Le Brésil remporte le titre de grande puissance

Malgré le fiasco de son équipe de football, le Brésil sort grand vainqueur de la coupe du monde.

Abed Charef
(le Quotidien d’Oran, 13 juillet 2014)

Le fiasco de l’équipe du Brésil dans cette coupe du monde 2014 a quelque peu altéré l’image du pays du football, mais il ne remet pas en cause l’entrée de ce pays dans la cour des grands. Bien au contraire, l’organisation de la coupe du monde consacre le Brésil comme un grand pays émergent, qui réussit presque un sans-faute depuis une décennie, avec un taux de croissance record, un ascenseur social qui fonctionne à plein, une percée remarquable dans le club des puissants, une démocratie qui se construit sur la base de nouveaux rapports politique et sociaux, et une reconnaissance internationale établie.

Pour le géant de l’Amérique Latine, qui a dépassé le seuil des 200 millions d’habitants, l’échec sportif, qui a provoqué un traumatisme émotionnel, sera vite dépassé. Dès l’année prochaine, peut-être, lorsque le Brésil devancera la France pour devenir la cinquième puissance économique du monde, après avoir devancé la Grande-Bretagne il a y a deux ans. Avec un PIB qui se rapproche des 2.500 milliards de dollars, le Brésil a longtemps assuré une croissance moyenne de huit pour cent, depuis l’avènement en 2002 du Président Ignacio Da Silva, plus connu sous le nom de Lula. Cet ancien syndicaliste, parvenu démocratiquement à la magistrature suprême, avait réussi à établir les nouvelles règles d’une sorte de compromis historique, entrainant la gauche à abandonner son radicalisme pour une gestion raisonnée, et amenant les plus nantis à accepter un nouveau partage des richesses. Le résultat a été spectaculaire: près de trente millions de Brésiliens ont franchi le seuil de pauvreté pendant chacun des deux mandats de Lula, assurant au chef de l’Etat brésilien une popularité qui ne s’est jamais démentie. A tel point que Dilma Roussef, qui lui a succédé, surfe encore sur le prestige de Lula, malgré les difficultés conjoncturelles. Celle-ci, ancienne détenue, torturée en prison pendant la dictature, a su mettre de côté ses ressentiments pour poursuivre un long travail de reconstruction sociale et institutionnelle, malgré une sérieuse crise économique qui a permis à la Grande Bretagne de devancer de nouveau le Brésil en termes de PIB.

Transformation tranquille

Mais ces aléas paraissent bien secondaires, comparés au formidable bond réalisé en une décennie. Et le Brésil semble bien parti pour dominer l’Amérique du Sud, tout en s’imposant parmi le G5 dans un proche avenir, après avoir doublé son PIB durant les deux mandats de Lula. Le Brésil joue d’ailleurs un rôle central au sein des BRICS (Brésil, Russie, Chine, Inde et Afrique du Sud), ces pays émergents qui sont en train de bousculer l’ordre mondial. Et dès le lendemain de la finale de la coupe du monde, Dilma Roussef accueillera deux grandes réunions internationales, l’une entre les BRICS pour tenter de jeter les bases d’un système bancaire et financier alternatif à celui imposé par les puissances issues de la seconde guerre mondiale, une autre régionale pour consolider une coopération latine selon de nouvelles règles, bénéfique pour tous, mais dans laquelle le Brésil pourra élargir le marché pour ses immenses entreprises.

Ces succès économiques n’ont pas pour autant altéré l’âme de la gauche brésilienne. Le Brésil a maintenu son soutien au président radical du Venezuela Hugo Chavez et à son successeur Nocilas Maduro, comme il a maintenu des liens avec des régimes en froid avec Washington. Plus important encore, le succès du Brésil a favorisé l’émergence d’une nouvelle gauche dans toute l’Amérique, qui se trouve aujourd’hui complètement transformée. A l’exception du Venezuela, où l’influence des Etats-Unis provoque une tension et des menaces de déstabilisations permanentes, les autres pays vivent une transformation tranquille, favorable aux plus démunis, qui accèdent par millions aux bienfaits du développement. Et c’est désormais toute l’Amérique latine qui prend le train brésilien, avec une volonté affichée de ne laisser personne sur le bord de la route.

Ascenseur social

Ce parcours n’a cependant pas épargné au Brésil quelques difficultés récurrentes. Les célèbres favelas, bidonvilles tentaculaires encerclant les grandes métropoles, abritent encore plus de dix millions de Brésiliens. Le PIB par habitant demeure faible, se classant autour de la 70ème position dans le monde. Les services publics, malgré une véritable métamorphose, ne couvrent pas encore toutes les zones périurbaines. Une partie de la population autochtone conteste l’impact de la transformation du pays. Et la violence liée à la criminalité reste encore très élevée.

Mais le Brésil avance. Il est en train de consolider une transformation démocratique majeure, basée sur des institutions solides, suffisamment solides pour organiser des élections crédibles une dizaine de fois de suite. Il a ainsi pu contenir une contestation sociale liée à l’organisation de la coupe du monde, qui s’est déroulée dans d’excellentes conditions, sans problème notable alors que beaucoup craignaient un chaos organisationnel et social.

Mais au-delà de ce constat, ce n’est pas la nouvelle richesse du Brésil qui impressionne le plus. C’est plutôt cette conviction que le pays s’est mis en mouvement, qu’il a mis en place des mécanismes politiques et économiques en mesure de libérer toutes les énergies que recèle le pays. C’est bien plus important qu’un match de foot perdu. Et même si le monde, aujourd’hui, connait mieux Neymar, et avant lui, Pelé, Zico, et les autres, il est évident que dans l’histoire du Brésil, celui qui aura le plus compté, c’est Lula et la force tranquille qu’il a incarnée.

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