Champs-Elysées et Boulevard de l’ALN

Des militaires algériens sur les Champs-Elysées : un grand événement a été transformé en une vulgaire polémique.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 17 juillet 2014)

Il y avait une opportunité d’en faire un évènement symbolique marquant. Mais une gestion « à l’algérienne », faite d’amateurisme, d’opacité, de non-dits, d’hésitations, d’absence de concertation et de manque de courage politique, l’a transformé en une polémique aussi stérile qu’inutile. Et cet évènement, dont l’Algérie pouvait tirer un bénéfice certain, a débouché sur un ratage complet. Comme si un homme, possédant une arme pour imposer sa volonté, décidait brusquement de la retourner contre lui-même.

La présence de militaires algériens lors du défilé du 14 juillet, à Paris, a ainsi confirmé tout ce qu’un pays en régression peut accomplir comme œuvre d’autodestruction ; comment il réussit à transformer l’or en cendre, prouvant qu’il n’a besoin d’aucune aide extérieure pour s’autodétruire ; qu’il est en mesure de neutraliser lui-même ses propres atouts, et de se désarmer face à l’adversité.

Le Président Abdelaziz Bouteflika avait-il besoin d’en arriver à ce point extrême où l’Organisation des Moudjahidine, peu connue pour son caractère rebelle envers le pouvoir, en est arrivée à exprimer publiquement ses réserves, et à prendre ses distances envers une telle décision ? Le patron de l’Organisation, Saïd Abadou, n’a pas hésité à dire que la présence de quelques militaires algériens sur les Champs-Elysées « portait atteinte aux chouhada et au peuple algérien ». Il a affirmé que son organisation était « contre la participation » au défilé du 14 juillet. A l’inverse, le FLN a salué cet acte, ajoutant que c’est « sans complexe » que l’emblème et l’uniforme nationaux doivent être arborés.

Pourquoi une telle cacophonie, alors que c’était la première fois depuis bientôt deux siècles que des militaires algériens, représentant l’Etat algérien souverain, paradaient dans la capitale française ? Pourquoi en arriver à transformer en conflit interne un acte diplomatique et symbolique extrêmement sensible ? L’Algérie et la France sont-elles condamnées à entretenir des relations irrationnelles jusqu’à la fin des temps?

Qui décide de quoi ?

En fait, le malentendu a pour origine la faiblesse, pour ne pas dire l’absence d’institutions algériennes. La France voulait célébrer, cette année, le 14 juillet en commémorant le centenaire de la première guerre mondiale. C’est son droit. Elle voulait y associer les pays dont des ressortissants ont participé à cette guerre. Elle a en a présenté une proposition à l’Algérie.

Dans une Algérie « normale », cette offre aurait été traitée à différents niveaux, pour l’étudier sous différentes angles et élaborer les réponses possibles. Accord, ou refus. Ministère des affaires étrangères, ministère de la défense, celui des moudjahidine, association des moudjahidine, et d’autres partenaires auraient été invités à un tour de table pour examiner l’offre. Ensuite, il appartiendrait au chef de l’Etat et à son ministre des affaires étrangères de trancher, en fonction des éléments disponibles et de la conjoncture, pour défendre au mieux les intérêts de l’Algérie. Une fois la décision prise, il s’agit de la vendre. Rien de plus facile, pour un pouvoir qui a réussi à présenter un coup d’Etat, en 1992, comme une œuvre de sauvegarde de la démocratie. De plus, au nom de l’intérêt national, il est relativement aisé de convaincre des partenaires récalcitrants sur des thèmes de politique étrangère.

Mais en Algérie, le pouvoir ne fait rien comme tout le monde. Quand Paris a sollicité les autorités algériennes, il est probable que personne n’a osé trancher, laissant le soin au Président Bouteflika de prendre la décision. Les autres centres de décision, débarrassés d’un bébé encombrant, ont laissé faire, rien ne pouvant s’opposer à la volonté présidentielle. Puis, face à ce qui risquait de devenir gênant, tout le monde s’est mis à regarder ailleurs, pour ne pas subir les conséquences éventuelles d’une décision qui pouvait parfaitement être défendue, mais qui a été très mal emballée.

Immobilisme

Une aussi mauvaise gestion ne pouvait déboucher que sur le chaos. Et c’est par des sources françaises que l’information a été rendue publique, comme pour la question des avions français qui traversaient l’espace aérien algérien pour se rendre au Mali. Pourquoi aucun responsable algérien n’a osé en parler publiquement et défendre l’idée ? Est-ce une décision honteuse que personne ne peut assumer ? Comment convaincre ensuite les Algériens qu’elle ne cache rien, qu’elle ne comprend aucune clause indigne ? Et dans la forme, était-il possible de donner un éclat particulier à l’évènement ? Fallait-il accepter que ces militaires algériens, les premiers héritiers de l’ALN à défiler en territoire français, participent à une cérémonie sans y apporter une touche particulière, ou bien fallait-il imposer ses propres conditions? Pourquoi ne pas les faire défiler en « kachabia » de moudjahid, pour bien rappeler le contentieux historique, par exemple?

Les critiques se sont alors déchainées. Certaines peuvent être fondées, d’autres sont farfelues ; mais en l’absence d’une attitude claire et argumentée de la part du gouvernement, toutes paraissent recevables. Comme si le pouvoir n’avait même plus le courage de défendre une décision qu’il a lui-même prise, et qu’il serait aujourd’hui prêt à nier.

Faut-il pour autant s’offusquer de ces ratés ? Inutile. La gestion des affaires du pays continuera ainsi jusqu’à la fin du quatrième mandat. Pour une raison simple : l’état du Président Abdelaziz Bouteflika ne lui permet pas de prendre les décisions nécessaires au bon moment. Et dans une telle situation, personne n’ose prendre la moindre initiative, car cela risque d’être considéré comme une manœuvre contre le chef de l’Etat.

C’est la facture du 17 avril.

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