Le stade, prolongement de l’arène politique

Seul le respect strict des règles peut éliminer violence dans les stades et violence politique.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 26 août 2014)

Mohamed Raouraoua, Mahfoudh Kerbadj et Mohamed Tahmi ont rivalisé d’ardeur pour trouver les meilleures formules et dénoncer la mort d’Albert Ebossé, un camerounais de 26 ans venu vendre son talent de footballeur en Algérie. Ils ont exprimé leur consternation, leur condamnation la plus ferme d’un acte inacceptable, et promis, une fois encore, dans un bel unanimisme, de sévir avec la plus grande fermeté contre ceux qui salissent l’Algérie, son honneur et son football.

Pourtant, cette fois-ci, leur discours sonne faux. Leurs déclarations et leurs promesses paraissent futiles. Leurs mots sont dérisoires face au réel. Aussi dérisoires que ceux d’un ministre algérien promettant de lutter contre la corruption ou de combattre le trafic de carburant aux frontières. Pourquoi ? Précisément parce que la violence est le produit de leur gestion du football, comme le trafic de carburant est le produit de la subvention effrayante du carburant que le même ministre défend.

En fait, tout le discours sur la lutte contre la violence est puisé dans un registre totalement dépassé. Ni les hommes, ni les méthodes, ne sont adaptés. Toute la manière de penser le football, en vigueur dans les cercles dirigeants du sport, est décalée par rapport au monde moderne. Une mise à jour complète est nécessaire, une mise à jour qui risque de balayer hommes et méthodes, et que les dirigeants du sport refusent, évidemment.

La violence a envahi les stades, mais elle a envahi toute la société. C’est la force qui gère les rapports politiques, économiques et sociaux. Pour le sport, la situation s’est aggravée parce que le pouvoir a décidé de faire des stades une sorte de zones franches, ou plutôt des zones affranchies du droit et de la morale, un espace « Daech » où tout est permis. Au stade, on a le droit d’être vulgaire, violent, de taper sur l’arbitre, sur l’adversaire et sur les joueurs de sa propre équipe, on a aussi le droit d’être raciste, anti-kabyle, anti-arabe, anti-pouvoir, on a le droit de casser les installations pour exprimer sa colère et détruire des véhicules à la sortie du stade.

Règles faussées

Prétendre lutter contre la violence dans les stades commence donc par une lutte contre la violence dans les rapports politiques et sociaux. Ce qui revient à établir des règles que tout le monde doit respecter, le plus puissant, le plus riche et, d’abord, celui qui est au pouvoir. Demander aux supporters de respecter l’adversaire, c’est demander au pouvoir de respecter l’opposition. Demander aux joueurs et aux supporters de respecter l’arbitre, revient à demander au pouvoir politique et à celui de l’argent de respecter la justice. Demander aux perdants de respecter le résultat d’un match, c’est demander au pouvoir d’accepter de perdre une élection, et de voir un opposant accéder au pouvoir.

Dans un pays où on fausse les règles constitutionnelles et légales pour organiser un absurde quatrième mandat, tout ceci est évidemment illusoire. Il faudra donc se contenter de palliatifs, de solutions partielles, qui permettent de se donner bonne conscience mais qui n’apporteront pas de solution. Jusqu’au prochain drame. Qu’on oubliera aussitôt, comme on a oublié les supporters morts au stade du 5 juillet, et l’autre, poignardé en marge d’un match du Mouloudia d’Alger, et tous les autres drames antérieurs qui avaient eu moins d’écho.

Mauvais choix

Pourquoi cette résignation ? Parce qu’on ne règle pas le problème des accidents de la circulation en multipliant les dos d’âne, mais en apprenant aux automobilistes à respecter le code de la route, et aux piétons à marcher sur les trottoirs et à traverser dans les clous ; parce qu’on ne règle pas le problème du chômage en poussant les gens à la retraite, mais en créant plus d’emplois ; parce qu’on n’assure pas le confort des Algériens en distribuant de l’argent, mais en favorisant la création de richesses qui génère revenu et confort ; parce qu’on n’aide pas son enfant en défendant son droit de tricher, mais en le poussant à travailler davantage ; enfin, parce qu’un pays ne révise pas la constitution pour l’adapter l’état de santé du président de la république, mais on choisit un président qui remplit les conditions nécessaires pour accéder à ce poste.

Sur tous ces dossiers, l’Algérie a fait de mauvais choix. Elle a opté pour la solution la plus onéreuse, mais la moins efficace sur le long terme. Cela débouche parfois sur de l’absurde. En football, il suffit de rappeler qu’il y a quelques mois, a été adoptée la règle absurde du plafonnement des salaires des footballeurs, dans une belle unanimité entre Mahfoudh Kerbaj, Mohamed Raouraoua et Mohamed Tahmi. Pour le dossier de la violence dans les stades, comme pour les autres, il faut donc revenir au réel, ouvrir les yeux, accepter des choses élémentaires, et ensuite recourir à des mesures techniques qui peuvent avoir de l’effet. C’est un préalable sans lequel tout ce qui peut être dit restera un discours creux, sans effet. Et qui rendra les dirigeants du football responsables des prochains crimes.

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