A l’impossible, le gouvernement algérien n’est pas tenu

Les entreprises publiques vont aller à une nouvelle restructuration. Et de nouvelles illusions.

Abed Charef (le Quotidien d’Oran, jeudi 11 septembre 2014)

 

Les lecteurs du Quotidien d’Oran vont finir par se lasser. Ou être pris par le doute. A force de lire les mêmes analyses critiques portant sur les mêmes décisions, ils risquent de croire que les chroniqueurs et analystes du journal leur fourguent le même papier depuis des années. En cette période où les gens peinent encore à se défaire l’insouciance des vacances, ils peuvent même se demander si certains écrits ne sont pas réchauffés pour être servis à des lecteurs mal concentrés, par des chroniqueurs peu inspirés, ou en mal d’idées.

Pourtant, ce n’est pas l’analyste qui se répète. C’est l’actualité qui se répète, avec les mêmes décisions qui reviennent, alors qu’elles ont déjà montré leurs limites, même si le nouvel arrivant tente de les présenter sous un visage nouveau. Comme si l’Algérie avait délibérément décidé de tourner en rond, répétant les mêmes erreurs, qui suscitent les mêmes critiques acerbes. Les analystes apparaissent dès lors comme des gens aigris, comme s’ils étaient animés par une hargne inextinguible et une animosité maladive contre tout ce qui vient du gouvernement.

De quoi s’agit-il cette fois-ci ? D’une décision du ministre de l’industrie, Abdessalam Bouchouareb, qui veut restructurer le secteur public, en créant une dizaine de grands groupes. Pour les profanes, la décision est très bien emballée. Il s’agit, affirme le ministre, de « promouvoir les conditions idéales pour assurer le décollage des groupes et la cohérence de leur stratégie ». Les nouveaux groupes devront présenter une « taille critique », avec « des synergies et des complémentarités », ainsi qu’un « potentiel de développement sur le marché national et international ». La nouvelle organisation aura de nombreux avantages, comme « la réduction des paliers organiques » et « des structures de décision simplifiées ».

Côté cour

Voilà pour le côté marketing. Mais sur le terrain, la nouvelle organisation prendra un autre aspect, qui consistera peut-être à changer l’appellation, pour faire oublier les SGP (sociétés de participation de l’Etat), et à réduire les groupes de dix-huit à une dizaine, en fusionnant quelques-uns et en opérant des transferts entre d’autres. L’opération absorbera pendant plusieurs mois toute l’énergie des entreprises en question, même si le ministère affirme qu’elle se fera graduellement pour « ne pas entraver l’activité industrielle des entreprises publiques ».

Mais dans le fond, rien ne changera. Les entreprises seront toujours gérées de la même manière bureaucratique, obéissant aux mêmes injonctions, sans être tenues à des résultats économiques ou financiers. Leurs dirigeants seront toujours sous la tutelle des ministres. Ils écouteront docilement les discours du ministre en exercice, comme ils écouteront celui du prochain, tout en poursuivant leurs petites combines pour rester en poste ou monter dans la hiérarchie en grade.

Seul M. Bouchouareb pourra afficher, dans son bilan, une action destinée à redynamiser le secteur. Des spécialistes bien rémunérées vont expliquer, aujourd’hui, comment cette décision va relancer la production industrielle. Un commentateur de la télévision un peu zélé a d’ores et déjà parlé de « révolution ». Les mêmes experts reviendront, dans quelques mois, ou quelques années, quand M. Bouchouareb ne sera plus en poste, expliquer pourquoi ça n’a pas marché. Comme la fois précédente.

A chacun sa restructuration

Car restructurer est une vieille pratique algérienne. Commencée par Abdelhamid Brahimi dans les années 1980, la première grande restructuration devait ramener les entreprises publiques à une taille plus modeste, pour en faire des entités gérables. Elle a absorbé d’immenses budgets, avant de dévoiler des résultats surprenants : il y avait plus de bureaucrates, plus de problèmes, une responsabilité plus diluée, mais moins d’efficacité.

Après l’expérience des fonds de participation, Belaïd Abdessalam a fait table rase de tout ce qui avait entrepris auparavant, en remettant toutes les entreprises sous tutelle. Redevenues de simples administrations, elles ont changé de nom, pour s’appeler holding, puis Société de participation de l’Etat, mais avec la même logique de gestion : soumise à l’autorité d’une tutelle ministérielle pesante, elles n’étaient plus tenues par des résultats, malgré le discours sur l’établissement de «contrats de performances ». Avec le plan d’ajustement structurel établi en collaboration avec le FMI, elles ont appris à licencier. Mais une fois l’abondance financière revenue, elles ont de nouveau eu recours à des recrutements inutiles. Car entretemps, Abdelaziz Belkhadem, alors premier ministre, a porté le coup de grâce, en rétablissant une tutelle complète de l’administration sur l’entreprise, avant que M. Abdelhamid Temmar n’apporte sa touche, plus proche du folklore que du management.

Chaque opération de réorganisation a coûté des sommé colossales. Les entreprises qui étaient renflouées continuaient à perdre allègrement de l’argent. Les managers, prenant prétexte de la pénalisation des actes de gestion, se maintenaient dans une prudence extrême, abusant des privilèges de leurs postes, quand ils ne versaient pas dans la corruption, mais ne prenaient jamais de risques.

Décalage

Dans ce cheminement, la seule vraie réforme est celle de la fin des années 1980. L’objectif alors n’était pas de changer d’appellation, ou de tutelle, ou de dirigeants, mais d’aller vers un nouveau modèle de gestion des entreprises. Celle-ci devait être débarrassée de toute tutelle, et devenir un outil soumis aux règles économiques, avec de nouveaux managers, capables d’innover, de signer des contrats, de trouver des financements bancaires et de nouer des alliances, internes ou à l’international.

L’expérience a avorté, et un quart de siècle plus tard, les entreprises sont au plus bas. Elles ont l’argent, et c’est tout. Elles ont perdu le savoir, le marché, l’organisation, l’esprit de compétition, et les capacités de négociation. Elles ont aussi perdu leurs capacités managériales, et ne savent plus ce qu’est l’innovation. Elles sont arrivées à une évidence : l’argent est nécessaire, mais pas suffisant pour créer des entreprises.

Celles-ci ont besoin d’autre chose. Elles ont, aujourd’hui, besoin d’un changement total du mode de gestion. Elles doivent entrer dans la modernité, avec un Etat de droit, et un environnement législatif adapté et respecté. Mais ceci ne sera pas suffisant. Elles doivent aller à la mondialisation, avec tout ce que cela implique : innover, nouer de nouvelles alliances, s’organiser pour reconquérir une part du marché interne et tenter d’aller à l’international. Elles ont besoin de fonctionner comme Toyota, General Electric ou Samsung. Sans injonction, ni tutelle d’un ministre.

Ceci, le gouvernement algérien ne peut pas l’assurer. Il ne peut même pas l’imaginer.

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