquence. Le principe est séduisant. Il faudra amener le système scolaire à y adhérer. Ce sera le premier grand défi pour Mme Benghebrit.

Bonne gouvernance

Le second défi est lié au contenu politique du discours et de l’action de Mme Benghebrit. Ce qu’elle dit est cohérent. Ce qu’elle compte faire relève du bon sens. Mais ce discours, en raison précisément de sa cohérence, peut-il être assumé par un gouvernement formé sous Bouteflika IV ? Comment concilier un discours cohérent et une méthode rationnelle avec un gouvernement aussi archaïque ? Comment prétendre mener une action méthodique quand la principale condition, pour entrer au gouvernement, est de faire preuve d’allégeance ?

En fait, Mme Benghebrit se retrouve dans une situation très classique, celle où un une personnalité, généralement un universitaire, tenant un discours séduisant, est amenée à appliquer ses idées dans un pays ne remplissant pas les normes de la bonne gouvernance. Va-t-elle réellement appliquer son programme, ou servira-t-elle simplement de caution à un gouvernement au sein duquel avoir des idées est des convictions est une tare insurmontable?

Concrètement, si demain, les enseignants s’engagent dans une grève qu’elle considère injustifiée, la ministre ira-t-elle à l’affrontement, avec les risques que cela comporte, ou bien sera-t-elle amenée à accepter les conditions des grévistes, pour préserver la paix sociale? S’accrochera-t-elle à son programme, ou bien cèdera-t-elle aux impératifs « politiques » pour sauver le pouvoir?

Durant les dernières années, on a vu les ministres gérant l’économie plaider pour la rigueur, avant d’ouvrir les robinets de la distribution et de recourir à la planche à billets, pour contenir la contestation de la rue. Comment réagira Mme Benghebrit devant une situation similaire ? Et au-delà de sa personne, comment réagira le pouvoir face à ce qui apparaitra comme une menace ? On verra alors s’il est possible de maintenir des ilots de rationalité, de bon sens, dans un pays géré par un pouvoir aussi « fakakir » en idées et en cohérence.

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